Chap 2: la liberté porte ton nom

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Liam,

Liam tourna la tête une dernière fois vers le gardien impassible. Leurs regards se croisèrent brièvement avant qu'il franchisse le seuil. Ce fut un moment suspendu, chargé d'un mélange de soulagement et de tension, un adieu silencieux à des années d'enfermement. Dans le couloir qui le menait à la sortie, une masse d'individus observait la scène. Leurs regards étaient un mélange d'envie, de jalousie et, pour certains, d'un vague contentement. Ce soir, l'un des leurs était libre.

Chacun se projetait en silence, imaginant sa propre libération. Ici, l'individualité n'existait pas. On était un bloc, une masse informe où l'on se diluait, devenant un parmi tant d'autres.

Liam, lui, n'avait jamais été fait pour cet endroit. Avant "l'accident", comme on l'appelait pudiquement, il n'était qu'un jeune homme solitaire, un garçon étrange mais sans histoire. Dans le village, on murmurait qu'il n'aimait pas les gens, et que compte tenu de sa situation familiale, il ne pouvait en être autrement. Ceux qui avaient connu Liam ajoutaient parfois avec une compassion teintée d'ignorance : Pauvre garçon...

Mais l'empathie avait rapidement cédé la place à une haine collective, nourrie par des rumeurs et des commérages. Peu à peu, le gentil garçon d'autrefois était devenu "l'assassin", un monstre qu'on fuyait. Liam, avec ses yeux d'enfant, n'avait pas compris cette transformation. Il avait simplement pris conscience, douloureusement, qu'après ça, il n'aurait plus jamais une vie normale.

Ce soir, pourtant, il franchissait enfin le seuil de la liberté. Mais il ne savait pas encore à quel point cette étiquette – criminel – resterait accrochée à lui comme une ombre, définissant chaque aspect de sa vie à venir.

Liam avançait à pas mesurés, ralentissant pour savourer chaque instant. Ce moment, il l'avait rêvé des centaines de fois. Dans ses fantasmes, les gardiens le félicitaient, les autres détenus l'acclamaient, reconnaissant son exemplarité. Mais en traversant ce corridor gris et impersonnel, il réalisa à quel point ces rêves n'étaient que des illusions d'enfant.

Un coup sec sur son épaule le fit sursauter. Le gardien derrière lui, massif et froid, lui fit signe d'avancer. Le message était clair : il n'avait pas toute la journée.

Quand la porte en fer se referma derrière lui, le bruit résonna comme un coup de marteau dans son esprit. Devant lui s'étendait une grande route déserte, un tracé parfait, linéaire, monotone. Il n'y avait ni arbre, ni bâtiment, ni âme qui vive. Pas même un réverbère. Juste un arrêt de bus solitaire, le numéro 67 gravé sur un panneau délavé.

Liam attendit. Une heure passa avant qu'un bus apparaisse enfin à l'horizon. Le véhicule était dans un état pitoyable : un phare manquait, et une profonde rayure défigurait la carrosserie. Cela semblait si absurde que Liam hésita un instant à faire signe au chauffeur.

À l'intérieur, le conducteur évita soigneusement son regard. Liam haussa un sourcil, mais se retint de réagir. À quoi bon ? pensa-t-il, en se glissant à l'arrière du bus vide. Il n'avait plus l'énergie pour affronter des inimitiés silencieuses.

Le trajet fut silencieux, monotone, à l'image de son esprit. Arrivé en ville, Liam descendit et prit le chemin du quartier où il avait grandi.

Les grandes maisons blanches, uniformes, s'étendaient devant lui comme un labyrinthe. Les pelouses parfaitement tondues et les allées pavées donnaient à ce quartier une allure glaciale, sans âme. Pourtant, pour Liam, tout était étrangement familier.

Il s'arrêta devant un portail en bois fendu en son milieu. Sa main hésita une seconde avant de l'ouvrir. Il gravit lentement les marches du perron et poussa la porte entrouverte.

À l'intérieur, l'obscurité et l'odeur de renfermé l'accueillirent. Rien n'avait changé. Les meubles étaient toujours là, couverts d'une fine couche de poussière. Une odeur âcre de fleurs fanées baignées dans de l'eau croupie flottait dans l'air.

Il appela :

Maman ?

Pas de réponse.

Il pénétra dans la cuisine. Un chat gris, Chiffon, lapait une casserole abandonnée sur l'évier. Le félin s'arrêta un instant pour dévisager Liam avec méfiance, avant de reprendre son festin. Liam grogna , il n'avait jamais aimé cet animal.

Un cri soudain brisa le silence. Liam se figea. La voix venait de l'étage :

Il est là, il arrive... Tout va s'arranger...

La phrase, répétée en boucle, lui fit froid dans le dos. Il la reconnaissait, cette voix aiguë, stridente, celle de sa mère en proie à ses colères.

Liam monta lentement l'escalier, chaque marche grinçant sous son poids. La chambre du fond était plongée dans l'obscurité. Une silhouette frêle était assise sur une chaise bancale, au centre de la pièce.

Sa mère.

Elle semblait avoir rétrécie. Ses bras squelettiques pendaient sur les accoudoirs, sa robe fleurie, délavée, pendait sur son corps maigre. Elle se balançait frénétiquement d'avant en arrière, murmurant les mêmes mots d'une voix mécanique.

À ses pieds, un cadre brisé. Liam savait déjà ce qu'il contenait : une vieille photo d'eux deux, avant que tout ne s'écroule.

Il s'avança, la gorge serrée.

Maman ?

La vieille femme tourna lentement la tête vers lui. Son regard était vide, mais son visage se tordit en un rictus étrange.

Jimmy ? murmura-t-elle. C'est toi, mon petit ?

Liam sentit une vague de froid le traverser. Jimmy. Son frère. Celui que sa mère avait toujours préféré. Celui dont la mort avait tout déclenché.

Non, maman, c'est moi... Liam. Tu te souviens ?

Mais elle ne répondit pas. Elle avait replongé dans son monde. Liam comprit alors qu'il ne la reverrait plus jamais vraiment vivante.

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