Un instant hors du temps

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  • Suis-moi, me lance Lucas en agitant un sac de sport devant mon nez.
  • Attends, essayé-je sans succès.

Il m’attrape par la main et me tire contre son torse pour me murmurer au creux de l'oreille.

  • Ne cherche pas à tout savoir, laisse-toi porter.

Il a raison. Pourquoi est-ce que je veux toujours donner du sens aux événements ? Est-ce tout simplement pour ne pas perdre le contrôle, de peur de ne pas être maître de mon présent ? Est-ce par crainte de souffrir ou de faire souffrir ?

  • Arrête de te poser mille questions, me conseille Lucas en me serrant dans ses bras.
  • Mais comment peux-tu le savoir ? m’étonné-je.
  • Parce que quand tu plonges dans tes pensées, ton sourire s’efface et je n’aime pas voir cette barre se dessiner sur ton front, précise-t-il en s'écartant pour effleurer le sillon du bout du doigt.

Ce geste enflamme chaque fragment de ma peau. Le froid de la nuit n'atténue pas la sensation. Dehors, il fait moins dix, à l'intérieur de ma carapace le thermomètre est sur le point d’exploser. Ce contact éphémère vient de me faire perdre tous mes repères, ma boussole interne perd le nord. Chaque parcelle de mon corps bout à l'idée que nos deux corps puissent entrer en éruption au premier rendez-vous plus intime.

  • Zach, viens, je voudrais t’offrir un instant hors du temps, insiste Lucas.

J’accepte sa proposition. Nous longeons la patinoire pour accéder au parking. Mon rythme se cale à celui de Lucas. Mes pas empruntent ses traces. Au fond de l’allée, derrière une rangée d'érables se dissimule l'entrée d’un parc. Au centre de ce havre de verdure couvert par la neige, les formes d’une étendue d’eau se dessinent. Des réverbères se reflètent sur la surface givrée et éclairent une piste aux étoiles. Cette patinoire de plein air offre un décor féerique. Les nuages s’étiolent pour dévoiler une lune de toute beauté. Nous ne sommes pas les seuls à profiter de ce tableau à ciel ouvert, un peu plus loin j’aperçois un couple ayant eu la même idée.

  • Allez, à toi de me montrer de quoi tu es capable, s’enthousiasme Lucas, me tendant des patins à glace.
  • Tu plaisantes, ris-je, je vais m’étaler comme une crêpe.
  • C’est l’occasion ou jamais de tenter l’expérience, qu’en penses-tu ? me taquine-t-il.
  • Tu veux tester mon sens de l’équilibre ou mettre en avant mes talents de clown ?
  • Un peu des deux, se marre-t-il.
  • Tu as conscience des risques que tu prends en te tenant à mes côtés ? répliqué-je avec sérieux.
  • Oh que oui et je suis prêt à tout.

Je me redresse, accroché à son bras. Heureusement, les deux tourtereaux au loin ne prêtent aucune attention à notre présence, trop occupés à entamer un leur propre ballet. De mon côté, ma démarche de pingouin vaut son pesant d’or. Dommage que je n’ai pas un costume approprié pour parfaire la scène. Mon pouls marque un temps de pause quand les mains de Lucas se posent sur mes hanches.

  • Tout va bien Zach, je suis là et je ne te lâcherai pas, déclare-t-il en resserrant son étreinte.
  • Tu avais tout prévu ?
  • On va dire que j’ai essayé, m’avoue-t-il en m’adressant un clin d'œil.
  • Et si j’avais refusé de te suivre ? l’interpellé-je, curieux.
  • Alors j’aurai accepté ton choix.
  • Sans regrets ? insisté-je, taquin.
  • Je ne te forcerai jamais à faire quelque chose à contre cœur.

J’aurai envie de me jeter à son cou et récolter au bord de ses lèvres ses paroles pour étancher ma soif d’amour. Qu’est-ce qu’il me prend ? Le surplus d’émotions m’emporte, je ne contrôle plus les mots qui sortent de ma bouche :

  • Lucas, tu crois au prince charmant ?
  • Étrange comme demande. Et toi ?
  • Hey ne retourne pas la question, je l'ai posée en premier, tu n’as pas le droit, protesté-je.

Est-ce que ses lèvres collées sur les miennes à ce moment-là ne sont pas la réponse que je souhaitais ? Madame la Lune vient à son tour se mêler à notre petit jeu.

  • Allez, lance-toi, c’est le premier pas le plus important, s’exclame-t-il.

Lucas vient de faire exploser toutes mes barrières et libérer les papillons enfermés dans leur cocon. Parle-t-il du patinage ou de notre baiser ? A-t-il conscience qu’il vient de chambouler tous mes repères ? D'ailleurs qu’est-ce qu’un prince charmant ?

  • Zach, la ride soucieuse sur ton front ?
  • Quoi ? m’écrié-je en faisant de grands gestes dans le vide pour tenter de me rattraper à une rambarde imaginaire.
  • Si je réponds oui, est-ce que je retrouverai ton sourire charmant ? lance-t-il en revenant dans ma direction.
  • Aïe, lâché-je, les fesses sur la glace.
  • J'adore les histoires alors pourquoi ne pas penser qu'un jour mon prince viendra, affirme-t-il en s’accroupissant à mes côtés.

La lune, facétieuse, éclaire son visage d'un doux halo. Ses yeux plongent dans les miens, électrisant tout mes sens. Si nous insistons sur cette voie, la glace fondra. Si Lucas continue de me dévorer du regard, tout mon être va se liquéfier. Mes oreilles prennent feu à chacune de ses œillades. Combien de temps vais-je pouvoir résister à ses avances sans que mon être se consume ? Lucas a raison, trop de questions, trop de contrôles, pas assez de spontanéité. Le comble de l’absurde pour le mec qui fonce tête baissée dans les problèmes, qui marche sur les plates bandes d’un trafiquant. Lequel est le plus dangereux, l'homme tapit dans le noir, guettant le moindre de mes faux pas, ou le beau gosse qui cherche à se faire une place dans mon coeur.

  • Zach, tu recommences, tu es incorrigible, dit-il en appuyant sur mon front.
  • Pardon.
  • Pourquoi ? demande-t-il l’air songeur, d'être toi, même pas en rêve. Cette complémentarité entre le mec cool, le super héros, prêt à tout défoncer pour faire éclater la vérité et le gars tendre et sensible, qui donnera tout pour le bien des autres, fait ton charme.
  • Ok, tu as gagné, aide-moi.

Lucas me sourit, nous avançons de concert sur la surface gelée. Peu à peu, je prends mes marques et gagne en assurance. Je trouve mon équilibre dans ses yeux. Mon point d'attache s’amarre aux deux prunelles de mon guide. Son bégaiement s'est fait la malle à moins qu’il soit venu s’immiscer dans mes lèvres lors de notre premier baiser.

  • Si nous rentrions, lâche-t-il tout en rompant le contact.
  • Attends, ne me laisse pas planter là, le supplié-je.
  • Avance à ton rythme, je t'attends à l'autre bout.

Un vide m’envahit. Une urgence me saisit. Tétanisé, je perds tout contrôle. Le chemin à parcourir s’allonge inexorablement. Mon pouls s'emballe, je panique. Un mauvais pressentiment s'immisce. Une ombre s'avance vers mon étoile. Je tremble. Une bouffée de chaleur m’envahit. Les mots ne sortent plus, figés sur mon palais. Des perles de sueurs glissent le long de mes tempes, j’essaie de patiner sans succès. Quand deux paires de bras me saisissent de part en part.

  • Ne craignez rien, nous vous ramenons vers le bord, ajoute une voix douce.

Mon imagination m’a encore joué des tours. Le couple qui partageait notre piste de danse est venu à ma rescousse avant de s’évaporer dans la nuit.

  • Zach, pardon, je n’aurai pas dû te laisser planter au milieu, s’excuse aussitôt Lucas.
  • Tu n’es pas responsable de mes délires, soupiré-je soulagé de retrouver la terre ferme. Je n'ai même pas eu le temps de remercier mes guides.
  • Je pense qu’ils avaient mieux à faire que de tenir la chandelle.
  • Lucas, nous pouvons rentrer s’il-te-plaît, je suis épuisé.

Un silence s’installe, à ce moment il n’y a pas besoin de mots, juste de petits gestes pour combler l'espace entre nos deux entités. Nous remontons la rue pour rejoindre la rame de métro et prenons place côte à côte. Je ne peux m’empêcher de balayer l'espace à la recherche du moindre truc suspect. Lucas choisit de venir poser sa tête sur mon épaule et sa main sur ma cuisse. Avec cette attention, il attire toute la mienne. Après un quart d'heure, nous arrivons devant la porte de son appartement. Celui de Juliette est silencieux. Nous tentons de nous montrer le plus discret possible.

  • Tu peux aller prendre une douche, me propose-t-il pendant que je prépare un truc à grignoter.
  • Tu n'as pas besoin d'aide.
  • Non t’inquiètes, j’ai tout prévu, des croque-monsieur ça t'ira ?
  • Parfait.

Dans la salle de bain, je retrouve le miroir auquel j'ai déjà confié quelques bribes de mes déboires. Mes mains agrippent le lavabo, pour soutenir tout le poids de mon corps. Je prends une grande inspiration avant de me déshabiller. À chaque couche que je retire, je me sens plus léger. Je tourne le robinet heureux de pouvoir sentir chaque goutte se glisser sur ma peau. Un frisson roule le long de mon ventre à l'idée que les mains de Lucas prennent la place du filet d'eau. Je ne souhaite pas précipiter les évènements et au contraire les vivre pleinement.

Quand je sors de la salle de bain, je découvre Lucas assis dans le canapé. Sur la table basse, le casse-croûte et une bière m’attendent. Il zappe sur le programme télé.

  • Plutôt drôle ou à faire pleurer ? demande-t-il sans tourner la tête.
  • Comment sais-tu que j'étais dans la pièce ?
  • Le parfum du gel douche à la vanille t'a devancé. Bon, c’est vrai que c'est aussi le seul qu'il y ait dans ma douche, ajoute-t-il avant d'éclater de rire.
  • Tu en as prévu pour le dessert ? le taquiné-je.
  • Forcément, glace vanille pécan à partager, tu es partant ?
  • Si tu me prends par les sentiments.
  • En attendant, trinquons à la victoire de nos amis. Alexis est passé voir Léo avant de rentrer, et il m’a envoyé un message pour me confirmer qu'il allait bien. Aussi, détends-toi, suggère-t-il en me tendant ma bière.
  • Lucas, je peux te demander ce que te disait l'agent de sécurité ?
  • Pas maintenant, nous en discuterons plus tard. Pour l’heure, je veux effacer ce sillon en travers de ton front.

Il a raison, savourons ce moment. Devant mon incapacité à choisir un film, il prend les devants. Les premières notes de musique m'emportent. Je connais cette comédie musicale sur le bout des doigts. Avec ma mère, nous l'avons regardé encore et encore. Nous nous installions devant la télé, elle me préparait des pop corns au caramel au beurre salé et nous nous réfugions sous la couette. Si Lucas me le demande, je peux chanter chaque morceau sans mettre une parole à côté. Le seul risque réside dans le fait que je m’écroule en larmes avant la fin.

  • Lucas, as-tu un truc de prévu demain soir ? demandé-je avant de me transformer en fontaine.
  • Tout dépend de ta proposition, me répond-il en ramassant les assiettes.
  • Ça te tente une soirée avec mon équipe de journalistes ?
  • Ah mince, lance-t-il la tête dans le congélateur.
  • Tu avais autre chose en tête ?
  • Laisse tomber, ajoute-t-il avec une pointe de regret dans la voix.
  • On ne bossera pas, si c’est ça qui te fait peur.
  • Non, t’occupe, je viendrai avec plaisir, en plus demain je finis plus tôt le boulot.
  • Cool, m'enthousiasmé-je, tu verras le bar qui nous sert de QG cache un coin sympa.

Lucas reprend sa place sur le canapé, tout en gardant une distance à laquelle je ne m’attendais pas.

  • Tu es sûr que tout va bien ? demandé-je en réduisant l’espace entre nous.
  • Le le le gars de la sécurité, il a vu un truc, me balance-t-il.
  • Je croyais que tu ne voulais pas en parler ce soir.
  • Je ne peux pas garder ça pour moi, je sais que c’est important pour toi.

À mon tour de venir le coller, son bégaiement est venu s’intercaler entre nous et je sais qu’il est le signe avant coureur d’un mal être.

  • La la l'abruti qui a mis un taquet à Léo, il était en grande discussion avec un gars de chez nous après la rencontre
  • Un joueur ?
  • D’après lui, il portait une tenue avec nos couleurs.
  • Un coéquipier de l’équipe pourrait être à l’origine d’un tel plan.
  • Il n’a pas pu me l’affirmer mais d’après ce que j’ai compris leur discussion ne ressemblait pas à une engueulade. L’homme de la sécurité m’a donné son numéro de maillot et insisté sur le fait que leur poignée de main était plutôt longue.

Je saute du canapé pour récupérer mon téléphone que j’avais abandonné dans mon blouson. J’ouvre la page sportive de l’université. Je me souviens que nos collègues de la section journaliste sportive ont écrit un article sur le match au sommet, ils avaient pour mission d'interviewer les joueurs avec des angles différents tout en réalisant un trombinoscope.

  • Quel numéro dois-je chercher ?
  • Le 63.

Nous nous regardons estomaqués, il n’existe pas de numéro soixante trois, la tuile.

  • Ils sont tous là ? s’emporte Lucas.
  • Oui, même les blessés ont un passage qui leur est réservé, soupiré-je.
  • Un supporter ?
  • Ouais peut-être.
  • Mais il aurait choisi le numéro de son joueur préféré.
  • Pas forcément, il y en a qui mettent un chiffre qui leur rappelle un événement ou autre, je me souviens mon père m’avait offert un maillot de foot avec ma date de naissance.
  • Du coup, c’est la loose, notre piste tombe à l’eau, souffle Lucas.
  • Pas forcément, on peut retourner voir le gars de la sécurité pour qu’il nous décrive le joueur, mais faudrait que je puisse aller le voir au plus vite et demain j’ai rendez-vous avec Rose.
  • Si ça peut t’aider, je passerai le voir en partant bosser, je ferai le crochet par la patinoire.
  • T’es sûr ?
  • De toute façon, je dois rapporter les patins à glace et qu’est-ce que je ne ferai pas pour faire disparaître cette marque sur ton front.

Je n’en reviens pas, Lucas ne recule devant rien pour me faciliter la tâche. Nous nous mettons d’accord sur la marche à suivre avant de nous jeter sur le pot de crème glacée tout en reprenant le film. Il me tend une cuillère et une boîte de mouchoirs et nous éclatons de rire.

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