5) D'outre-cave
Toutes tes pendules remises à l’heure, je raccompagne l’intruse au rez-de-chaussée, lui adresse un sourire de remerciement ; je lui serre même la main, avec toute la chaleur dont je suis capable, histoire de bien signer la fin de notre rencontre, puis l’invite à sortir en lui ouvrant la porte. Simagrées qui laissent l’indésirable de marbre, jusqu'à ce qu' elle se décide enfin à réagir… en repoussant le battant.
Un regard amusé peint sur ses traits sévères, elle secoue l’index en l’air. Qu’est-ce qu’elle veut à la fin ? Paume ouverte, elle me fait un signe : donne. Lui donner quoi ? Attendait-elle que je la paie pour venir contre mon gré retaper toutes les horloges de la barraque ? Comme je reste interdite, voilà qu’elle fronce les sourcils. Oh, elle peut jouer tant qu’elle veut de sa mine autoritaire, je n’ai pas un sous sur moi. Je pourrais peut-être regarder dans ta soupière…
J’ai à peine le temps d’aller jusqu’au buffet et d’en soulever le couvercle. L’autre folle m’a déjà rattrapée et arrêtée d’un geste ferme. Sa main par-dessus la mienne, referme ton trésor de pièces roses. Elle croise les bras, me fixe avec l’intensité d’une Méduse avide de me paralyser et, alors que je m’apprête à détourner le regard par sûreté, elle fait “non” de la tête. Geste qui, répété, prend l’allure d’une réprimande.
Qu’est-ce qu’elle veut à la fin ? Je me sens nulle, je me sens conne. Comme une gamine qui ne comprend pas de quoi on l’accuse et culpabilise d’une pseudo-bêtise dont elle ignore tout. Ça m’agace tellement que je hausse les épaules. Mes doigts signent machinalement un sempiternel “Je ne comprends pas”, celui-là même que je m’étais juré d’oublier. Comme quoi, les bonnes résolutions…
C’est alors qu’elle me tombe dessus. Un vrai fauve affamé, quand elle me saute au cou et plonge sa main dans la poche de mon jean pour extirper ma belle montre à gousset. Tu sais, celle de papy. Elle déraillait déjà quand tu m’as laissé la prendre, et ça ne s’est pas amélioré. Les aiguilles font des quarts de tour à la moindre secousse et, vu tout ce qui gigote à l’intérieur quand on l’agite, je n’ose même pas imaginer à quoi ressemble le mécanisme.
L’étrange fille tourne et retourne l’objet entre ses longs doigts. Elle l’examine, sous tous les angles qu’il n’a pas. Pitié, qu’elle me le rende… L’air grave, elle relève la tête dans un mouvement d’une lenteur glaçante, me confronte droit dans les yeux et m’annonce le diagnostic.
— Il y a urgence.
J’essaye de deviner sa voix, les mots avec lesquels tu me l’aurais décrite.
Je crois qu’elle a le timbre d’un charbon fumant, d’un feu de camp, d’un vent de canicule.
Un poil de hérisson sur la langue.
Une voix d’outre-cave.
C’est bizarre, à quel point des choses qui n’ont rien de semblable peuvent donner la même impression. Cette inconnue qui fait irruption chez toi, c’est comme le nom des déménageurs stabyloté en vert sur le calendrier ; la regarder aller et venir, comme les imaginer vider bientôt ta maison ; descendre avec elle à la cave, comme regarder un film d’horreur avec les filles du centre et faire semblant de ne pas avoir peur ; subir un seul effleurement de sa part, comme me faire bousculer par toute la foule de Disneyland.
Ma montre dans sa main, comme si on m’arrachait le cœur.
J’essaye de la lui reprendre, mais l’inconnue fait volte-face et m’échappe. Je la poursuis tandis qu’elle fait les cent pas entre la cheminée et le sofa. Nos mains se livrent duel, son bras sans cesse esquive le mien.
Dans une ultime parade, elle tire les rideaux d’un coup sec, puis se laisse tomber sur le canapé, la montre posée au creux de ses mains jointes. Ma résignation a un goût d’abandon, quand je m’assieds à son côté et contemple, aussi solennellement qu’elle, la dépouille de la petite machine. Recueillement qu’elle rompt en brandissant son petit tournevis. Elle ouvre la montre, dévoilant à nos yeux ses entrailles mécaniques, qu’elle entame de triturer avec une minutie chirurgicale.
De temps à autre, elle ponctue l’opération à pile ouverte par un examen improbable : tantôt en collant son oreille contre les rouages battants, tantôt en caressant les concours oxydés. Elle va jusqu’à humer le parfum des engrenages.
Qu’est-ce que ça sent d’ailleurs ? La rouille ? Ou autre chose ? Je me penche par-dessus son épaule en espérant capter un zeste de la fragrance mécanique, en vain.
Achevée sa douteuse auscultation, les yeux de la zinzin aux coucous s’illuminent. Elle extrait une tige ou deux, un morceau de roue noirci, dévisse et revisse sans hésitation. Et sans anesthésie.
L’éclat du métal contre ses lignes chair, et une effusion de rouge jaillit du bout de son majeur.
Avant de l’entacher, elle lâche la montre entre mes cuisses. Mon regard est retenu, un bref instant, par le cadran flambant propre de mon objet fétiche, sous lequel les aiguilles ont repris leur course folle. Ça y est… Le temps est revenu dans le Monde du Silence, grâce à… une évadée de l’asile qui pisse le sang sur ton canapé blanc !
Vite.
Le ruisseau rouge vif dévale le poignet à l’os proéminent.
Je fourre la montre à sa place, dans ma poche, et la tire par l’autre bras jusqu’à la salle de bain. Un peu de désinfectant, un pansement, et le tour est joué.
— Merci.
Ses lèvres sont si nettes, ses syllabes si claires. Un sourire béat a bouffi ses joues creuses, et pourtant, il flotte dans ses yeux comme un air de défi. Elle a ce je-ne-sais-quoi de débile qui m’agace sur les bords.
Je signe un « de rien » quasi automatique. Un petit bout de moi caresse encore l’espoir qu’un jour, les mots de mes mains ne seront plus cantonnés aux frontières du Silence. Qu’à ton image, d’autres apprendrons à parler du bout des doigts.
Tout est réglé, je crois. Toutes les pendules fonctionnent, sans exception, et son instinct de maniaque doit s’en trouver satisfait. Je tente donc à nouveau de la mettre à la porte, tentative à laquelle elle se dérobe et qui se solde – devine ! – par ses fesses dans ton canapé.
Le comique de répétition a ses limites et je commence franchement à perdre patience. Je fulmine. Colère face à laquelle l’inconnue me tend sa main pansée, sourit à s’en découvrir les dents. Elle articule :
— Je m’appelle…
Impossible de capter son prénom. À lire ses lèvres, j’hésite entre « climatisation », « ménestrel » ou « lamantin », sans pouvoir décider lequel des trois serait assez bizarre pour elle.
— Et toi ?
Je ne réponds rien. Je reste figée, prisonnière de ma bulle. Elle l’ignore : les gens n'ont pas de nom dans le Monde du Silence. À quoi servirait un nom que l'on ne prononce pas ? Ici, personne n'appelle personne. Et les appels, s'il y en a, on ne les reçoit pas.
Elle fouille dans ses poches. Un bloc-notes. Elle me le tend avec un stylo, que je décline en secouant le menton. À ma plus grande surprise, elle n’insiste pas. Deux ou trois minutes passent, pendant lesquelles je me promène mentalement d’un bout à l’autre de la pièce, en me demandant pourquoi, soudain, tes murs me semblent moins vides.
On me pique le dos de la main : le coin d’une feuille contre ma peau. Je lis la note.
« Clytemnestra ».
Je fais les gros yeux, sur le point de lui demander où est passé Castor.
— C’est mon prénom.
Si c’était encore possible, je les écarquillerais plus grand.
Tu me diras, à ce stade, qu’est-ce qui pourrait encore me surprendre ?
Clytemnestra. À bien y songer, ça lui sied comme un gant.
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