Chapitre 5 –

9 minutes de lecture

 — Sérieusement, tu devrais aller voir un médecin.

 — C’était juste une brûlure, Kat., roula-t-elle.

 Katarzina avait levé les yeux au ciel en retenant un juron. Aelis était une réelle tête de mule. C’était pour cela qu’elle s’était retrouvée à lui faire un bandage à cinq heures du matin dans la cuisine de la résidence Sorel. Bien que l’avancé qu’elle avait abattue n’était pas des plus complexe à battre, il ne l’avait pas loupée. La brûlure s’étendait de l’épaule à sa main. De petites cloques parsemaient sa peau rouge vif. Katarzina n’avait qu’une formation très limitée en soin médical. Son expérience dans l’armée de terre lui avait permis d’être formée à la plupart des savoirs de survie, néanmoins les brûlures d’avancé n’en faisaient pas partie.

 — Fais plus attention à l’avenir., suggéra-t-elle.

 — S'ils sont tous aussi mous que lui, je ne risque rien., railla Aelis.

 La maîtresse d’armes avait levé de nouveau les yeux au ciel. Elle ressentait l’excitation dans la voix de la jeune Sorel, elle entendait aussi sa suffisance. Aelis avait eu de la chance ce soir-là. Ilias Romanov n’était pas un avancé dangereux, bien qu’instable. Kat avait attendu le retour d’Aelis toute la nuit et ne s’était pas attendue à la voir brûler ainsi. Elle avait une multitude de questions. Elle voulait savoir comment Aelis avait repéré Ilias aussi vite, comment elle l’avait traqué en une seule nuit. La curiosité la démangeait, cependant Aelis n’avait aucun droit de parler de ses chasses, elle le savait. Les Tracs étaient voués à vivre dans l’ombre. Katarzina voulait faire remarquer l’évidence à Aelis : les tracs n’étaient en rien des superhéros comme elle le pensait. C’étaient simplement des chasseurs de primes. Bien que financés par le gouvernement, leurs agissements étaient sujets à des controverses. Pour autant, les Sorel avaient idéalisé les Tracs. Et Aelis en était maintenant une. Kat devait s’en accommoder, car, même si leurs méthodes étaient discutables, ils permettaient de pérenniser la ville, d’assurer protection et sûreté à tous, en chassant les avancés.

 Aelis s’isola dans sa chambre. Les grands rideaux occultaient le soleil naissant. Elle tentait de trouver le sommeil malgré l’évidente excitation qu’elle ressentait. Elle l’avait tué ! Elle avait traqué son premier avancé et elle en était fière. Comme un service rendu à la patrie. La sensation était grisante. Un shot d’adrénaline prêt à la faire sombrer dans une addiction malsaine.

 La nuit d’après, elle se retrouvait de nouveau au vieux cabinet abandonné. Sa carte d’identification sur le piédestal, elle regardait les informations apparaître. Un sourire plaqué sur le visage.

 Christobal Meye

 15 000

 Le montant des primes était toujours un indice important quant à la difficulté de la chasse. 15 000, c’était le prix d’une vie. La vie de cet avancé, en tout cas. Aelis avait retiré sa carte d’un mouvement rapide, excitée à l’idée de se remettre en chasse. Elle voulait ressentir de nouveau cette sensation de pleine puissance qu’elle avait eue en tranchant la gorge d’Ilias Romanov. En se retournant vers la porte, elle avait eu un sursaut avant de se mettre en position défensive. L’homme avait levé paresseusement ses mains en signe de paix. Il avait ensuite sorti un passe de sa poche, montrant à Aelis qu’il était, lui aussi, un trac. Elle s’était détendue aussitôt. Il s’était avancé vers le centre de la pièce, et Aelis avait emboîté le pas à son tour. Ils s’étaient croisés, sans se toucher, sans se regarder, et Aelis avait disparu par la porte, s’engouffrant dans l’obscurité.

 Logée en haut d’un toit, comme la veille. Elle avait remis son casque et attendait patiemment que Nate lui donne la localisation de sa nouvelle cible. Elle avait replié ses jambes contre sa poitrine, ses pieds au bord du vide. Elle appréciait bien le nouveau rythme qu’elle avait pris. Katarzina avait essayé de lui dire de se reposer vu sa brûlure récente, pour autant, Aelis avait préféré retourner sur le terrain. Elle n’appréciait pas l’idée de savoir que bon nombre de ces monstres se promenaient sans aucun souci dans la ville.

 D’un coup, elle se tendit. Jetant sa tête en arrière, son regard ne croisa rien d’autre que le vide. Elle était pourtant sûre d’avoir senti une présence. Attentive, le regard glissant sur les ombres de la nuit, elle persistait à chercher. Il n’y avait rien. Son téléphone vibra, la faisant arrêter sa contemplation fortuite. Cette fois-ci, ce n’était pas simplement des coordonnées, seulement le nom d’un lieu. Un bar, à en croire le nom : le fond du verre. Elle se redressa lentement, retira son casque et s’étira. Elle n’avait aucune idée du physique de sa cible. Pour une seconde chasse, elle n’avait pas eu les facilités de la première. Les mains dans les poches, elle était descendue par les escaliers de secours. À chaque étage, elle jetait un regard par-dessus son épaule pour voir si la sensation d’être observée était concrète. Pourtant, il n’y avait rien.

 La nuit était déjà bien avancée lorsqu’elle était arrivée au bar. Il y avait un néon rouge au-dessus de l’entrée qui éclairait le trottoir. Un homme aussi haut que large était appuyé contre le battant de la porte. Les bras croisés, il toisa Aelis d’un regard mauvais quand elle s’approcha.

 — Désolée Gamine, c’est pas un endroit pour toi., l’arrêta-t-il sèchement.

 Elle avait froncé les sourcils. Puis avait glissé ses doigts à sa taille dans l’idée d’en sortir une arme, cependant une large main s’était posée sur son épaule. Aelis avait sursauté. Elle ne l’avait pas senti arriver. L’homme se tenait dans son dos. La sensation d’être observée avait disparu au même moment que la main froide de l’homme sur son épaule était apparue. Elle le reconnu aussitôt. Le trac qu’elle avait croisé quelques heures plus tôt. Vêtu d’un long manteau rouge bordeaux, ses cheveux roux attachés en une demi-queue. Il était serein et s’était avancé vers la porte du bar, en poussant Aelis dans son mouvement. La brute épaisse les avait laissés passer sans rechigner. Aelis fronça une nouvelle fois les sourcils. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Dès que la porte se referma derrière eux, dans un petit sas semblable à une cale de bateau, elle s’était libérée de la prise de son collègue. Il avait levé de nouveau les mains en signe de paix.

 — Tu m’as suivie., constata-t-elle simplement.

 — Oui, et pourtant, tu ne m’as pas remarquée avant que je ne vienne à ta rencontre., fit-il remarquer à son tour.

 Aelis grimaça. Il avait raison, et elle détestait cela. Elle enviait de lui demander comment il avait fait. Elle voulait savoir pourquoi on les avait laissés passer et pourquoi il était là. Malgré tout, elle n’avait pas l’impression d’avoir le droit d’être curieuse.

 — Ma cible est là aussi., ajouta-t-il pour éluder les questions de la jeune femme.

 Il y avait eu un flottement. Une femme passa la porte en titubant et en rigolant, à sa suite, un homme tout aussi ivre. Ils ignorèrent complètement les deux tracs en passant entre eux. Aelis les avait regardés disparaître à l’extérieur avant de reporter son attention sur son collègue.

 — Il y a beaucoup de personnes dans ce bar., affirma-t-il.

 Il y avait un sous-entendu évident derrière cette phrase. Alors qu’ils ne se connaissaient pas, Aelis avait cru bon de ne pas aller à l’encontre de cette personne. Elle l’avait fixé de longues secondes, attendant qu’il reprenne la parole.

 — Il y a des innocents. Essaie de garder ça en tête., suggéra-t-il platement.

 — Je le sais. C’est pour ça que je fais ça., grogna la fille Sorel, désabusée.

 — Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être., lança-t-il, énigmatique.

 Aelis désirait le questionner ; il ne lui en laissa pas le temps. Il était entré dans la salle bruyante et grouillante de monde. Aelis avait pris une seconde de plus pour le suivre prestement. Le trac se fondait parmi les visages et les corps. À contrario, elle n’était aucunement dans son élément. Les têtes se tournèrent vers elle quand elle se glissait entre les tables. Les hommes lui souriaient de façon explicite. Le trac au manteau rouge s’en alla au bar, tandis qu’elle s’était mise sur une table au fond du bar. Elle observait les personnes, perdue.

 Des rires éclatants se mêlaient à la musique sourde, et l'odeur d’alcool flottait dans l'air. Aelis n’arrivait pas à se défaire de la sensation d’être épiée, comme si la tension de l'endroit se condensait autour d'elle. Elle se sentait déstabilisée. Le trac au manteau rouge revint vers elle, déposant un verre avec un liquide de couleur brune. Elle regarda le verre d’un œil agar, méfiante. Elle cherchait des indices, des gestes, des regards qui trahiraient un comportement suspect de la part de son collègue. Cependant, il était serein. Les conversations autour d'eux continuaient, pourtant elle arriva sans difficulté à discerner la voix de son homologue, l’invitant à boire pour paraître moins suspecte.

 Elle inspira profondément, approchant le verre de ses lèvres. Elle but une gorgée, puis deux. Aelis reposa le verre et naturellement, elle chercha la personne derrière le bar. Si quelqu’un savait qui était sa cible, c’était forcément le barman. Elle se leva d’un bon, et contourna la table. Le trac l’arrêta en attrapant son bras brûlé. Une grimace de douleur déformant son visage, se libérant de sa prise rapidement.

 — Tu ne peux pas agir de cette façon ici., déclara-t-il.

 Aelis le fixa, ses muscles tendus, une bouffée de frustration montant en elle. Ce n'était pas le bon endroit. Les innocents étaient partout, et chaque mouvement risquait de faire exploser la situation. Il lui avait bien fait comprendre. Pourtant, l'idée d'attendre plus longtemps ne lui convenait pas. Elle devait avoir plus d’informations sur sa cible. Elle devait éliminer ce rat comme de celui de la veille.

 — Que proposes-tu alors ?, souffla-t-elle, un peu à bout.

 Il lui lança un regard presque amusé, bien que ses yeux étaient durs et sans compromis.

 — Tu devras faire preuve de patience. Prends tes marques. Fais-toi accepter par eux. Tout deviendra plus simple.

 Aelis se sentit tiraillée. Le désir d'accomplir sa mission brûlait en elle. Elle savait que, dans cette situation, tout était une question de stratégie. Parfois, il valait mieux attendre le bon moment. Alors qu'elle s'apprêtait à répondre, une explosion de verre brisé fit voler les vitres du bar. Un cri perça au travers de la musique et des rires. La scène se figea.

 Le trac en manteau rouge ne bougea pas d’un pouce. Aelis tourna la tête vers l’origine du bruit et vit plusieurs personnes armés entrer en trombe, leurs visages masqués, une violence palpable dans leurs gestes. Aelis sentit son sang ne faire qu’un tour. Elle sentait qu’elle aurait le droit à un bain de violence.

 — C’est ton jour de chance, lança l’autre.

 Aelis sentit son cœur s’emballer. Les choses venaient de se compliquer sérieusement. Elle devait trouver sa cible au milieu de la bagarre générale qui venait de débuter. Il y avait des cris, des bruits de coups, des coups de feu tirés. Des éclaboussures de sang salissaient les murs. Les masqués tiraient sur chacun d’eux, indépendamment des statuts. Soudainement, les paroles du trac prirent sens : il y avait des innocents dans ce bar. Potentiellement, sa cible était déjà morte à cause des individus masqués. Elle serra les poings et avança dans le capharnaüm. Elle frappait, repoussait, esquivait. Elle se débrouilla pour atteindre un des hommes masqués. Elle le désarma et le jeta par la fenêtre cassée par laquelle ils étaient entrés. Elle voulut s’en prendre à un autre et fut saisi par le bras puis envoyée à l’autre bout de la salle. Elle heurta le mur de plein fouet, sa tête dodelinant sous le choc. D’un bond, elle retourna dans le combat. Elle renversait des individus au sol pour leur éviter des coups ou des balles. Elle s’aventurait à travers les corps pour atteindre le second homme masqué qu’elle avait dans son champ de vision. Il la menaça de son arme. avant qu’elle n’ait eu le temps de l’atteindre. Elle recula d’un pas en geste de survie. Le trac au manteau rouge apparu à ce moment-là, désarmant la personne et sauvant par la même occasion Aelis. Elle le remercia d’un mouvement de tête et elle s’élança vers un autre. Elle lui saisit l'arme après qu'un client du bar lui ait asséné un coup de poing au visage, facilitant l'action. Soudainement, ses oreilles bourdonnent. Elle tombe sur le sol sans aucune résistance. Dans son corps, aucune douleur, sauf sa tête. Elle se sentait lourde. Comme paralysée sans aucune raison. Elle essayait de regarder les alentours. Elle ne voyait plus rien. Le bar semblait soudainement figé dans le temps. Plus personne ne bougeait. Le bruit est devenu muet. L'instant d’après, elle ferma les yeux.

 Elle avait perdu connaissance.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Kaelane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0