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« De quoi parlez-vous ? » demanda Eliah.

Les deux marins l’ignorèrent.

« Comme tu voudras, accepta le capitaine. Tu veux que je reste ? »

La femme refusa. L’impatience se lisait dans ses gestes nerveux. Afin de rasséréner son compagnon, elle lui adressa son plus beau sourire. Il dégaina son pistolet et le lui tendit. Elle le glissa sous sa ceinture. Puis, le pirate quitta la cale sans un mot de plus.

La blonde se tourna vers Eliah.

« Qu’est-ce que c’est ce truc autour de toi ? »

Il mit une fraction de seconde à réagir.

« T-t-tu peux sentir la brume ? » s’exclama-t-il.

Un vertige lui donna la nausée. Il maintint sa prise sur la grille moussue pour ne pas chanceler.

« C’est ainsi que tu l’appelles ? Qu’est-ce que c’est ? »

L’étonnement se mélangea à l’excitation.

La femme avança une caisse et s’assit dessus. À ses pieds, la lanterne créait des ombres enchanteresses sur son visage. Ses mèches blondes encadraient un minois halé, aux mâchoires carrées. Son apparence soignée contrastait avec l’image que le détenu se faisait des pirates.

Elle appuya un de ses coudes sur son genou et se tint légèrement penchée en avant. Jetée sur ses épaules, une grande cape brune dissimulait sa chemise blanche, brodée délicatement de fleurs noires. Le Novichki fronça les sourcils. Un détail clochait dans le pli du tissu. Puis, il comprit. Elle ne possédait pas de bras gauche.

Déconcerté, Eliah vérifia que la femme n’était pas froissée. Ses prunelles grises, intenses, le fixaient. Ensorceleuses. Un épais maquillage noir les mettait en valeur. Sa beauté le subjuguait déjà, mais ces yeux, si rares et vifs, le captivèrent.

Profonde inspiration. La douce odeur florale de la pirate se mélangea à la sueur âcre d’Eliah et aux relents d’eau croupie. Il retint un haut-le-cœur.

Le silence s’éternisait, mais il peinait à retrouver ses esprits. Pour la première fois de sa vie, Eliah rencontrait une personne en mesure de voir et de sentir son fardeau. D’en comprendre l’étendue. Il ne s’agissait pas seulement d’un sentiment étrange, d’une anomalie dans son corps.

Tout s’enchaînait à une vitesse effrayante. À genoux devant la grille, chaque parcelle de son corps le faisait souffrir. Il ignora la douleur aussi bien que la fatigue et s’humecta les lèvres :

« C’est compliqué à expliquer. »

Il ferma les paupières une fraction de seconde. Elle se montrait moins agressive que le capitaine, peut-être pouvait-il la convaincre de sa bonne foi ou lui faire assez pitié pour être épargné ?

« Ça remonte à mon adolescence, je crois. Je l’appelle la brume, parce que j’ai l’impression d’être englouti dans un brouillard épais. Ça m’empêche de réfléchir, de parler, parfois même de bouger. »

Il se mordilla la lèvre en réfléchissant. Pas la peine d’ajouter certains détails. Les trous de mémoire, les absences prolongées, son corps soudain possédé. Et cette peur infernale qui rongeait Eliah de l’intérieur, à chaque fois qu’il se « réveillait », effaré de découvrir que plusieurs heures ou jours lui avaient échappé.

Personne ne l’avait jamais questionné à ce sujet. Au village, sa famille adoptive puis les autres habitants l’évitaient ou le fuyaient lors d’une crise. Il trouvait difficile de mettre des mots sur cette impression, si familière et pourtant si redoutée.

La femme se gratta le menton, pensive.

« Ça n’a pas l’air de venir de toi… Ça s’accroche à toi. Est-ce que quelqu’un t’a maudit ? »

Eliah écarquilla les yeux et fit non de la tête. Il n’avait jamais rencontré quiconque capable de pratiquer la magie. Depuis la Purge, les magiciens se faisaient rares. Ces derniers étaient devenus des martyrs en essayant de défendre la planète. Si peu demeurait que leur pouvoir relevait du miracle désormais. Certains les prétendaient disparus pour toujours.

Le Novichki eut un hoquet de surprise. Elle possédait le don. La mage lui apparut sous un nouveau jour. Un respect, teinté de crainte, naquit en lui.

« J’y crois pas, souffla-t-il. Je… Madame… »

Il se sentit honteux d’être ainsi affublé devant une magicienne. Que fichait-elle avec ces pirates ?

« Appelle-moi Lenaïs. Je suis une Eire.

- Une quoi ?

- Sur Rianon, ils nous appellent druides ou mages, mais ici nous sommes appelés les Eires. »

Eliah acquiesça vaguement. Il désirait seulement savoir si elle avait la capacité de lui retirer la brume. Ses doutes et craintes furent balayés, remplacés par un fol espoir qu’il pensait ne jamais éprouver.

Toutefois, un malaise subsistait. Il n’avait jamais soupçonné un seul instant que la brume ait une cause magique. Il songea tout d’abord qu’elle n’avait rien d’une damnation… mais en réalité, depuis des années ce fardeau l’empêchait de profiter de l’instant présent. Eliah se rappelait à peine son enfance, du visage de sa propre sœur. Ses souvenirs s’étiolaient, ses émotions disparaissaient.

Peut-être même que le sort l’empêchait de se souvenir de son agresseur ? Cela n’avait aucun sens. Le Novichki n’avait jamais causé de tort à personne.

« Si tu es une ma… une Eire je veux dire, tu peux me l’enlever ? demanda-t-il. Je t’en supplie, il faut que tu m’aides à m’en débarrasser. »

Sa voix se brisa sous l’émotion. Les larmes s’agglutinèrent à ses yeux. Il détestait la supplier ainsi, mais qui d’autre pourrait l’aider ? La pirate fit la moue.

« Qu’est-ce que j’aurai en échange ? »

Eliah contracta la mâchoire. Il réfléchit à toute vitesse, pesant les arguments en sa faveur – peu nombreux – et les éléments dont il disposait sur Lenaïs.

« J’imagine qu’une grande Eire comme toi n’a pas besoin de récompense pour accomplir un geste aussi anodin », tenta-t-il.

La mage haussa un sourcil, dubitative.

« J’apprécie peu les menteurs.

- Très bien. Je te dirai le point faible des envahisseurs si tu me débarrasses de cette malédiction. »

Eliah attendit la sentence, gorge nouée. Léger hochement de tête.

Son cœur manqua un battement avant de repartir au triple galop. Lenaïs se redressa et tendit son unique main devant elle. Ses doigts se crispèrent. Les veines sur son avant-bras se gonflèrent, comme prêtes à exploser. Une perle de sueur apparut sur son front. La concentration déforma ses traits fins. Une éternité s’écoula, où le détenu n’entendit que les pulsations assourdissantes de son pouls briser le silence.

Elle se détendit soudain et prit une profonde inspiration.

« Non, je n’y arrive pas. Cette chose est collée à toi, profondément ancrée. Je ne maitrise pas encore assez bien le don. »

Eliah baissa la tête, abattu. Il avait cru pendant un fugitif instant que ce calvaire allait prendre fin. Un élan de désespoir le submergea. Même une Eire peu expérimentée représentait son unique chance face à la brume.

Impossible de trouver du réconfort ailleurs, ou ne serait-ce qu’une pointe de positivité. L’enchainement et la violence des derniers événements s’abattirent sur lui comme un coup de poing.

Il avait réussi à échapper à Rianon, à Sevastian, mais pour quoi faire ? Personne ne croyait à l’invasion. Les Novichkis étaient trop détestés sur l’Île pour qu’on lui fasse confiance. L’avis des insulaires ne changerait pas en quelques jours. Voire jamais.

Pouvait-il se prétendre Îlien alors qu’il avait trahi sa planète ? Il avait sorti l’excuse parfaite, celle d’avoir été manipulé par Sevastian, pour échapper à la responsabilité de l’attaque. Il méritait la méfiance des marins.

Si Eliah ne pouvait sauver son âme de sa malédiction, au moins pouvait-il tenter de racheter ses fautes. Alerter le Seigneur de l’Île, raconter son histoire, et peut-être éviter une nouvelle invasion.

La voix brisée par les sanglots, il demanda :

« Ils vont me tuer, n’est-ce pas ? »

Encore plongée dans ses réflexions, Lenaïs releva la tête.

« Ils vont me torturer pour que j’avoue le point faible des colons ? Ou quand tu auras fini d’étudier la brume, ils vont me tuer ? »

Ce n’était pas totalement un mensonge. Sans cette information, le Seigneur pourrait quand même protéger l’Île. Cet atout représentait son seul moyen de rester en vie jusqu’à la capitale.

L’Eire resta de marbre, peu émue par son discours. Eliah l’avait crue différente des autres insulaires, moins portée sur les préjugés.

« S’il te plaît, supplia-t-il, garde-moi en vie jusqu’à notre arrivée sur la terre ferme. Je disparaitrais sans laisser de trace. On pourra faire passer ça pour un accident et… »

Un rire mesquin le coupa. Lenaïs se releva.

« Nous sommes des pirates. Pas de pitié. Et encore moins pour ceux dans ton genre. »

Elle renifla avec mépris.

« Tes états d’âme m’importent peu. Je veux seulement étudier ta malédiction. Tant que j’aurai besoin de toi, tu resteras en vie. »

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