Chapitre 24
Jarim passa probablement l'une des nuits les plus paisibles depuis son enrôlement au sein de l'armée. Il émergea au petit matin, la tête au fond de son oreiller. Autour de lui tout était calme. La tempête était apparemment passée. Sa première réaction fut de se tourner vers le lit superposé voisin. Les matelas d'Eldria et de Lélia étaient vides, il comprit que ses deux compagnes de chambrée s'étaient réveillées plus tôt et l'avaient laissé dormir. Ce n'était d'ordinaire pas dans son habitude de se lever après l'aube mais il devait bien s'avouer intérieurement que la nuit avait été des plus mouvementées !
Il se frotta les yeux puis se redressa, réalisant qu'il n'avait même pas pris la peine de se rhabiller après ses exploits nocturnes. Il était encore entièrement nu, la fine couverture de sa couchette le couvrant à peine sous la ceinture. Il espéra que Lélia n'avait rien remarqué en se levant avant lui, d'autant qu'il était sujet à une vibrante érection matinale comme cela lui arrivait fréquemment au réveil. Cette fois, en sus de cette manifestation tout à fait naturelle, il avait aussi une autre bonne raison d'être ainsi visuellement excité.
Sans s'en préoccuper car il savait que cela allait passer, il sauta dans ses vêtements avant que quelqu'un ne le surprenne dans cette condition puis il rejoignit le pont. Il y trouva Eldria accoudée au bastingage, les cheveux au vent. Le soleil avait déjà entamé sa course vers l'ouest et la mer était de nouveau d'huile. Il s'approcha d'elle, passant au milieu de ses nouveaux camarades marins déjà affairés, dont certains lui adressaient des sourires goguenards auxquels il ne prêta pas attention.
– Hé, lui lança-t-il en préambule d'un ton empoté. Comment tu vas ?
Elle lui adressa un sourire rayonnant.
– On arrive ! fit-elle joyeusement en montrant au loin.
Effectivement on distinguait au sud, derrière la brume orangée, les premières terres depuis des jours.
– Oh, oui je vois. Je serai pas mécontent de regagner la terre ferme même si... j'ai apprécié la traversée.
– Oui, on touche au but !
Ils contemplèrent tous deux le port que l'on devinait à peine à mesure que leur nef s'en approchait. Dans un élan de romantisme face à ce superbe tableau aux couleurs chatoyantes, Jarim voulut la prendre par la taille mais alors qu'il tendait gauchement le bras, son amie devenue intime s'esquiva à la dernière seconde.
– Bon, je vais rassembler mes affaires, lança-t-elle en s'éloignant. Et puis j'ai aussi ce livre à rendre au capitaine. Je n'ai pas eu le temps de le finir mais... tant pis, ce que j'ai lu m'a suffi.
Sur ces paroles étranges, elle s'éclipsa et Jarim fixa de nouveau l'horizon en se demandant comment il était censé aborder leur relation nouvelle après cette nuit.
Ils accostèrent moins d'une heure plus tard et furent immédiatement gratifiés par le vent chaud qui soufflait depuis les plaines du sud. Dans son malheur, Eldria n'en revint pas d'avoir l'opportunité de fouler du pied un autre continent, très différent du sien. Ici, aux étendues verdoyantes se substituaient d'immenses déserts de sable fin entourant la bourdonnante ville portuaire, aux bâtiments beiges et aux toitures plates, aux allées ocres et aux arbres altiers, feuillus en leur extrémité. Même les chevaux n'avaient pas la même allure ici : leur museau était allongé et une étonnante et imposante bosse leur déformait le dos.
– Ce sont des dromadaires, expliqua Lélia en constatant le dépaysement de ses deux compagnons. Ici c'est beaucoup moins cher qu'un cheval et ça supporte mieux le climat désertique. Je connais bien le chamelier, il va nous en prêter trois pour le voyage. Avec ça, nous serons à Solanntor dès demain.
Ils saluèrent une dernière fois les marins marchands qui les avaient menés jusqu'en ce lieu lointain et qui parurent attristés de se séparer de Jarim – que les matelots commençaient à bien apprécier pour l'aide efficace qu'il apportait – et de Lélia – pour de toutes autres raisons beaucoup moins prosaïques. Les laissant au déchargement de leur cargaison, les trois compères s'engagèrent dans de petites ruelles animées. Les locaux qu'ils croisaient avaient pour la plupart la peau mate, aussi Jarim et Lélia se fondirent-ils parfaitement dans la population. Seule Eldria, le teint particulièrement pâle de naissance, attirait quelques coups d'œil indiscrets. Selon toute vraisemblance, il était rare pour les habitants du coin de croiser des femmes blanches sur ces terres transmarines.
– Comment cela se fait-il que ta couleur de peau s'apparente à celle de mon peuple ? demanda nonchalamment Lélia à Jarim pour entretenir la discussion. Tu as des origines Adaïques ?
– Je... dois dire que je l'ignore. Ma mère m'a élevé seule et c'est une Sélénienne pure souche, aussi blanche que l'est Eldria. Aussi belle aussi.
L'intéressée lui sourit et il reprit, fier de son compliment :
– Elle ne parle jamais de mon père. Peut-être qu'il vient d'ici, mais à ce stade je l'ignore et je ne préfère pas savoir. Il nous a abandonnés avant ma naissance, c'est probablement une personne détestable.
– Je comprends.
Comme elle l'avait indiqué, Lélia parvint, sans difficulté aucune et dans sa langue natale qu'Eldria ne l'avait encore jamais entendue parler, à négocier trois dromadaires que le propriétaire des bêtes leur confia sans rien exiger en retour. Elle s'exprimait dans un langage doux, presque chantant, aux R roulés et aux voyelles marquées. Elle obtint même, tout aussi gracieusement car ils étaient sans le sou, des outres d'eau fraîche ainsi que d'amples robes beiges que, contre-intuitivement, ils enfilèrent pour se protéger du soleil apparemment traître dans ce désert. Décidemment, la jeune native de la région était pleine de ressources.
Bien que tous deux furent plutôt bons cavaliers, il fallut tout de même plusieurs laborieuses minutes à Jarim et Eldria avant de parvenir à enfin enfourcher leurs nouvelles montures, lesquelles ne parurent pas sereines à l'idée d'accueillir de complets novices sur leurs dos proéminents. Pourtant, l'étape de la découverte passée, les étonnants animaux s'avérèrent en réalité particulièrement calmes et dociles. Même s'ils semblaient de prime abord plus empotés qu'un cheval, ils troquaient cette manœuvrabilité amoindrie contre une résilience à toute épreuve dans ce milieu étouffant où le sable saisi à vif s'étendait à perte de vue, formant des dunes façonnées par le vent telles d'innombrables vagues immobiles sur une mer d'or.
Lélia n'avait pas exagéré quand elle les avait avertis que les conditions sur cette immensité sèche seraient plus rudes que ce à quoi les deux Séléniens étaient accoutumés. A mesure que la journée avançait, la chaleur se faisait de plus en plus écrasante et Eldria comprit pourquoi il ne fallait guère laisser la peau dépasser trop longuement de sous leurs amples habits, sous peine d'attraper des coups de soleils potentiellement léthaux. Jamais elle n'avait eu aussi chaud de sa vie, pas même en plein cœur des étés les plus caniculaires à la ferme de Soufflechamps.
Ils bivouaquèrent au soir venu et purent profiter, le soleil enfin tombé, d'un peu de fraîcheur bienvenue. Lélia qui, heureusement, connaissait parfaitement le chemin jusqu'à sa ville natale, leur indiqua qu'il ne leur restait qu'une poignée d'heures de voyage.
– Je dois vous prévenir que la capitale de Solanntor ne ressemble en rien à ce que vous avez pu connaître sur votre continent, ajouta-t-elle alors qu'ils s'asseyaient autour d'un feu pour le repas. Il faudra respecter plusieurs règles, sans quoi nous nous ferons arrêter dès nos premiers pas dans la cité.
– Ah oui ? s'enquit Eldria, curieuse mais aussi gagnée par l'appréhension à l'idée de très bientôt s'infiltrer dans un bastion inconnu afin d'y exfiltrer Salini.
– Oui. Pour commencer, la cité tourne en vase-clos et il y a très peu d'échanges avec l'extérieur, aussi les visiteurs étrangers n'y sont pas admis sauf en de très rares occasions. Il est évident que nous ne pourrons pas entrer par la porte principale, la garde nous en empêchera. Heureusement je connais un passage secret à quelques kilomètres des fortifications. Nous pourrons entrer clandestinement par là.
– Eh bien ! D'abord les dromadaires gratis, maintenant le passage secret... Tu as des contacts partout on dirait.
Lélia sourit humblement.
– J'ai beaucoup côtoyé les contrebandiers d'ici et d'ailleurs, j'ai donc quelques astuces dans ma manche. Jarim, en ce qui te concerne, je suis navrée mais tu devras nous attendre à l'extérieur de la ville pendant que nous entrerons avec Eldria.
– Quoi ? protesta l'intéressé. Je refuse, il est hors de question que je vous laisse prendre de tels risques seules !
– Je comprends ta frustration mais crois-moi, nous n'aurons pas d'autre choix. Comme je l'ai expliqué, les étrangers ne sont pas les bienvenus. Ton apparence générale pourrait te permettre de te fondre dans la masse quelques temps mais, malheureusement, tu ne parles pas la langue de mon peuple. Si quelqu'un t'interpelle, tu ne sauras pas lui répondre et tu deviendras immédiatement suspect. Nous ne pouvons pas nous permettre de courir un tel risque.
– Mais... Et Eldria dans ce cas ? Ce sera dangereux pour elle aussi !
– Pour Eldria c'est différent.
Lélia se tourna vers son amie qui ne comprenait pas davantage.
– Je vais le dire très directement : de très nombreuses nordiques envoyées par Eriarh sont prostituées à Solanntor. Elles sont laissées en totale liberté mais ne peuvent cependant pas quitter la ville. La plupart ne parlent pas non plus ma langue. Je suis désolée de l'exprimer ainsi mais Eldria passera sans encombre pour l'une d'entre d'elles.
Sur ces paroles inquiétantes, Jarim bondit :
– Non, c'est trop dangereux !
– Jarim...
Eldria lui fit un signe apaisant de la main pour l'inciter à se rasseoir.
– Lélia a raison. Je vais le faire, pour Salini.
Leur guide approuva du chef.
– Si vous voulez sauver votre amie, c'est la seule solution. Je ne peux pas non plus y aller seule, j'ai besoin de l'un de vous pour l'identifier. Une fois que ce sera fait, Jarim, nous reviendrons te chercher pour échafauder un plan. Je suis désolée mais je n'ai rien de mieux à vous proposer. Je vous rappelle que votre camarade a été désignée comme l'une des nouvelles épouses de notre Shruïn, le "chef suprême" dans ma culture, elle sera donc bien protégée.
Le silence s'abattit sur le campement de fortune. Jarim se rassit finalement, la mine résignée.
– Et... Comment est-ce qu'on va pouvoir l'approcher si elle est si bien gardée ? demanda Eldria qui commençait à revoir à la baisse les chances de réussite de leur folle entreprise.
– J'ai des contacts en ville, ne t'en fais pas.
Elle s'en faisait un peu quand même, mais décida de s'en remettre à Lélia car c'était la seule chose sensée à faire dans cette région loin de tout ce qu'elle avait connu.
Ils reprirent la route dès l'aube du matin suivant, avant que l'astre solaire ne redevienne trop assommant. Jarim n'avait plus beaucoup parlé depuis la veille et Eldria espéra qu'il ne regrettait pas de les avoir accompagnées dans cette périlleuse mission de sauvetage. A mesure qu'ils s'enfonçaient dans ces pleines désertiques, l'appréhension d'Eldria se transformait peu à peu en peur. Au rang des bonnes nouvelles, Lélia avait au moins l'air de savoir parfaitement où elles mettraient bientôt les pieds.
Enfin, en milieu de matinée ils atteignirent une immense formation rocheuse qui vint agréablement briser la plate monotonie du paysage parcouru ces dernières heures, en plus de leur offrir de larges zones ombragées où cheminer. S'arrêtant au sommet d'une grande falaise, Lélia leur désigna l'horizon du doigt :
– Voici la cité de Solanntor, le joyau du désert, la capitale où je suis née.
En plissant les yeux on pouvait en effet distinguer une impressionnante muraille au loin, derrière laquelle les plus hauts bâtiments de la ville s'élevaient fièrement. Même depuis cette distance la cité semblait tout bonnement gigantesque. Ni Eldria, ni Jarim n'avaient jamais rien vu de tel.
Le petit groupe ne perdit cependant pas plus de temps en contemplation et, après être prudemment descendus au pied de la falaise, Lélia les conduisit jusqu'à une minuscule grotte dissimulée derrière un immense rocher. Ils mirent enfin pied à terre à l'abri de la fournaise extérieure et purent se défaire avec bonheur de leurs épaisses robes de voyage. Sans s'attarder, Lélia se dirigea vers un nouveau renfoncement rocheux apparemment sans issue et, sous une épaisse couche de sable qu'elle se mit à creuser sous le regard étonné de ses compagnons, elle mit rapidement au jour une grande trappe en bois vermoulu qu'elle souleva avec une force que sa carrure pourtant élancée ne laissait guère soupçonner.
– Bien, nous y voilà, commenta-t-elle alors qu'ils observaient tous trois l'escalier pentu et sombre ainsi révélé, qui s'enfonçait sous la terre. Ce tunnel mène jusqu'à la ville. Jarim, c'est ici que notre route se sépare. Si tout se passe comme je l'ai prévu, nous serons de retour avec Eldria avant la tombée de la nuit.
– Et si tout ne se passe pas comme tu l'as prévu ? s'inquiéta le jeune homme.
Lélia réfléchit un instant.
– Prions la Déesse pour que ça n'arrive pas.
Puis elle descendit d'un pas déterminé dans la pénombre. Eldria, peu rassurée mais tout de même déterminée, se tourna vers son ami.
– Bon, eh bien... On y est.
Il la fixa intensément de ses yeux couleurs d'azur, de toute évidence contrarié à l'idée de devoir attendre ici, impuissant.
– A tout à l'heure ? salua timidement Eldria après un instant de flottement.
– A... à tout à l'heure, répéta Jarim d'un ton presque gêné. Surtout, soyez prudentes.
– Comme toujours, sourit-elle.
Puis elle disparut sous la trappe que Jarim referma consciencieusement derrière elle.
Lélia l'attendait un peu plus bas, dans une cavité aux dimensions honorables dont il était impossible de suspecter l'existence depuis là-haut. La jeune guerrière avait déniché et allumé deux lampes à huile et en tendit une à Eldria. L'endroit servait à entreposer des dizaines de caisses en bois, vides pour la plupart, à moitié ensevelies sous le sable fin qui s'insinuait par de minuscules failles dans la roche jusque dans cette incroyable planque souterraine.
– Cela fait plusieurs mois que les contrebandiers ont cessé leurs activités ici, expliqua Lélia. La guerre, même lointaine, n'est jamais bonne pour les affaires.
– Je vois. Aucun risque de nous faire surprendre donc ?
– Aucun.
L'une après l’autre, elles s'engagèrent dans le tunnel décrit la veille par Lélia. C'était un immense et antique couloir étroit et ténébreux, creusé à même la roche, sur le sol duquel on devinait sous un fin manteau sablonneux des rails métalliques qui disparaissaient à perte de vue, soit seulement quelques mètres devant elles du fait de leurs modestes lumières portatives. Eldria se figura que les ingénieux passeurs clandestins qui opéraient ici devaient se servir de chariots pour faire transiter plus aisément leurs biens entre la lointaine ville et le désert, échappant ainsi à tout contrôle officiel. Comme si elle lisait dans ses pensées, Lélia raconta :
– Ce passage servait il y a quelques années à introduire discrètement des marchandises prisées par les plus fortunés, évitant ainsi les taxes et les interdictions. De l'alcool, des tissus de luxe, des opiacés...
– Et est-ce qu'il a aussi servi à faire sortir des choses ? Comme des êtres humains, par exemple ?
La guide improvisée eut un sourire un coin.
– Oui, moi, à de multiples reprises.
Elles continuèrent leur périple à bonne allure, puis Lélia reprit sur un ton plus sérieux :
– Il y a un froid entre Jarim et toi depuis que vous avez couché ensemble, non ?
Prise au dépourvu par cette question très directe, Eldria demeura interdite pendant un instant.
– Tu... nous as entendus ?
– Ma chérie, je crois que malgré la tempête tout le bateau t'a entendue prendre ton pied cette nuit-là.
Sur ces révélations embarrassantes, l'intéressée devint rouge comme une tomate.
– Je vous ai un peu enviés, avoua candidement Lélia, mais j'ai préféré me soulager dans mon coin en vous écoutant plutôt que de venir vous déranger. Vous étiez tellement mignons. Quoiqu'il en soit, le pauvre Jarim a l'air de ne rien comprendre au fait que tu continues de lui parler comme avant, comme s'il ne s'était jamais rien passé entre vous.
– C'est... Je...
Eldria souffla un bon coup en tentant d'organiser ses pensées qui n'étaient déjà pas claires pour elle-même et qui devaient donc rendre son comportement plus que nébuleux pour les autres.
– J'ai cédé ce soir-là. C'était bien mais... Je crois que tout est allé un peu vite. Jarim est... Il est formidable et je l'aime, enfin je crois, mais...
Voyant qu'elle cherchait vainement ses mots, ce fut Lélia qui l'aida à finir sa phrase :
– Mais tu aimes encore Dan, c'est ça ?
Son ainée avait le chic pour mettre le doigt en des termes simples sur des sentiments pourtant profondément enfouis, qu'elle-même ne parvenait pas toujours à formuler.
– ... Oui. Je sais que c'est fini, qu'il est parti mais... Je n'arrive pas à l'oublier. C'est encore lui que je vois le soir quand je m'endors et le matin quand je me réveille. Même l'autre nuit, quand on a fait... tu sais quoi avec Jarim, parfois, dans l'obscurité, c'est Dan que j'imaginais. Et je m'en veux tellement. Jarim ne mérite pas ça.
– Tu n'as pas à t'en vouloir, Eldria. Le cœur d'une femme est quelquefois pétri de chaos et de contradictions. Laisse-toi le temps de mettre au clair tes sentiments et peut-être que, un jour, tu reviendras vers lui. Ou pas, mais dans ce cas ce sera ta décision.
– Merci sincèrement, Lélia.
Elle hésita une seconde, puis enchaîna :
– A ce sujet, nous... n'avons pas vraiment fait attention et Jarim a... tu vois... fini en moi.
Elle avait un peu honte d'avouer cette information incriminante mais savait qu'elle pouvait tout partager sans crainte d'être négativement jugée.
– Sur le moment je ne sais pas à quoi j'ai pensé mais voilà, ça s'est fait. Depuis, je crains d'avoir fait une bêtise. Tu comprends, si jamais j'ai... enfin... si jamais on a un enfant c'est pas du tout le bon moment pour... Et puis je me sens pas du tout prête à...
Lélia s'interrompit et lui releva dignement le menton en la fixant droit dans les yeux tandis qu'elle se confondait en confuses conjectures.
– Ce n'est rien Eldria, tu n'as pas mal agi. Au contraire, cela signifie que tu te sentais bien avec lui. Tiens.
Elle sortit de sa sacoche une minuscule fiole remplie d'un épais liquide olivâtre.
– Bois, ça t'empêchera de tomber enceinte. C'est une décoction dont mon peuple a le secret. Toutes les femmes ici en prennent après un rapport qui se termine par un accident. Et tu penses bien que les mecs qui s'oublient en nous sans se soucier des conséquences c'est encore plus fréquent qu'un puceau qui lâche prématurément la purée entre les doigts d'une pute.
Se figurant l'image, Eldria ne put contenir un pouffement de rire nerveux alors qu'elle débouchonnait précautionneusement le salutaire contenant.
– Arrête, tu vas me faire tout renverser !
N'ayant rien à perdre, elle descendit en une unique gorgée l'étonnante potion aux relents musqués.
– Ça va marcher ? demanda-t-elle en déglutissant péniblement alors que le goût prononcé du mélange lui restait en bouche.
– Tu aurais dû en prendre juste avant ou peu après le rapport, mais généralement jusqu'à deux jours après ça fonctionne.
– Et bien j'ai plus qu'à espérer que les chances sont de mon côté dans ce cas. Merci encore pour tout. En attendant, il ne faut pas que je me laisse distraire par ces histoires. Je dois me concentrer sur notre tâche et rien d'autre.
Sa confidente lui sourit.
– Tu as raison. Nous en avons pour à peu près une heure de marche. Heureusement c'est en ligne droite et on est bien mieux sous la terre qu'à cuire à l'extérieur !
– Clairement !
Et effectivement, après un trek souterrain d'une soixantaine de minutes, les deux visiteuses clandestines arrivèrent en vue d'une fine raie de lumière naturelle au bout du chemin artificiel. Elles touchaient enfin au but ! Les maigres rayons filtraient au travers des interstices de plusieurs épaisses lattes boisées sous lesquelles avait été aménagée une échelle menant probablement vers la surface.
Lélia fit signe de se taire et les deux jeunes femmes éteignirent leurs lampes respectives. L'Adaïque tendit l'oreille puis, ne percevant aucun bruit, poussa doucement l'une des lattes pour jeter un coup d'œil discret à ce qui se trouvait au-dessus.
– La voie est libre, annonça-t-elle finalement. Allons-y.
Elle se hissèrent à la surface, débarquant dans ce qui s'apparentait à une vieille cave poussiéreuse illuminée par quelques vasistas de part et d'autre de la pièce. D'autres caisses y étaient nonchalamment entreposées, recouvertes de grandes toiles grises comme pour signifier que l'endroit était abandonné depuis des lustres. En refermant le passage derrière elles, il devenait presque impossible de discerner l'entrée de la grotte sous leurs pieds, dissimulée à même le plancher. Les contrebandiers avaient vraiment fait du bon travail !
A pas feutrés, Lélia se dirigea vers l'unique escalier qui menait au rez-de-chaussée et, après avoir écouté à la porte close, confirma que le bâtiment était bel et bien désert.
– Plus personne ne vient dans ce vieil entrepôt désaffecté. On sera donc tranquilles pour se préparer.
Elle revint auprès d'Eldria et posa son arc qu'elle portait habituellement en bandoulière ainsi que sa sacoche au sol. Elle lui demanda ensuite son attention d'un air concerné.
– Bon, je n'en ai pas parlé plus tôt car je ne voulais pas inquiéter Jarim plus qu'il ne l'était déjà.
Eldria lui adressa un regard interrogateur.
– Je t'en avais déjà fait part, mais comme tu l'as compris à Solanntor les règles sont un peu de différentes de ce à quoi tu es habituée. Par exemple, la nudité y est largement adoptée. Les hommes, pour la plupart et à l'exception des gardes qui doivent être protégés de la tête aux pieds, préfèrent se promener nus dans les rues.
Eldria écarquilla les yeux.
– Heu... Vraiment ? J'ai peur d'entendre la suite maintenant.
– On s'y fait. Avec le temps je n'y prenne même plus attention. C'est même l'inverse qui me paraît étonnant aujourd'hui. Bref. En ce qui concerne les femmes maintenant, la nudité est obligatoire. Si nous sortons dans ces tenues nous serons immédiatement arrêtées. Nous allons donc devoir laisser nos vêtements ici.
Eldria sentit son rythme cardiaque s'emballer.
– Ah... Hem... Je dois dire que je ne m'attendais pas à ça.
Lélia lui posa une main rassurante sur l'épaule.
– N'aie crainte, le rapport au corps est très différent chez nous, personne ne te remarquera. Pas plus que toutes les autres en tous cas.
– Et... donc on va sortir comme ça, à poil ?
– Oui. Enfin, pas totalement. Je te l'avais aussi expliqué mais un petit rappel permettra de mieux te préparer dans l'éventualité où ça arriverait : ici le sexe fait partie intégrante de la vie publique. Si deux personnes se croisent et se plaisent, elles peuvent décider de s'accoupler en pleine rue. Il est d'ailleurs excessivement mal vu de refuser. Pour signifier qu'elles ne sont pas disposées, certaines femmes revêtent une jupette, c'est d'ailleurs le seul habit qui est toléré pour nous. Généralement, cela suffit à éloigner les prétendants. Heureusement, il y en a toujours quelques-unes planquées ici que les quelques femmes contrebandières utilisaient à l'époque.
– Génial... ironisa Eldria en observant son amie farfouiller dans l'une des caisses. Salini me devra un bon repas quand je l'aurai tirée de ce bourbier.
Comme promis, Lélia sortit effectivement de leur rangement abandonné deux très courtes jupes en peau.
– Ah, voilà ! Bon, ne pardons pas plus de temps.
Elle se déshabilla entièrement et rangea ses habits ordinaires à l'abri des regards dans le cas improbable où quelqu'un viendrait fouiner ici-bas. Elle enfila ensuite le fin vêtement censé protéger sa vertu sous les yeux circonspects d'Eldria. Malheureusement, à contrecœur, celle-ci n'eut d'autre choix que de l'imiter ensuite en ôtant à son tour sa robe. Elle la plia soigneusement avec sa culotte et cacha le tout à côté de la tunique de sa complice, puis attacha sans conviction la légère jupette autour de sa taille. C'était toujours mieux que rien, même si le ridicule accoutrement ne lui tombait même pas jusqu'au bas de fesses et ne dissimulait donc que très partiellement ses formes. A n'en point douter, Jarim n'aurait probablement pas été des plus à l'aise à devoir les accompagner dans cette aventure alors qu'elles s'apprêtaient à se montrer dans ces tenues pratiquement inexistantes !
– Tu es prête ? demanda Lélia alors qu'elles avaient rejoint la sortie.
– Non, répondit Eldria. Mais allons-y.
La jeune femme déverrouilla la porte et actionna la poignée. L'immense cité, grouillante de vie, s'ouvrait à ses deux nouvelles occupantes.
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