Chapitre 27 - Ombre tapie dans l'obscurité
Monde 2 : Terra
Émelie
Une ombre tapie dans l’obscurité
Depuis cinq jours, Émelie savoure chaque instant à Byron Bay, une ville où les mots « Cheer up, slow down, chill out. » ont vraiment un sens. En effet, depuis son arrivée, elle ressent une sérénité nouvelle, comme si l’énergie du lieu l’avait enveloppée.
Elle s’est laissée porter par un rythme simple et apaisant. Chaque matin, avant même d’ouvrir les yeux, elle écoute le murmure des vagues, puis, une tasse de thé à la main, elle respire l’air marin, devant une vue imprenable de l’océan depuis sa terrasse. Après ce moment de douceur, elle aime courir sur le sable, savourant la sensation de la brise fraiche sur son visage.
L’après-midi, elle flâne dans la rue principale, explore les petites boutiques et restaurants. Au bout de cet axe central de la ville se trouvent des musiciens jouant des mélodies entraînantes, des groupes pratiquant le yoga face à la mer, et quelques passionnés de capoeira dansant dans un rythme endiablé.
Tout ici semble baigner dans une sérénité contagieuse. Les habitants affichent un calme naturel, comme si le stress n’avait pas sa place. Certains marchent pieds nus dans la rue, en harmonie totale avec ce lieu. Émelie sent que dans ce coin de la planète, tout devient plus simple.
Toutefois, malgré toutes ces ondes positives que dégage cette ville, elle n’arrive pas à lâcher prise pleinement.
Est-ce sa récente séparation qui la tourmente ? L’éloignement de ses enfants ? Ou bien cette irrépressible envie de revoir Amélia ?
Il y a évidemment un peu de tout. Cependant, elle ne comprend pas ce lien mystérieux qui la relie, à cette femme.
Pourquoi ressent-elle ce besoin viscéral, de lui parler et de la toucher. Quand elles se retrouvent, elle a le sentiment qu'un équilibre fragile se rétablit.
Elle se sent entière.
***
Au matin du sixième jour, le bruit d’un moteur interrompt sa quiétude habituelle. Troublée, elle se lève de son lit, enfile un long gilet au-dessus de sa brassière rose et de son shorty assorti, s’approche de la fenêtre et découvre la source du tumulte.
— Mais c’est qui, lui ? murmure-t-elle, contrariée d’être réveillée ainsi.
Un inconnu tond son jardin.
Fronçant les sourcils, elle se précipite vers la porte vitrée du salon et l’ouvre pour sortir.
— Monsieur ? crie-t-elle par-dessus le vacarme.
Le bruit assourdissant étouffe ses paroles. Agacée, elle s’avance à grandes enjambées vers le responsable et lui tapote l’épaule. Il se retourne, surpris, ses yeux verts se posent sur elle avec une légère perplexité.
Elle s’apprête à lui exprimer tout ce qu’elle pense, quand une voix douce s’élève derrière les buissons de la maison voisine.
— Adam !!
Émelie reconnaît immédiatement Mireille, la propriétaire de son logement. Cette femme d’un certain âge, qui possède une dizaine de biens sur la côte, s’adresse à l’homme.
— Adam, chéri, j’ai oublié de te dire que j’ai loué cette maison.
Puis, elle se tourne vers Émelie, l’air désolé.
— Ma pauvre enfant, cela vous a réveillée… Je suis vraiment navrée.
— Oui, en effet, répond Émelie, encore légèrement agacée.
Elle n’a certes pas désiré un tel réveil, mais elle ne peut pas s'en prendre à cette charmante propriétaire, qui l’avait accueillie avec tant de chaleur.
— Oh, pardon… je ne voulais pas vous importuner. Je vais remettre la tondeuse à sa place, tonne Adam, visiblement gêné d’avoir perturbé les vacances de cette touriste.
Émelie l'attrape par le bras avant qu'il n’ait bougé.
— Ce n'est pas nécessaire… Ne… ne vous arrêtez pas. C'est moi... Je n'aurais pas dû agir de cette manière.
À ce moment-là, elle se rend compte que sa main perçoit la chaleur émanant de la peau de cet homme. Puis, en levant la tête, son regard croise le sien, où brille une lueur de confusion. Sans même s’en apercevoir, elle se laisse emporter par la profondeur de ces yeux émeraude. Elle retient son souffle, troublée par cette connexion inattendue, comme si tout ce qui l’entourait se dissolvait. Le rose lui monte aux joues. Ce n’est que lorsque la voix de Mireille brise le silence qu’elle retrouve ses repères.
— Tu passeras me voir juste après, Adam ?
Il ne répond pas immédiatement et fixe Émelie avec une lueur indéchiffrable. Puis, il hausse un sourcil, l’interroge du regard, avant d’incliner légèrement la tête en guise d’accord.
— Vous pouvez continuer. De toute façon, je vais aller courir, lâche Émelie d’un ton faussement détaché.
— Très bien, affirme Adam, avant de se tourner vers Mireille. Bien sûr, ma tante, je viens dès que j’ai terminé.
Émelie leur adresse un sourire poli avant de rentrer.
Cela fait quelques jours qu’elle savoure enfin le calme dont elle avait tant besoin. Mais ce matin, ce capharnaüm l’a brusquement arrachée à sa bulle. Elle n’avait pas prévu d’aller courir, mais elle ressent soudain l'envie de s’éloigner, de dissiper la tension née du vacarme.
Une fois dans sa chambre, elle enfile sa tenue de sport à la hâte. De là, elle l’aperçoit à nouveau en train de tailler les haies entre sa maison et celle de sa voisine. Son regard glisse malgré elle sur son profil concentré, l’aisance avec laquelle il manie les cisailles, le mouvement fluide de ses bras sous la lumière matinale. Il dégage une présence calme et sûre, une force maîtrisée qui capte son attention, sans qu’elle puisse s’en empêcher.
Une notification de SMS la ramène à la réalité. Ses jumelles lui ont envoyé un selfie avec leurs grands-parents. Un sourire attendri étire ses lèvres. Ses yeux s’attardent sur le visage radieux de ses filles.
Puis, un bruit près de la fenêtre attire son attention… vers Adam, à nouveau.
— Mais qu’est-ce qui me prend à le regarder ainsi ? Je suis encore une femme mariée !
Outrée par ses pensées – bien qu’elle ait secrètement apprécié la vue – elle secoue la tête, les joues légèrement rosies. Elle ne peut pas, ne doit pas, se laisser aller dans cette direction. En sortant, elle passe près d’Adam sans détourner les yeux vers lui.
Après quarante minutes de course sur le sable, l’air matinal a apaisé son esprit. En revanche, la météo semble prendre un tout autre tournant.
Sur le chemin du retour, le ciel bleu cède la place à de lourds nuages gris. Le vent s’intensifie. Elle presse le pas, évitant de justesse une branche emportée par une bourrasque. Un grondement sourd fend l’atmosphère, suivi d’un éclair. Elle accélère encore, une main sur le front pour abriter ses yeux. Juste avant d’atteindre son jardin, la pluie s’abat violemment. Une tempête s’installe. Elle rassemble précipitamment la table et les chaises de la terrasse, ferme les volets roulants, puis file sous la douche.
L’eau chaude glisse sur sa peau. Les paupières closes, Émelie savoure ce moment de répit tandis que la tension s’efface peu à peu. Cependant, à mesure que son corps se relâche, son esprit, lui, s’égare de nouveau. L’incident du matin refait surface. Cet homme… Adam.
Ses yeux émeraude… son large dos… ses avant-bras noueux…
« Non, non, noooon ! »
À nouveau, Émelie se ressaisit. Elle sort, s’habille tout en faisant en sorte de penser à autre chose. À l’extérieur, les cumulus se fissurent, laissant échapper de lourds grondements.
Il y a de l’orage… Est-ce qu’Amélia est là ?
Toute excitée de la revoir, Émelie se positionne devant son miroir, et scrute la moindre différence. En attendant de détecter quelque chose, elle se coiffe. Quand enfin, un détail la trouble. Elle perçoit un subtil décalage dans ses mouvements.
Elle arrête son geste, la brosse dans la main, au niveau de l’oreille et remarque, le cœur gonflé d’espoir, que son reflet émet une légère anomalie.
— Amélia !
— Émelie !
Les deux femmes s’écrient en chœur, heureuses de se retrouver.
— C’est incroyable, je pensais justement à toi, Émelie ! Comme je suis contente !
Amélia trépigne d’excitation, tandis qu’Émelie, plus réservée, sourit, une vague d’émotion la submergeant. Revoir son alter ego lui donne des frissons. C’est si puissant.
S’il n’y avait pas cette barrière, et le risque que la connexion se coupe, elle serait déjà en train de l’enlacer. Mais l’image de la batte de baseball brisée en deux la retient instinctivement.
— Oh ! Émelie, comment vas-tu ? s’exclame Amélia, l’émotion dans la voix. Ne trouves-tu pas que nous sommes dans un cadre idyllique ? Cet océan, ce paysage, et surtout les gens ! Tout est beau ici ! continue-t-elle, les yeux pétillants, sans pouvoir s’arrêter. Au fait, si toi et moi vivons dans un monde aux faits similaires, aurais-tu remarqué une certaine personne ?
Incrédule, Émelie ne voit pas de qui elle parle.
— Mais si, tu sais… celui du restaurant !
Émelie ne comprend toujours pas. Amélia insiste.
— Le premier jour de notre arrivée dans ce pays, tu as bien mangé à une adresse trouvée dans ton GPS?
— Oui… sur la porte de l'établissement, une feuille de cannabis était dessinée.
— Ouiii ! C’est ça, celui-là même ! Eh bien, là-bas, il y avait un homme…
Remarquant l’air interrogatif de son alter ego, Amélia se demande si leurs vies sont-elles si similaires que ça ?
— Mis à part la jeune femme qui m’a accueillie et servie, j'étais seule…
— Mais si ! Il était grand… Des yeux profonds, à s’y noyer, des cheveux où mes doigts aimeraient se perdre.
Amélia rêve un instant, puis constate qu’Émelie ne voit pas du tout de qui elle parle.
— À moins que… tu n’aies pas vécu exactement les mêmes événements que moi, ajoute-t-elle. Il s’appelle Adam, cela ne te dit vraiment rien ?
Émelie réalise soudain que la personne mentionnée par son reflet pourrait être le type à la tondeuse de tout à l’heure. Mireille avait prononcé ce prénom.
— Est-ce qu’il est grand, aux yeux clairs, avec des cheveux châtains un peu hirsutes ?
— Ouiii ! C’est bien lui !! Alors tu l’as vu aussi ?! s’exclame Amélia.
Émelie explique qu’elle a croisé un certain Adam ce matin. Il était venu s’occuper de la pelouse, ce qui avait bien dérangé son sommeil.
Amélia rit.
— Il m'a également réveillée avec la tondeuse. Au départ, je n’étais pas contente, mais, dès que je l’ai reconnu, toute envie d’en découdre avec lui était partie.
Elles restent silencieuses quelques secondes, chacune perdue dans son propre souvenir de leur rencontre avec Adam.
— Je me pose tout de même une question, ajoute Émelie. Comment se fait-il que, toi, tu l’aies vu au restaurant, mais pas moi ?
— C'est quand même curieux… Allez, raconte-moi en détail ce que tu as fait ce soir là.
Émelie relate qu’elle était arrivée dans une salle encore vide, où seule une jeune femme aux cheveux blonds l’avait reçue. Elle a un vague souvenir d’une personne entrée par la porte de derrière, mais son visage était dissimulé par une caisse de bières. Ensuite, la serveuse s’était occupée d’elle tout au long du repas et elle n’avait rien remarqué d’inhabituel ou de suspect. Il n’y avait personne d’autre dans le restaurant.
— C’est étrange… Chez moi, il y avait un homme accompagné d’une jeune femme, continue Amélia, pensive. Et c’était Adam qui les a installés à deux tables en face de la mienne.
— Un couple ?
— Oui… Elle avait de longs cheveux bruns et des yeux en amande. Quant à son compagnon…
Amélia se fige soudain, se rappelant le reflet d’une bague qui avait attiré son regard.
— Et cette bague ! … s’exclame-t-elle. C’était comme si je la connaissais, que, je l’avais déjà vue ! C’était vraiment une drôle de sensation… Et pourtant, je suis certaine de ne l’avoir jamais croisée auparavant. Et juste après, tout est devenu flou autour de moi, pour ne laisser place qu’à des images, comme une vision. J’étais dans un magasin, et je me suis fait bousculer par une personne… Et je t’assure ! Elle ressemblait étrangement à celle qui était en face de moi. Puis j’ai ressenti une douleur, et c’est là que j’ai vu cette griffure se dessiner.
Amélia baisse les yeux et observe les quelques traces de sang coagulé restant. Intriguées, les deux femmes approchent leurs mains du miroir pour les comparer de plus près. Leurs égratignures sont identiques.
— Je me la suis faite à Dubaï, ajoute Émelie. Je visitais un magasin Duty Free quand une personne m’a bousculée et sa bague m’a griffée ! Elle était brune, mais son visage était caché, elle était de dos. Impossible de dire à quoi elle ressemblait exactement.
Elles échangent un regard, perplexe. Amélia avait vu les événements traversés par Émelie...
Elles ne comprennent pas encore la portée de ce qui leur arrive, mais elles ont désormais un élément tangible, peut-être une clé pour obtenir des réponses.
— C’est tout de même étrange. Toi, Émelie, tu as croisé cette femme à Dubaï, alors que moi, quand j’y étais, elle n’était pas là. En revanche, elle était au restaurant dans mon monde, mais pas dans le tien…
— Tu insinues donc que ce ne sont pas des personnes comme toi et moi, deux alter ego ? Que, ce que nous avons vu, c’est un seul et unique individu venant d’une autre réalité ? interroge Émelie. Elle est allée dans mon espace-temps, puis ensuite dans le tien… Mais… mais comment ?
— Ça… je n’en sais rien…
Le contact s’interrompt brusquement, laissant Émelie avec une multitude de questions.
— Amélia ? Amélia ?
Elle se retrouve à nouveau avec cette étrange sensation qui lui torture les entrailles, une impression familière qui se produit à chaque coupure de leurs deux dimensions.
Le cœur lourd et ce sentiment de vide en elle, Émelie termine son déjeuner. Quelques minutes plus tard, elle constate que la tempête s’est enfin apaisée. Elle ouvre le volet roulant du salon dans l’espoir d’apercevoir un temps plus dégagé. Mais lorsqu’il atteint les deux tiers de son parcours, elle s’arrête net, plisse les yeux et fixe un coin du jardin.
Les nuages gris continuent d’obscurcir le paysage, rendant la visibilité difficile. Plongée sous un ciel sombre et menaçant, une silhouette immobile, vêtue de noir, tapie près des buissons, attire son attention.
Sans réfléchir, elle referme aussitôt le volet. Le cœur, battant à tout rompre, elle fait le tour des issues pour s’assurer qu’elles sont bien fermées, puis se réfugie dans la salle de bain, le souffle court.
Il y a quelqu’un dans son jardin.
Serait-ce l’un des individus qu'Amélia et elles avaient remarqués au Duty Free et au restaurant ? Est-ce un rôdeur en repérage ?
Son pouls s’accélère sous l’effet d’une inquiétude incontrôlable.
Sont-elles réellement suivies ?
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