Chapitre 3 — Benjamin à l’heure des ombres
La rue est un monde à part entière. Passer de la moquette douillette au bitume lézardé ce n’est rien… d’ailleurs, je préfère le bitume lézardé. La vraie différence se situe dans les lois à respecter. Chaque quartier a ses codes. On se sent comme un globe-trotter : dans un nouveau pays on doit adapter son comportement, savoir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Dans le présent arrondissement par exemple, Elysées sur Champs, il est contre-indiqué pour une bande d’y mettre les pieds.
Le seizième… Les habitants ont des milices privées tournant toute la nuit et ne s’encombrant pas de courtoisie policière. Sur un petit kilomètre, je me pense déjà filmé au moins trois ou quatre fois par un drone. Ils sont si petits et silencieux, impossible de les repérer… ce sont eux qui te repèrent. Une personne marchant seule, ça va. Plusieurs, ils signalent. Même seul il faut prendre garde à avoir une démarche normale et à ne pas s’arrêter. Pas du tout l’endroit pour bailler aux alouettes.
Ici le fric se ressent à chaque mètre, seul point commun entre intérieur et extérieur. Les réverbères ne laissent pas le moindre recoin d’ombre, cauchemar du couple voulant s’offrir un petit plaisir furtif, et bien entendu cauchemar du voyou. Les passages piétons sont montés sur des ponts afin de ne pas gêner la circulation, et dans les rues principales des tapis roulants s’activent rien que pour ma pomme. Je ne m’en lasse pas. C’est beau une ville morte ! Triste et beau à la fois… on est peinard. Les zones bourgeoises sont les seules dignes de notre nouveau siècle. Les seules à posséder de l’électronique qui fonctionne pour de bon. Ce que je préfère c’est les Building-houses, ces maisons de campagne montées les unes sur les autres par des pylônes en ciment. Y a bien qu’ici qu’on peut en trouver… S’occuper de son potager à vingt mètres de hauteur, ça doit être quelque chose.
Quelques centaines de mètres plus loin, retour à la normale. Bitume partout, murs gris, la nuit tous les murs sont gris, ici le jour aussi. Marcher par soi-même et prendre garde où on met les pieds, voilà bien tout ce qu’il a, ce nouveau siècle, à nous offrir. Quant mes parents étaient petits, on annonçait une incroyable révolution technologique à venir. On le dit. Et que voitures et demeures seraient en apesanteur, et qu’on ferait Paris New York en trente minutes chrono, et qu’on coloniserait la lune, mars, jupiter, et que chacun aurait deux ou trois androïdes à son service. Le décor ambiant témoigne que tout n’a pas exactement fonctionné comme prévu. Pourtant, il y en a des androïdes et des tunnels sous-marins… Quelques étincelles de ce pétard mouillé subsistent encore, oui. On dit aussi que l’histoire se répète, qu’on avait déjà fait le coup lors de ce fameux « an deux-mille » il y a un petit siècle, que les enfants, trente ans avant la date, avaient les mêmes fantasmes. Et que là nous serions dans une ère désabusée. Ça encore, on le dit… on en dit des choses.
Place du Maréchal : un quartier neutre, sans couleur. Il en faut. Quelques centaines de mètres pour marcher tranquille, digérer la soirée ! Le petit vent frais remet les idées en place… Carrefour Vaugirard franchi, l’ambiance change et il faut rester sur ses gardes : c’est le territoire des sans-abri. Ça sent la déjection et la vinasse à moins d’un euraso le litre.
J’ai des potes (comprenez : des passe-droits) dans pas mal de quartiers… pas dans celui-là, impossible il n’y a aucune hiérarchie. De fait le danger rôde. Autour on gémit, on me hèle, on ronfle ou on s’agite, je marche droit devant, quoi qu’on me dise je ne m’arrêterai pas. Une règle de survie. Si on m’approche à moins d’un mètre, c’est différent et les lois de la rue me laissent le choix. Soit courir, soit feinter avec une droite pour sortir mon cran d’arrêt et planter sur la gauche. Puis recourir. D’une façon ou d’une autre on finit toujours par courir. La décision se prend jamais d’avance, sur les pavés tout n’est qu’instinct. Derrière ça s’excite, je dois presser le pas. Sur la droite le quartier africain, à gauche la zone skinhead. Un peu plus loin les rues des dealers, ceux qui vendent, entre autres, la came coupée de Trajil récupérée par mes soins. Le fil invisible entre riches et pauvres, c’est nous qui le tissons Traj’ et moi.
Contrairement à la croyance populaire, mon âge est plutôt gage de sécurité. Les bandes, pour la plupart, respectent les règles de la rue. Avant ce n’était pas le cas, il n’y avait ni foi ni loi. Aujourd’hui il n’y a pas davantage de foi, un peu plus de loi, pas celle de l’état mais celle du bitume.
Les règles sont simples. Ni viol, ni attaque en surnombre sur personne isolée et pas touche aux enfants. Celui qui enfreint une règle, plus aucune bande n’appliquera cette « éthique » face à lui : il sera devenu proie nocturne, et à chaque pas risquera de ne plus pouvoir faire le suivant. Il n’y a aucune place pour un monde sans règles… nulle part. Elles s’installent toujours d’une manière ou d’une autre, c’est un phénomène aussi naturel que le cycle lunaire.
Ouf ! Les quartiers chauds sont dépassés. J’aurais pu faire un détour… Mais ici est le seul passage vers la Nouvelle Coulée Verte, ancienne ligne de chemin de fer réhabilitée en promenade, surplombant la ville d’une quinzaine de mètres. J’y ai rendez-vous avec mon vice. Bien entendu à cette heure, elle est fermée et on n’y croise personne. C’est l’idée… Il faut se faufiler, escalader, se contorsionner… et hop, on y est. Sur ce chemin, il n’y a rien d’autre à faire que marcher et observer. Il n’y a rien à voler ni à dégrader, de fait la nuit il n’intéresse personne et n’est pas vraiment surveillé.
Une fois en ces hauteurs, je ne pense plus : je scrute. Je ne suis plus qu’un œil sur pattes. Ici, on a pleine vue sur les logements… sans pouvoir les atteindre, ce qui m’est bien égal. Je ne veux voler que par le regard. Dérober à la dérobade, uniquement des instants de vie… Le vol par excellence qui ne dépouille pas autrui, qui ne porte pas à conséquence. Ici, des instants de vie à croquer il y en a toute une ribambelle. Peu de volets et rideaux masquent la vue car la Nouvelle Coulée Verte est l’unique vis-à-vis. Je reste dans le noir, voyant sans être vu comme derrière un miroir sans tain. Une partie du trajet se fait sur la voie, une autre par les toits. Seuls quelques chats, intrigués, m’accompagnent… j’ai l’impression d’être l’un d’eux.
Les murs, il faut savoir les séduire… La nuit, il faut savoir lui parler. La corniche à saisir, les parois à gravir, le muret à escalader, et puis bien sûr sauter d’un passage à un autre. Je marche, rampe, bondis. Ce chemin est mon perchoir préféré, mon extra du samedi soir, récompense de mon labeur. Si je pouvais, j’irais sur toutes les tuiles du monde observer l’intimité d’autrui. Un jour peut-être, qui sait.
Capturer des séquences de vie est mon loisir fétiche. Plus j’en ai, plus j’en veux. Chacun sa drogue, la mienne n’est pas dangereuse à condition d’avoir l’équilibre. Et de ne pas se faire prendre : c’est puni par la loi, forcément, on ne peut jamais rendre ce qu’on a pris. Sur ce parcours, je n’ai que l’embarras du choix. Des familles, des retraités, des couples, des gens seuls. Chaque virée m’offre un nouveau spectacle, mieux que théâtre ou cinéma. Parfois il faut chercher longtemps, parfois il y en a à foison. Des disputes, de la tendresse, des doutes, des passions. Des clichés d’existence happés sur le vif, en plein vol, saisis par mon œil d’aigle et qui restent gravés en moi, bien plus que ne pourrait le faire n’importe quel appareil photo ou caméscope. Je n’enregistre jamais rien.
Ce que je préfère voler sont les scènes de nudité. Mon péché mignon. Cela fait de moi un garçon pas si original au fond… Quelle importance. Je suis à l’affût du sexe féminin. Un peu plus jeune que moi passe encore, et dans l’autre sens il n’y a pas de limites : même une retraitée de soixante-dix ans peut me toucher. Les filles de ma tranche d’âge, là c’est le panard. J’en ai dénombré sept dans le coin, dont trois vraiment jolies. Au gré de mes pas je les perçois dans leur sommeil, par petits bouts de corps qui dépassent. Une tête par-ci, un mollet par-là me fait comprendre ce que j’ai raté plus tôt dans la soirée, à savoir les sorties de douche, les changements en pyjamas ou en nuisettes, les petites danses en écoutant une musique… tandis que d’autres restent en simple t-shirt. Le must du must ? Celles qui dorment en tenue d’Eve. Ça arrive quand les papas-mamans surveillent moins et qu’il fait très chaud. Même là, souvent le vêtement est laissé non loin pour être enfilé dare-dare en cas de contrôle parental. C’est fou, la dictature de la fringue vous poursuit jusqu’au pieu, où pourtant personne n’est là (en principe) pour vous voir, surtout à cet âge.
Eh oui, à cette heure il est bien tard. Très tard, trop tard, toutes les filles de mon âge dorment. A cette heure, tous ceux de mon âge dorment, filles comme garçons et même les plus grands. Bosser ou mater, il faut choisir… Quelle frustration de ne pouvoir admirer cette si jolie minette pas plus vieille que moi, ayant coutume de se peigner longuement chaque soir, nue devant sa glace. Moi seul en pareille situation, le seul de tout le pays, quelle ivresse. Oui, grâce et beauté existent en ce monde de laideur. Ici est le lieu idéal pour se le rappeler.
Pour avoir quelque chose à me mettre sous la dent, ou plutôt devant l’œil, je vais devoir activer mon va-tout. Car mes yeux ont plus d’un tour dans leur sac. J’ai dans mon carnet d’adresses un couple que j’adore, qui est du petit matin : mon lot de consolation. Ces deux-là, je les connais depuis près d’un an et ne m’en détache pas. Cette fois on est synchros, même si les préliminaires sont passés. Ils doivent avoir entre vingt et vingt-cinq, jeunes, beaux et pas friqués, dans un petit appartement étudiant. Les corps enlacés sont magnifiques. Sensuellement éclairés par une lumière orange tamisée, on pourrait les croire au soleil couchant. Draps toujours découverts, matelas à même le sol. Leur façon de faire est classique, c’est la douceur des gestes et l’intensité des regards qui font la différence. Mon couple ondule en se regardant dans les yeux, chacun fasciné par l’autre. Je sens que ça vibre. Je pourrais être collé à leur fenêtre qu’ils ne remarqueraient rien (dans le doute je m’abstiens) : ils sont dans leur monde. Les pupilles sont dilatées, témoins d’un état second. La plus pure des substances de Trajil ne ferait pas un tel effet. Ils se retrouvent comme s’ils avaient été séparés des mois sans pouvoir se toucher. Je la regarde elle, ce qui revient à le regarder lui, à les regarder eux. Je devine sa respiration, mon cœur bat à leur rythme. Les souffles s’accélèrent et les mouvements deviennent épileptiques. Les cris de la jeune fille sont muets, bien qu’ils aient parfois déchiré l’épaisseur du vitrage. Puis ses odes ne peuvent plus suivre le rythme. Son visage angélique ne libère plus qu’une petite respiration haletante, elle est en extase, il la rejoint. Sa tête se cambre et se renverse en arrière, annonçant l’explosion qui arrive en elle et secoue une dernière fois les deux enveloppes charnelles en saccades. Je manque de tomber à la renverse. Souffle coupé, je me retire de la corniche et happe quelques goulées d’air, comme une remontée d’apnée, comme si j’étais sorti de moi-même pour m’immiscer en cette si jolie fille. Faut que je fasse gaffe, vraiment l’émotion aurait pu me faire chuter. Ce n’est pas un soir pour mourir, ne serait-ce que pour les revoir.
Parfois le couple réalise des prouesses que je saisis mal, se met dans une posture confuse, enchevêtrée dans les draps. Cela m’échappe parce que c’est amoureux. C’est leur rituel secret, avec ses codes, qu’en un sens je viole mais que je ne maîtrise guère. Les seuls instants où je rêverais presque d’avoir quelques années de plus… encore que. Voir n’est-il pas suffisant ? Meilleur ? Moins fatiguant, moins risqué et sans conséquences ? De toute manière mon envie de rester enfant est la plus forte. Etrangement, je n’en ressens aucun désir sexuel, n’ai d’autre réaction physique que quelques frissons. Je jouis dans mon esprit, ce qui a l’avantage de laisser les tissus propres. Quelque part ça m’inquiète un peu…
Cinq heures.
Cette fois, il s’agit de ne plus traîner. J’ai toute la vie devant moi mais pas la nuit, et le jour va se lever. Je file en regardant à peine les autres fenêtres. Depuis les toits, Y a pas que de jolies saynètes à voir. Et les belles filles qui se lèvent risqueraient de m’hypnotiser, me faire commettre l’erreur de rester trop longtemps.
Il est bien tôt, il est bien tard… allez, une fois n’est pas coutume. Je me rue sur une voie d’Automatotaxi, bloquant le passage à l’un d’eux roulant à une cinquantaine de kilomètres-heure. En principe cette technique est interdite… de même qu’il n’est pas autorisé pour un mineur de monter seul. Je reconnais le sigle, c’est une compagnie discount peu regardante. Il stoppe à un mètre de moi, je monte, il reçoit mon ordre et m’indique une arrivée dans vingt minutes. Ouf ! Je serai dans les clous… de justesse. On m’attend… Certains rendez-vous peuvent se manquer, d’autres non.
Annotations
Versions