Narcisse (2)

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À l’extinction des crédits énergétiques, la douche froide. Le lit. Leurs peaux et leurs lèvres trempées.

Narciso respire les cheveux sur cette nuque où les vertèbres percent. Ils démêlent les boucles avec ses doigts, dévale lombaires et sacrum, étreint ce corps aux arrêtes aigues, aux cicatrices dont il fait l’inventaire avec horreur. Des baisers dans les creux des côtes, dans les coutures des chéloïdes, des reproches comme des Tu n’aurais pas dû t’interposer contre Maddalena, et d’autres, envers lui-même, C’était à moi de veiller sur toi, pas l’inverse. Il les garde en bouche, même si c’est amer. À plat ventre, Fran s’impatiente. Narciso aimerait concéder une autre défaite, s’abandonner à la fatigue, mais quand le monstre a une idée au cul, iel ne l’a pas ailleurs.

— Reste comme ça, susurre-t-il.

Iel obéit. Et Narciso l’embrasse, le doigte en oubliant bien volontiers que cette docilité n’en est pas une. C’est le piège d’un corps dans lequel il pénètre sans heurts, un corps qui ne sait plus souffrir quand le sien s’écroule et gicle. Iel le renverse et le chevauche. Sa langue goûte encore le sucre de sa toxine amazone. Narciso finit par capituler sans honneur.


Des pieds qui patounent les siens, ce cul maigre qui pointe dans son dos ; Narciso remonte le drap humide sur eux, se retourne et l’enlace. Fran, il n’y a qu’ellui pour dormir recroqueviller en fœtus, embaume la mort et l’incendie, mais sa peau est froide. Narciso a mal. Le poison aphrodisiaque a laissé une pâte amère dans sa bouche et son cerveau en carillon. Il n’ose pas étirer ses muscles, son dos griffé. Il ne veut pas lae réveiller. Il veut que dure ce moment doux.

Qu’attends-tu en rêvant ? Frankenstein lui a promis un paradis et Narciso s’est juré de ne pas se laisser crever avant. Mais c’est long de laisser le temps lui passer dessus sans pourvoir confier d’espérances à personne. Alors il les murmure à l’oreille de son sommeil, sinon iel rigolerait à tant de guimauve. Ce ne sont pas des choses qu’on dit sérieusement, surtout pas à leur âge. Même si c’est vrai, même si Narciso cramerait tout pour ellui ; ce rêve pour lequel Luciano et trop d’autres sont morts.

Leur mission n’est pas terminée. Et la cavalerie ne les a pas pris au saut du lit. Narciso est soulagé mais il n’hypothèque pas sur les caprices stratégiques de la Donna. La tête, il se la prend suffisamment avec les deux charbons ardents enfoncés dans ses orbites ; et le mobile de cette venue impromptue – parce qu’il n’est pas idiot. La gentillesse de Fran n’est jamais gratuite.

Iel remue, se déplie face à lui. Narciso sent une caresse sur la cicatrice de son nez, ses paupières closes.

— Quelle couleur pour la prochaine fois ?

Narciso l’embrasse pour ne pas répondre. Pour ne pas enclencher cette bombe. Fran n’insiste pas, mais iel est fébrile et switche pour Stenn :

— Il te reste du café ou je dois braquer la voisine ? Mignone, au passage. Tu crois que…

— Oui. Non.

Pour boire son café – enfin, un soda ébouillanté base caféine –, iel se perche sur le comptoir de la cuisine. Ses pieds balancent et frappent le meuble. Tac tac tac ! en concert avec sa migraine. Narciso imagine son insupportable sourire en biais. Et Stenn attend, iel attend qu'il lui dise quelque chose en tapant selon un rythme irrégulier tac tac tac tac ! tac tac ! pour amorcer la dispute. Tac ! Narciso prend sur lui. Ça lui rappelle le gamin qui se fout toujours là, allez savoir pourquoi ça leur plaît à tous ces N-GE de vivre comme des chats, de vous lorgner, l'air de s’en branler sans rien rater des drames du monde. Tac tac ! tic. Il l'entend touiller sa tasse, racler les bords exprès. Ouais, ce gosse aurait pu être le nôtre. Un mini nous qui s'est mis, ces derniers temps, à se saper comme lui par étrange mimétisme. Y'a qu'à voir comment tout lui glisse dessus, rien à foutre, adolescent immortel et vie sans conséquences. Narciso a beau lui avoir taper sur la gueule, impossible de décrocher ce sourire-là, qui se rit de la douleur et qui prend ça pour de l'attention.

Es-tu fier de moi ? Il a l’image incrusté de ces dents rougies dans ses rétines. Pauvre petit con. Mais oui. Un peu. Son travail de sape a enfin payé. Le prédateur godille sous la surface, Narciso en a suffisamment formé, des tueurs, pour s’en forger l’intime conviction à présent. Le minot a dégoupillé sur ce toit du quartier de la Mèche. Bon, ça a salement merdé, mais c’était là. Vraiment dommage qu’il soit si émotif.

Ça va lui faire du bien de se mettre un peu au vert. De plus avoir la clique à maman pour lui torcher le cul. Peut-être que l’autre serait foutue de le déniaiser, celle-là est capable d’un attentisme calculé, sous sa politesse cordiale et ses moues renfrognées. C’est pas plus mal que soit elle qui ait l’ascendant, elle ferait une meilleure héritière – à la condition qu’elle déboulonne pas en la jouant veuve noire avec son jumeau. Les schémas se répètent, l’empreinte ne sait pas mentir.

Narciso n’a jamais avalé cette connerie qu’un mâle serait un légataire plus acceptable. Toutes leurs combines ne sont qu’un moyen, et Giovanni un fantoche. Maddalena est bien trop subtile pour l’exposer autant. Aussi Narciso a fait comme. Après tout, chacun doit jouer son rôle.

Et Frankenstein joue le sien à la perfection. Toujours les talons en cadence dans le meuble, iel lâche :

— C’était malin, d’avoir envoyé Rozalyn. Je suis vraiment très contente. Elle est absolument magnifique. Ma plus belle des fleurs.

Narciso ravale une bile de jalousie. Tac tac ! Fran n’a jamais été curieuxe sur l’origine du matériel fournit, même si la génétique mendélienne n’a pas de secret pour ellui.

— Je savais bien que K ne lui ferait pas de mal.

— On savait que si elle revenait sans nous à Midipolia, Maddalena l’aurait mauvaise. Et ça, ni K ni toi ne nous l’auraient pardonné.

Tac tac tac !

— Pourquoi tu es là ? Tu n’es pas juste venu pour me baiser.

— N’est-ce pas la plus noble de toutes les intentions ?

Stenn encore. Sur l’attaque. Tac ! La douleur enfle et résonne dans son crâne. Narciso se contient mal.

— Ne me prends pas pour un con. Y’a près d’un million d’abrutis qui coucherait avec toi pour la promesse d’un ticket pour le paradis.

Le bruit s’arrête. La cuillère tinte quand la tasse claque sur l’inox. Tic. Toc. Narciso sent un souffle au-dessus de lui. Clic. La colère qui gronde.

— Mère Non-Née ! Voleur de Feu ! Prométhée et sa foi ! Dévorée, dévoyée ! Ces imbéciles m’attendent comme un foutu mahdî. Comme si je pouvais changer les conséquences de leurs propres choix ! Je me suis fatiguæ pour rien. C’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces… Et tout ça pour quoi ? Le paradis. Le paradis, putain ! Parce que vous leur avez vendu un mensonge.

La tasse explose à leurs pieds. Narciso serre les poings et respire calmement. Le Diable en lui s’agite, mais tant que l’N-GE ne déploie pas ses lames, ce n’est que du Méditerranée Studio présente. Stenn a toujours été une dramaqueen.

— Y’a que toi qui est assez aveugle pour pas t’en rendre compte. Même maintenant qu’elle t’a crevé les yeux parce que tu as abîmé son « fils ». Maddalena n’en a jamais eu rien à foutre du Sanctuaire. Elle veut juste profiter de sa vie. Et tu sais quoi ? C’est elle qui a raison. Ces gens-là, dehors, ils n’ont pas changé. La révolution de l’humanité, ils n’en veulent pas. Ils veulent juste du pognon pour que leurs petits plaisirs durent le plus longtemps possible. Et nous aussi. C’est pour ça que nous sommes venus. Pour toi. Pour la fois d’après.

Leurs jours auraient pu être paisibles, à trainer au lit, à se raconter des histoires et à se chamailler parce que ça connait la recette d’un être humain mais que s’est incapable de cuire des pâtes ; toutes ces délicieuses conneries de vieux couple qu’iels n’ont jamais été foutues de former. Narciso devrait se sentir privilégié d’être aimé trois fois alors qu’il échoue encore à les aimer tous à la fois. Il a aimé cette blouse qui sentait la clope et le café froid, il a aimé ce goût de bleu cerise jusqu’au bout du monde, ce monde qui devait être à elleux, et il a même essayé d’en recoller les morceaux, quand iel s’est fait exploser la tête. Il l’a serré fort, ce cadavre avec encore trop de rêves vivants, contre son cœur.

Et ça aurait dû s’arrêter là. Transgreffer son cerveau dans un nouveau corps allogénique et fuir, encore, toujours fuir, ne devrait pas être la solution. Ce n’est pas une vie.

— Tu aimes ce jeu, n’est-ce pas ? tacle Stenn. Tu te prends pour un bandit, t’as l’impression d’avoir – comment ils disent ? ah oui ! une famille. Mais tu ne fais qu’obéir comme le bon petit soldat que tu as toujours été. Don Alma puis, donna Maddalena… Tu tues pour eux mais tu n’en retires aucun plaisir.

— Don Elmo, corrige-t-il.

Narciso sait qu’à cet instant il commet une erreur. Mais les mots sont plus forts que sa volonté de paix. Plus forts que tous les ressentiments qui macèrent en lui. Don Elmo n’aurait jamais permis qu’on viole et torture un minot pour s’amuser – parce que Skënder, étoiles noires dans son poing ou pas, reste un enfant. Narciso devra négocier avec l’hypocrisie de sa conscience pour le reste de cette vie. Il refuse d’autant plus que Fran lui réinitialise la mémoire pour une autre, malléable et complaisante à ses caprices.

— Franchement, je ne te comprends pas, qu’iel insiste. Tu t’es ramassé une tonne de fric, tu connais suffisamment de gens pour partir, mais tu es là, à rappliquer dès qu’on te siffle, avec le cul entre deux chaises. Tu vivotes dans cette minuscule niche avec une poupée, certes magnifique, mais que tu ne baises même pas. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi t’es venu me supplier de la rafistoler si c’était pour faire ça.

— Laisse Rozalyn en dehors de ça.

Ses mains tremblent. Et il se surprend à tâter le bord de la table à la recherche de son Walkyrie.

— Si elle te plait autant, je t’en ferai une autre. Le Chasseur aussi. À se mettre dans un état pareil pour un modèle sans impérium, sans déconner…

— Giovanni. Il s’appelle Giovanni.

Il se lève. Le front à quelques centimètres de cette gorge qui ricane.

— Au départ je croyais que tu l’aimais bien parce qu’il me ressemble.

— C’est pas à toi qu’il ressemble mais à elle.

— Tu deviens mesquin, Narcisse. Nous sommes exactement pareilles. C’est le principe. Et toi aussi, si tu voulais, tu pourrais.

Il retombe sur sa chaise. Il n’a pas l’énergie d’argumenter toute une existence de mauvais choix, des choix qu’il a pourtant aimé – et qui aujourd’hui le confrontent.

— Non. Ce sera ma dernière vie, et c’est très bien comme ça. Je suis fatigué. Je ne jouerais pas à la poupée, comme tu dis si bien, dans l’éternité avec toi. Je ne joue pas, Frank.

— Fran, sans K.

Si seulement il y avait encore un peu de haine dans ses mots-là et non pas la lassitude d’une habitude, une rupture consommée. C’est peut-être ça qui fait le plus mal ; ce qui fait que ça n’a jamais vraiment fonctionné entre elleux. On ne s’est pas parlé pendant des décennies parce que vous refusez de l’accepter.

Le briquet. La fumée. Le silence.

— Tu as bien réfléchi ?

Un besoin de se justifier :

— Je ne supporterai pas de voir ces enfants mourir avant moi.

Fran s’est retournæ, iel tire lentement sur sa cigarette. K sifflote :

Mortels, mortels, nous sommes…

Narciso voudrait l’attraper par les épaules et la secouer, la supplier qu’elle lui parle, qu’elle lui dise ce qu’elle attend de lui, mais K entonne le refrain et il est incapable de bouger ; le Diable en lui pétrifié par l’impérium du chant.

Stenn se couvre avec cette veste qui est la leur, puis sort fumer sur le balcon. Au passage, iel assène :

— Ta poupée, elle commence à avoir des réminiscences. Elle me jure que non, mais elle a pris les cachets que je lui ai donné quand même. Fais ce que tu veux de cette information, si tu l’aimes tant. Mais tu ne pourras pas lui mentir éternellement. Cette fois, nous ne pourrons pas la réparer, même si nous le voulions.

Narciso compte les pas entre la cuisine et les toilettes. Dix, puis douze. Entre les toilettes et le chambre. Quatre. Il compte le temps qui s’égrène en fixant un plafond aveugle.

Iel reviendra, tard, se lover dans ses bras, étrangler son cou. C’est de terrifiant de facilité. Trois contre un ; une délicieuse bataille perdue d’avance. Leurs vieilles habitudes irréconciliables : se faire l’amour pour se dire aurevoir, ne rien dire du tout et claquer la porte.

Narciso déteste faire pleurer K ; et Fran et Stenn le détestent pour ça.

Assis sur son balcon, le bras posé sur la rambarde, la dernière cigarette allumée au bout des doigts, tendus au-dessus du vide, Narciso écoute Midipolia. Ses halètements de chienne. Ses sirènes et leurs promesses de secours. Ses lignes d’aerométro qui sifflent comme des balles. Sa respiration lente et régulière. Les voix des morts.

À quoi bon faire tout ça, si ce n’est pas pour eux ? disait don Elmo. Il n’en a pas fallu davantage pour le gagner à son service. Narciso aimait son respect des traditions ; sa façon de caqueter don-don jusqu’à ce que ça fasse dum-dum, à propos de son meilleur ennemi parce que cette mode américaine de donner du « don » devant un nom de famille l’a toujours horripilé ; puis le parrain ordonnait à ses hauts comme trois pommes d’aller foutre le bordel ailleurs que dans son bureau parce qu’il avait du travail. La porte se fermait presque, mais pas totalement ; don Elmo se massait les tempes et demandait, de cette voix paisible mais profonde qui heurtait les R et suçait les S : Narciso, prend un livre, celui que tu veux. Fais-moi la lecture, s’il te plaît. Et ça lui plaisait, de passer son doigt sur les reliures de cuir, le crissement des feuilles et l’odeur du papier. Il lisait jusqu’à ce que le parrain s’assoupisse ou que les gosses s’infiltrent, sous la bonne garde de Luciano et de Maddalena, avec un coussin du salon chacun pour s’assoir dans un angle. Ils finissaient par s’endormir les uns contre les autres, étoiles noires et blanches. Alors, don Elmo en portait un et Narciso l’autre jusqu’à leur chambre, leurs N-GE gardiens sur les talons.

Il a pleuré leur perte comme si c’était la sienne. Les yeux clos, il voit leurs spectres flotter dans la bibliothèque du parrain, il sent leurs haleines carbonisées sur son visage. Narciso ne peut oublier ce souffle chaud qui a soulevé deux tonnes de blindage et de verre, cette odeur de métal et de graisse fondus. Le ciel était d’un bleu acide, l’été pleuvait son feu et les semelles collaient au bitume.

Don Gabriele Caponi s’est acquitté de sa dette, vingt ans plus tard, jour pour jour. Don Elmo y a tenu. À l’heure près où s’était arrêtée sa montre – une éternité en sursis. Elle dort dans son tiroir, à côté des rails de rechange pour son Walkyrie. Narciso a promis à don Elmo de la confier à son véritable successeur la veille de lui tirer une balle dans la tête. Bien sûr qu’il savait. Le vieux, c’est comme ça qu’il voulait mourir. Comme il a vécu. Avec férocité. En emportant avec lui son rival.

Seul dans le noir, son Walkyrie sur ses genoux, Narciso sent l’heure qui vient.

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