Chapitre 13 — Benjamin à l’heure du pointage
Cette fois, la grève n’avait pas duré longtemps. Le dossier allait être assez chargé pour en ajouter, il fallait jouer de prudence et pointer au collège. J’avais tout juste dépassé ma cinquième absence du mois, c’était déjà trop.
Je suis à la masse et à la ramasse. Ma place si durement arrachée au Top Ten des cancres va descendre, faut dire à Vaugirard la compèt’ est sévère. L’imposant bâtiment gris tient davantage de la planque que de l’établissement scolaire. Toute la populace de l’éducation nationale s’y est donné rendez-vous. Les profs sont creux, les élèves vides. Qui se ressemble s’assemble comme dit madame Lepaire. Le tout est de ne pas y faire de remous. La loi et l’administration savent être terribles quand elles veulent.
De fait, bien que les fils d’alcoolos et petites frappes s’y côtoient, il n’y a presque pas de violence. C’est la règle d’autodiscipline qu’on s’est tous imposés pour que la planque en reste une, chacun sachant que l’état peut viser et détruire toute cible. Dès qu’un endroit fait trop parler de lui, on enclenche le plan « Protection Nationale ». Vidéosurveillance, détecteurs infraplasma, puçage, androïdes… il n’y a plus aucune limite. Tant qu’il n’y a pas de vagues on fait à peu près ce qu’on veut, c’est le pacte passé avec le pouvoir. Ils rêveraient sans doute d’installer du flicage hi-tech partout… Il y a dix ou vingt ans on pensait encore la chose envisageable. Mon radio-réveil de brocante datant de deux-mille-vingt n’a pas eu le temps de s’enclencher : un fredonnement féminin m’indique qu’il est l’heure de sortir du lit.
Les réveils holoscopiques, non merci. Les copines de ma sœurette sont tirées du sommeil par une fée ou un poney multicolore leur disant « allez poursuis-moi, viens jouer ! ». Fort efficace paraît-il. Pas question de la laisser suivre cette mode, trop peur pour ses neurones. Laisse plutôt faire le soleil et observe, toi qui es une lève-tôt. La magie des rayons c’est qu’ils rendent tout beau, même une banlieue moche comme la nôtre. Mon courant d’air s’est donc levé avant moi et chantonne un générique de dessin animé que je lui ai appris. Ce n’est pas son air préféré, elle l’a choisi pour m’inviter à me bouger.
Hop, sous l’automadouche : en vingt secondes chrono, lavé, rincé, séché de la tête aux pieds. Aucun charme mais on ne peut plus pratique. Zéphir arrive, comme chaque matin me saute au cou et exige qu’on s’occupe d’elle. « On », ce n’est que moi. Une fois de plus, son refus de l’automadouche est catégorique. Pour elle c’est douche classique, et que je te lave les cheveux, et que je t’enveloppe dans une grande serviette. Je la coiffe, lui fais ses couettes à la con, un pchit de parfum dans les oreilles. Je prends bien plus soin d’elle que de moi-même. Mon petit amour est aux anges… il lui faut un rien pour être heureuse.
Le rituel se poursuit à la cuisine où le chocolat est dosé par mes soins et tourné à la petite cuillère. Des gestes qu’elle sait faire du premier au dernier… tout n’est que symbole. Un jeu, une mascarade : on joue au papa et à la petite fille, un jeu qui se répète chaque jour depuis des années. Au point que ça n’a plus l’air d’un jeu.
Zéphir me raconte ses histoires de gamine, son rêve de la nuit, les dernières rumeurs de la cour de récré.
Puis, le chrono est enclenché et cette fois tout va très vite. On bascule dans une autre dimension. Avant qu’elle ait compris ce qui arrive, la porte est fermée, elle et moi dans le quadricycle, direction l’école. Zéphir est trimballée, posée, empaquetée, n’est plus qu’un objet à livrer. Ça lui plaît beaucoup moins, elle râle, tant pis. A presque cent à l’heure sur la voie spéciale, elle s’imagine toujours que c’est grâce à mes pattes, alors que quatre-vingt-dix pour cent de la vitesse vient de l’électrovégétal. Au moins une machine des temps modernes qui fonctionne à peu près, encore que les réparations sont quasi mensuelles… Quand je pense qu’à leur sortie on disait qu’elles dureraient cent ans.
Après quinze minutes et cinq feux grillés, Zèph’ est dans la cour de récré et moi je fonce à Vaugirard. Un bip du chrono me rappelle de ne pas traîner. Ouf, je suis dans les temps. Le reste n’est plus que formalité, administrative je dirais.
La classe. Ça y est, j’y suis. Il suffit de se laisser aller, ça va tout seul. Regarder par la fenêtre… Le ciel commence à s’assombrir… Détail anodin ? En fait, les gigantesques intempéries qui se fomentent dans mon dos vont être l’élément déclencheur.
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