Chapitre 15 — Benjamin au cœur du système
Cours d’histoire : madame Nassier. La pauvre fait semblant de tenir sa classe en assurant une prestation sans queue ni tête. La fonctionnaire toute crachée, cuvée deux-mille-cent, parfaitement représentative de cette génération fadasse qui se confond avec les élèves. Elle ne vaut pas mieux que nous, et quand tu vaux pas mieux que des vauriens c’est que tu vaux vraiment rien.
Une fois de plus, les images 3 D censées apparaître sur la table de chacun sont foireuses. Grésillement, décalage son/image… Madame Nassier finit par les couper et mener un cours plus classique.
Je ne déteste pas l’histoire. Ça a la pêche, c’est rempli de tripes et de têtes tranchées, ça part dans tous les sens, ça vit, ça vibre. Invasions, guerres, paix, migrations, révolutions, ça en jette pas mal. J’aime bien les films historiques et documentaires, et même certains bouquins. Si si, je ne suis pas si bête ! Après, au cœur de l’éducation nationale, toute science, toute culture devient longue plainte douloureuse tel loup hurlant dans la plaine.
Il y a quelque chose de faux chez le professeur, une manière de présenter les faits qui rendrait ennuyeuse la plus trépidante conquête spatiale. Certains médias prétendent que le fonctionnaire a baissé les bras, moi j’affirme qu’il ne les a jamais levés, se limitant à lever le poing, de temps à autre, pour un meilleur salaire. Avec lui tout devient insipide plutôt qu’intrépide : les chevaux romains envahissant la Gaule trottent au lieu de galoper, la tectonique des plaques est immobile, les verbes irréguliers se ressemblent tous et le mur de Berlin s’effrite au lieu de s’effondrer.
Béni soit Monsieur Moineau, brave homme qui me fit aimer l’histoire. Lui ne faisait pas que la raconter, il la mimait. Voix grave pour parler d’exécutions, douce pour évoquer une alliance. Un vrai feu d’artifice, à croire que dans ses vies antérieures il avait incarné chaque personnage. Depuis, c’est en dehors des cours que je m’intéresse à des matières, jamais pendant. Considérant les parents, l’assistante et les profs, la conclusion est sans appel : rendre laid ce qui est beau est la mission des grands. Faire du cauchemar avec du rêve, exterminer l’imaginaire, transformer la culture en une pauvre chose molle et sans saveur.
Le souci du professeur, c’est lui-même. Pour lui, tout est trop ou pas assez. Trop d’élèves dans la classe, pas assez de moyens. Sa revendication c’est toujours plus de fric, tout en étant un peu anticapitaliste. Mossieur l’enseignant complexe ! Reproduire ne lui plaît pas, il préférerait initier. Seulement un prof est un pro qui répète. Alors il mêle à son cours des bouts de lui. Des bribes de politique, de philo, des traits d’esprit qui tombent à plat. L’autorité est un dressage de fauves sans foi ni loi, ce qu’il refuse, préférant être un « copain » tout en restant un chef. Des yeux qui ne pétillent jamais, des textes si beaux qu’on nous apprend à détester… tu parles d’une bande de bras cassés. Les I.A. n’ont pas autant de bugs et se débrouillent mieux.
Marco, mon voisin, se tourne vers moi et chuchote.
— Il est quarante-sept. A pile on met les bouts. Pourquoi t’as la tête tournée vers Saint-Antoine ?
Saint-Antoine est le collège privé face à Vaugirard. Une de ces chaînes d’établissements prospérant de-ci de-là, qui coûte cher et refuse du monde. En haut de la grille principale, un ange y a été sculpté.
— Parce que zyeuter un saint c’est comme lui demander sa bénédiction…
— J’y crois pas. Ça te fait envie cet endroit ?
— Il est classe ce bâtiment. Tout en briques rouges à l’ancienne… C’est beau non ?
— Genre tu regardes le bâtiment pour ses briques rouges et sa sculpture… Eh, tu le mates pour les minettes en uniforme !
— Pour les deux !
Faut dire que Saint-Antoine est un établissement catholique de filles. De quoi faire fantasmer tous les mecs de Vaugirard. Lesquels se limitent à quelques sarcasmes et ricanements. Le système de sécurité donne à cet endroit des allures de camp retranché, ce qu’il est en un sens. La sortie est surveillée, les entrées sont filtrées, les murs dépasseraient une girafe. On dirait un havre de paix : faut pas s’y fier, Y a pas plus langues de vipères que des minettes, surtout en groupe. Les filles, mieux vaut les observer que les fréquenter…
Ça vaut pour toutes, même la famille, Zéphir mise à part. Les filles je n’aime pas leur esprit, je suis dingue de leur corps. Quant à ces murs, ils ne sont pas inviolables : cette structure fait partie de mon palmarès, et ce fut un long travail d’observation et de calculs. Crocheter la vieille entrée de service, grimper le chêne et prendre l’escalier en colimaçon jusqu’au toit… Des caméras ? Eteintes pour la plupart, le voyant lumineux est subterfuge, ou lié à une bobine sans retransmission directe. Ils saisissent les bandes en cas de cambriolage ou autre, et comme je file sans me faire remarquer… ce que je leur vole est invisible.
Le tout est de surveiller la cour et repérer l’heure du sport. En temps normal, leur récré est déjà un spectacle : jupes écossaises en laine, collants blancs et chaussures noires cirées. Belles, proprettes, peignées, cheveux soyeux… merde, rien que là y a de quoi rester des heures.
Je n’ai que peu d’occasions d’escapades à Saint-Antoine mais y ai d’impérissables souvenirs… La rareté rend l’instant encore plus éternel. Rien que d’y penser j’en ai la chair de poulpe. C’est fou de telles formes aussi jeunes, que met-on dans leur assiette ? Est-ce la fille qui fait l’uniforme ou l’inverse ? Ça vous habillerait un boudin, encore qu’il n’y en ait aucun, à croire qu’ils recrutent au faciès… ou plutôt, les filles de riches sont bien foutues.
Au sport, les tenus sont différentes. Pendant qu’elles courent en joggings, je m’installe sur le recoin du velux, au-dessus des douches collectives. Les filles y vont ensemble sans fausse pudeur et en sont plus magnifiques encore. Pour être plus invisible et voir encore mieux, j’utilise mon miroscope de poche paramétrable, bijou de technologie m’ayant coûté deux soirées Trajil. Je ne mate que dans l’image renvoyée, crime parfait, garantie de voir sans être vu. L’appareil peut agrandir l’image jusqu’à zoomer sur une pupille.
En fait les gros plans ne m’intéressent pas : ce que j’aime chez une fille nue, c’est son tout. Lorsqu’elle se cambre et s’étire je me surprends à sentir mon cœur s’accélérer et à perdre le souffle. Les copains, eux, seuls les zooms les brancheraient. J’ai déjà tenté… les lèvres du bas apparaissent énormes comme si elles voulaient vous engloutirent et les tétons deviennent des monstres. Autant cadrer pour tout voir en entier des orteils à la chevelure. La beauté du monde est si simple qu’elle rend tout film, tout livre, toute musique inutile. L’art n’est rien face à la beauté du réel, j’en croirais presque en Dieu.
Personne de ma classe n’est au courant, ni de tout le collège. S’en vanter serait trop risqué. Ne pas faire de vagues… slalomer, passer inaperçu, voilà le secret ! Tous ceux de ma classe voudraient une petite copine à Saint-Antoine… en lorgnant sur les plus grandes. La plupart des copains sont adultophiles, ne rêvant que de nanas majeures… jamais capté pourquoi. Je suis l’un des rares à préférer ma tranche d’âge.
Le gong de fin retentit. En un souffle, huit heures se sont enfuies là où on ne les reverra jamais. En ce bas monde, tout n’est que vol et rien n’est plus doux que le temps qui passe… tic tac tic tac, je suis passé maître dans cette auto-hypnose. Si je préférerais être ailleurs je dois me faire une raison, des journées comme celle-ci je vais m’en cogner à la pelle. L’assistante guette le prochain faux pas qui apporterait de l’eau à son moulin.
Faudra arranger quelques triches, deux ou trois quinze sur vingt joueront en notre faveur, à Zéphir et moi. Pas des vingt non plus, restons crédibles. Au pire j’apprendrai mes leçons, dès que je bosse j’ai de bonnes notes. Ma sœurette, elle, en a toujours. Je vais la chercher, rebelote quadricyle, et comme d’habitude tout s’est bien passé pour elle. Zéphir a posé des questions, a dessiné, couru, rigolé. Elle s’est intéressée à la toile d’araignée du préau, au cours de la maîtresse, à la nouvelle coupe de Yozah. Grandis pas, petite sœur. Ne grandis jamais.
Ce soir, c’est match. Je ne sais plus qui contre je ne sais pas qui, n’importe quoi contre n’importe qui. Il y a de l’électricité dans l’air et des nuages noirs dans le ciel : on ne voit plus qu’eux.
C’est en ce jour que mon destin allait se sceller…
Annotations
Versions