Chapitre 10 — Emilie : observation
Laurence connaît bien les bouilloires. Ne pas trop laisser chauffer, et quand ça entre en ébullition laisser respirer pour ne pas faire déborder. Aussi laissait-elle parfois ses deux mioches gambader… après tout, la punition de la veille avait été respectée. La mère était donc partie de son côté, partie avec son précieux bracelet de paiement au poignet, libérant ses enfants en centre-ville. Emilie avait pris le temps de s’affréter. Robe blanche, chapeau de paille et mocassins, elle se sentait très élégante. Les vacances à la mer étaient les seuls moments où elle pouvait porter jupe ou robe sans se faire traiter de pute par Laurence.
Là, pas une réflexion, au point que la petite fille se demandait si maman ne la trouvait pas jolie. Parfois une lueur de tendresse maternelle… se transformant juste après en jalousie. A force d’entendre toujours les mêmes paroles, la progéniture n’était plus très atteinte…
Laurence manquait d’imagination, tant mieux. Au fond, peu importait à Emilie qu’on ne l’aime pas tant qu’elle s’aimait elle. C’était du moins son concept. L’admiration qu’on ne lui donnait pas, elle se l’offrait. Seule dans la salle de bain à se contempler dans le miroir, son cœur battait plus fort que si une foule d’admirateurs l’observait.
Pour les deux enfants, direction la plage. La grande sœur portait les affaires, Brian ne portait que son nom à la con, c’est déjà bien assez lourd à porter se dit-elle.
Nous étions la veille du départ. Toute une journée de libre, la maman veut faire bonne impression, qu’ils rentrent avec des mines fraîches et ensoleillées. C’est pour ça qu’elle cherche à les faire bronzer à tout prix. Avant elle confisquait les crèmes solaires de sa fille, maintenant Emilie sait les cacher. Cette dernière adore le soleil mais restera ainsi, sa peau est naturellement mate et douce que demander de mieux.
Si douce que Brian se serre souvent contre elle quand elle a peu ou pas de vêtements. Il aime se rappeler les sensations de bébé auxquelles il n’a pas eu assez droit, le « peau à peau », lorsqu’un corps post-fœtal se colle à la mère. Emilie n’a pas le cœur de trop le rejeter, tout de même le petit frère est collant, il vous laisse jamais prendre de bain sans s’y inviter. Cet attachement ne résiste pas à tout… Il suffit de passer devant la salle de jeux et la grande sœur n’existe plus, ou presque. C’est justement ce qui arriva.
C’était voulu, Brian a encore quelques sous d’argent de poche à dépenser. Après avoir pris un jeton, il entre dans un cercle. Une force magnétique le soulève à un mètre, il rit. Dès lors, il est dans son monde : autour de lui il n’y a plus que des images provenant d’un jeu vidéo. Brian a programmé « X Battle Wars », une partie de cosmonautes se battant dans l’espace. Libéré de la gravité, il tire tête en bas. Joueur plutôt doué… Emilie se sauve, va regarder la mer. Au bout de quelques minutes le petit vient la voir, vérifie qu’elle est là, retourne dans la salle. Et ainsi de suite.
— Mate un peu la mer, idiot ! Demain on la verra plus du tout, et pour un bon moment !
— La mer c’est toujours pareil !
Tu mériterais que je t’y jette, pensa-t-elle avec tendresse. L’eau, les arbres, le vent, ici il n’y a rien d’autre d’intéressant.
Tout à l’heure, Brian pourra redevenir un vrai enfant. Dès qu’il n’aura plus de sous, il lui prendra la main et ils iront à la plage. Avec un peu de chance il acceptera de marcher dans une zone où il y a moins de monde, voire une plage déserte, qui sait. On peut rêver. Ses guibolles sont pas plus fragiles que d’autres mais leur proprio est un mollasson.
Là, ils pourront tracer des labyrinthes dans le sable, faire des pâtés, un château, creuser un trou. Pour ces saines activités, Emilie acceptait d’autres personnes. Les enfants de cinq à neuf ans l’aimaient beaucoup, à en rendre jaloux le petit frère. Tant qu’elle plongeait les mains dans le sable, ceux de son âge l’ignoraient.
Elle se remettait à exister dès qu’elle se remettait sur sa serviette à ne rien foutre. Tout ça pour la petite colline se formant lorsqu’elle était allongée sur le ventre, ou le début de poitrine pointant lorsqu’elle était sur le dos… Elle ne portait qu’un maillot du bas, ce qui était déjà trop pour elle, pourtant sans désir d’attirer.
Ouf ! Brian s’est lassé des jeux vidéo plus vite que prévu. Le petit frère accepte de se diriger vers la plage, pas trop loin. Il faut batailler ferme pour que ses jambes daignent le porter là où on ne risque pas de croiser Laurence. Putain de feignasse se dit la grande sœur, une vraie plaie ces bambins, deux pas et ils sont par terre, c’est quoi cette génération aux pattes de guimauve ? Dans la station, plusieurs enfants sont déjà gros et gras. Brian bouffe gras sans jamais prendre un gramme, faut bien qu’il ait quelque chose pour lui.
Sur la plage, c’est l’heure de pointe. Les trente degrés à l’ombre donnent un alibi pour s’habiller léger. Certains ont bossé leur apparence des mois durant pour ce moment. Garçons huilés et gonflettés tels des gladiateurs (ils ne tiendraient pas un round), filles au ventre plat autant faire que se peut. Enfin, pour les plus montrables.
Il y a aussi les décomplexés exhibant fièrement bourrelets, fortes difformités et poils disgracieux. Du canon au boudin, Brian ne loupe rien : le pauvre, sa tête arrive à hauteur de nombrils… encore que ça n’a pas l’air de lui déplaire. Il lui suffit de lever un peu le nez pour observer les nibards, il commence à le faire, lui aussi grandit.
Et si lui grandit ça veut dire que moi aussi, se dit-elle. Noire perspective… et Brian n’a pas l’air de bonne humeur.
— Fais pas cette tête, t’as vu le temps qu’il fait ? Y a du vent, du soleil et tout !
— Justement, revenir demain à la maison par ce temps ça fait chier !
— T’aurais voulu qu’il pleuve et qu’il fasse froid ?
— Ouais. Comme ça c’est moins dur de rentrer. J’aime bien la mer avec le ciel bleu !
Là, il lui fit très, très plaisir. Elle ne put s’empêcher de le prendre dans ses bras et de l’embrasser.
— Arrêêête !
Pas possible ce petit. Il réclame des bisous baveux soir et matin et quand ça vient de moi il râle.
Une fois installé, Brian commence à s’amuser dans le sable. Sa sœur s’apprête à le rejoindre… un détail la gêne. Un peu plus loin une bande de cinq enfants glandent et gloussent, comme on le fait si bien à cet âge. Son âge. Ils les regardent, ou plutôt la regardent. Le secteur était-il si bien choisi ?
Elle qui voulait faire un nouveau château, maintenant elle n’allait plus oser. Maudite soit sa bonté, elle aurait dû traîner Brian de force beaucoup plus loin ! Sur la plage principale les gens sont en représentation, et n’admettent pas qu’on ne le soit pas. Immense défilé de mannequins moches et maladroits ! A quoi bon être en représentation si c’est pour une représentation pareille… Enfin, mieux vaut en rire qu’en pleurer.
Et merde tant pis pour les quolibets se dit l’enfant, j’ai bien le droit de faire ce que je veux. Après tout je les reverrai jamais. Surtout, faire face… ne pas avoir l’air intimidée, même si elle l’est. La vie est un combat. Même pour avoir le droit de jouer, même pour un tout petit truc aussi bête ! Emilie commence à creuser. Le groupe l’a vue, ça chuchote. Peut-être y voient-ils une sorte de provocation. C’est un peu le cas : la honte d’Emilie laisse place à la fierté.
Elle va jusqu’à utiliser les jouets de Brian pour faire des pâtés. Par ces gestes elle fait de la résistance, montre qu’il lui reste un brin de personnalité. Le sable est si plat qu’il efface ce que l’on est : tous en slips, tous pareils, ou presque… ou trop.
Le vacancier lui-même devient plat (d’esprit, pas de corps), à moins qu’il ne l’était déjà avant… il est bon de mettre du relief, pourquoi pas avec des douves et donjons. Presque un acte révolutionnaire. Tout compte fait la fillette est enchantée du tour qu’elle leur joue. Combat à distance… guerre froide. Ils voulaient la dominer, elle les domine. Et le petit frère, ravi, se met à l’aider.
Le petit groupe, après âpre échange, désigne une des leurs. Une fille se lève et approche. Les mains d’Emilie tremblent : elle a beau faire la fière, elle n’en mène pas large.
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