Il y a du Pinson dans l'air
Les années défilèrent pour la fillette telles les comètes parcourent la Voie Lactée.
Majeure, elle était toujours pleine de rêves et continuait de s’émerveiller des bonheurs disséminés. Telles des abeilles affairées à la récolte de miel. Un lézard se faufilant entre deux arrosoirs. Des fourmis en quête de biscuits. Un rien égayait ses journées.
Un matin, elle sortit chercher le pain. En route, elle fredonnait la chanson d’un pinson épris d’un liseron, quand une annonce scotchée sur une vitrine retint son attention :
RECHERCHE PERSONNE ORGANISÉE ET TRÈS MOTIVÉE
Laconique et plutôt classique, le message avait été calligraphié sur une feuille de parchemin avec un soin tout particulier. En majuscules et admirablement tracées, les lettres attiraient le regard à l'instar d'une œuvre d'art. Dans ses pensées sans y penser, Jeanne poussa la porte et étouffa un cri en pénétrant dans le magasin. Face à elle se trouvaient des livres. Des montagnes plus que des piles de livres. Le genre de profusion capable de vous brouiller la vision avant de vous faire perdre la raison. Jeanne n’en avait jamais vu autant d'entassés dans un espace aussi confiné.
— Quelle incroyable boutique labyrinthique ! s’exclama-t-elle, en avançant médusée.
Pour éviter de finir ensevelie sous hagiographies, contes de fées et poésies, elle se fraya précautionneusement un chemin au milieu des colonnes tout aussi instables qu'improbables. Quelques étagères remplies d’ouvrages classés par ordre alphabétique détonnaient ici et là. Jeanne se demandait pourquoi l’annonce n’avait pas été passée plus tôt. Ce Parthénon littéraire risquait à tout moment l’effondrement : seule une fée pouvait le sauver. La jeune femme réalisa soudain que l’un de ses rêves enfantins allait s’exaucer. Avec un sourire encore plus radieux que d’ordinaire, Jeanne l’aventurière continua son exploration et découvrit au détour d'une tour le responsable de cette accumulation.
Installé dans un fauteuil hors d’âge, celui-ci ne l’entendit pas arriver. Jeanne en profita pour l'observer. Beaucoup moins vieux qu'elle ne s'y attendait, il avait les cheveux blonds comme les blés qui contrastaient avec son air grave et studieux. C’était la première fois qu’elle l'apercevait, pourtant elle passait régulièrement devant son magasin. Enfant, ses parents l’avaient mise en garde contre le maître des lieux : un capharnaüm monstrueux. Sortir indemne de la librairie était loin d’être garanti. Cela n'avait pas toujours été ainsi. Aux premiers temps, la boutique avait été tenue impeccablement. La Seconde Guerre mondiale avait frappé. Les balles sifflé. La boutique résisté. L’occupant gagné. Des vies avaient été brisées, le chaos en avait profité pour prendre à demeure ses quartiers. Les combats avaient cessé depuis longtemps, mais le désordre était toujours présent. Sans odeur, un parfum de malheur émanait de l'intérieur.
Les cheveux en bataille, le libraire portait une chemise blanche, un pantalon en lin et des sandales dignes d'un empereur romain.
— Une toge et une couronne de laurier auraient été du plus bel effet, pensa Jeanne en essayant de ne pas s’esclaffer.
Le tableau était si drôle qu’elle ne put endiguer l’onde grandissante qui la parcourait. Elle commença par pouffer, puis, tel un feu de Bengale, se mit à éclater sans pouvoir s’arrêter. Surpris, l’imperator désordonné lâcha le volumineux ouvrage qu'il lisait et se redressa si rapidement qu’il fit chanceler un colossal gratte-ciel de papier. Un vent de panique souffla sur Jeanne, le libraire et ses cheveux. Tandis que leurs regards se croisèrent, le même instinct de survie les anima. Plus synchrones que des clones, ils tendirent les bras en direction de l’édifice prêt à tomber. Leurs doigts se frôlèrent. Leurs joues s’empourprèrent. Et une explosion se produisit. Pas dans la boutique, mais dans les yeux et le cœur de Jeanne et de l’inconnu ébouriffé.
Pshittttt ! Paf ! Boum ! En cet instant magique, le deuxième plus grand rêve de la fluette brunette aux yeux noisette venait de se réaliser. Sans bruits effrayants ni manipulations risquées, elle venait de créer avec ce charmant assistant le plus merveilleux de tous les feux d’artifice qu’il n’y aurait jamais. Et comme par enchantement, le vacillant totem se figea. Heureusement pour Jeanne et Félix Pinson - car tel était son nom.
Après leur rencontre foudroyante tout s’enchaîna allegro et presto pour les tourtereaux. Avec douceur, Félix ouvrit sa boutique et son cœur à la jolie Fleur. Sans baguette, mais à coup de balai, chiffon et serpillère, l’étage de la librairie fut transformé par les fiancés en un petit meublé propret dans lequel plus aucun grain de poussière n’avait droit de cité. La boutique subit le même sort. Adieu Désordre et Tristesse. Bonjour Rangement et Allégresse. Le père de Jeanne fabriqua de nouvelles étagères. Plus aucun ouvrage ne fut ainsi empilé. Finie l’Antiquité ! La fée Jeanne y veillait. Un vent de fraîcheur et de félicité planait désormais. Les clients n’avaient plus peur d’entrer. Au contraire, ils s’attardaient tant que le libraire devait les chasser, pressé de fermer pour conter fleurette à sa Jeannette. Plus rouge qu’une pivoine, il lui avait avoué qu’il s’était laissé quelque peu déborder : l'appel de la découverte l'avait emporté sur le classement ordonné. Chaque ouvrage renfermait un secret, il lui fallait absolument le trouver. Jeanne le comprenait. Amour et complicité étaient nés en même temps chez ces deux passionnés.
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