Chapitre 10 –

9 minutes de lecture

 Étendue sur le dos, sa tête reposant sur sa main ouverte, Aaron fixa la toile cirée de sa tente. À côté de lui, Mira remuait dans son sommeil. Voilà plusieurs jours qu’il s’était pris la tête avec Aelis. Depuis, elle s’était volatilisée, emportant avec elle son fardeau, son arrogance et surtout sa xénophobie injustifiée. Malgré lui, il pensait à elle. Il soupira en passant une main sur son visage. Mira se réveilla à ce moment-là. Elle se redressa, son corps nu se collant à lui, les yeux encore mi-clos, ses cheveux tout ébouriffés par leur nuit.

 — Un problème ?

 — Aucun. Je te laisse ma tente, je vais faire un tour.

 Il se redressa, enfilant ses vêtements. Mira tira sur son tee-shirt pour attirer son attention.

 — Tu sais, même si on s’envoie en l’air, on est quand même ami. Tu peux me parler.

 Posant ses genoux sur le sol, il déposa un baiser sur le front de sa conquête nocturne, un sourire tendre sur les lèvres.

 — Je sais. Merci.

 Une cigarette à la main, Aaron était non loin de l’entrée du camp. C'était le seul endroit où l’on pouvait fumer sans déranger les plus fragiles. La sentinelle en charge de la surveillance de l’entrée s’était assise sur les marches couvertes de carrelage qui permettaient de remonter vers la surface. L’avantage d’avoir établi le camp dans un ancien tunnel de métro, c’était d’avoir des aménagements encore en bon état malgré le temps passé.

 — Je croyais que tu ne fumais pas, moustique.

 — Et moi, je croyais qu’on ne mettait pas une arme à feu dans les mains d’enfant.

 Le ton d’Aaron était provocateur, légèrement agacé. Il n’avait pas dormi et se sentait tendu. Elsbeth était une jeune fille de seize ans. Orpheline, comme beaucoup trop d’enfants dans le camp. Contrairement aux autres, elle ne cachait pas le fait d’être une avancée. Elle avait le don de la télépathie, ce qui la rendait facilement irritable et bien trop souvent agaçante. Aaron et elle s’entendaient étrangement bien. Elle s’occupait fréquemment de la surveillance de nuit. Elle aimait le silence, loin de la frénésie des autres, et être sentinelle lui donnait la sensation d’être utile à la communauté. Ce qui était le cas.

 — Allez, raconte, soupira-t-elle en lui prenant la cigarette des mains pour en tirer une taffe.

 — Eh ! Te gêne pas surtout ! Tu sais ce que j’ai dû échanger pour avoir cette clope ?

 — Rabat-joie. Je pensais qu’on était ami.

 — Ami, oui. Mais merde, ça m’a coûté mon pot de café.

 — Oui, oui. Bon, alors. Tu me racontes ?

 Aaron soupira de plus belle. C’était un accord entre eux. Elle n’avait pas le droit d’utiliser son don de télépathie sur lui. Leur amitié devait être sincère. Quant au troc, c’était monnaie courante au sein du camp. Comme chacun arrivait avec très peu de choses et l’envie de s’en sortir, les échanges étaient devenus fréquents. Tout avait une valeur. Il suffisait de savoir négocier. Le pyrokinésiste fit jaillir une flamme du bout de ses doigts, jouant avec pour se distraire. Après plusieurs secondes et la cigarette presque terminée, il s’était lancé dans le récit de sa rencontre avec Aelis. Il avait passé sous silence certains éléments et s’était contenté d’espérer que son amie le dissuaderait d’aller à sa recherche. Malheureusement, Elsbeth était une grande romantique.

 — Je pense que Burgundy pourrait te permettre de la retrouver.

 — Ce n’est pas une avancée. Burgundy ne pourra rien pour moi.

 — C’est une Trac, donc elle est trouvable.

 Aaron grimaça. Il n’avait jamais précisé qu’elle était une Trac. Il avait regardé son amie, le visage crispé, visiblement dérangé qu’elle soit au courant. Pour désamorcer l’éventuelle querelle, elle avait levé les mains en signe de paix.

 — Je l’ai juste deviné ! Je n'ai pas usé de mon don

 Il avait froncé les sourcils, suspicieux. Elsbeth n’avait pas l’habitude de mentir, aussi s’était-il demandé ce qu’il avait pu dire qui avait trahi le statut d’Aelis. La jeune fille s’était relevée, marchant lentement au bas des escaliers, ses pieds effleurant le sol sans bruit. Elle avait raison. Burgundy était probablement sa meilleure option pour reprendre contact avec Aelis.

 Il se tenait dans une ruelle sombre, à l’écart de toute l’agitation qu’il pouvait y avoir en fin d’après-midi. Une cigarette presque éteinte entre les doigts. La fumée se dissipait dans l’air froid du début de soirée ; le poids de sa décision ne disparaissait pas. Il savait que, même si elle ne le voulait pas, elle avait besoin de quelqu’un. Pas pour la sauver. Pas pour la protéger. Seulement pour la comprendre. Il se sentait investi de cette mission. Assez investi pour risquer sa vie en allant, de lui-même, à la rencontre d’un trac.

 Burgundy était un homme assez grand et large. Il était notamment très reconnaissable par des cheveux roux mi-longs et un long manteau rouge bordeaux. Aaron jeta un dernier coup d’œil autour de lui. La ruelle était déserte, le bruit lointain des voix noyé dans le souffle du vent. Il se faufila dans l’ombre du vieux bâtiment, longeant les murs jusqu’à une porte en verre. Il entra dans le bâtiment le plus naturellement du monde. Monta les quatre étages qui séparaient le rez-de-chaussée de l’appartement du trac. Aaron se retrouva face à une porte d’un blanc repeint. Un simple coup sur le bois et la porte s’ouvrit presque instantanément.

 Il entra dans l’appartement. Un couloir d’à peine deux mètres de long avant de découler sur une pièce ouverte comportant une kitchenette et un vieux canapé entouré de bibliothèque. Sur les murs, il y avait des photos de Burgundy avec une femme sublime dans une robe de mariée. Personne ne doutait du fait que le trac habitait réellement dans cet appartement.

 — Veux-tu un café ? demanda le Trac au manteau rouge d’un ton détaché, le tout en se servant lui-même une grande tasse d’un café chaud.

 Aaron accepta d’un signe de la tête, en s’avançant vers le roux. Il accepta la tasse qu’il lui tendait avec un sourire de remerciement. Il enroula ses doigts autour du mug, portant le breuvage jusqu’à son nez pour se délecter de l’odeur. Burgundy se laissa tomber sur son vieux canapé, et remua son café avant de reporter son regard sur l’avancé qui lui avait imposé une entrevue.

 — Je cherche quelqu’un, énonça Aaron simplement, sans perdre de temps. Aelis. Petite, une peau pâle, des cheveux noirs avec des mèches blanches et des yeux à te glacer le sang.

 L’autre homme haussa un sourcil, un éclat d’intérêt traversant ses yeux. Il était persuadé qu'il assistait à quelque chose d'intéressant, même s'il ignorait exactement de quoi il s'agissait. Aaron buvait à petite gorgée son café, savourant tous les arômes du liquide noir.

 — Hm… pardonne-moi, mais tu sais qu’elle n’est pas… de ton côté disons ?

 Aaron s’installa dans le sol en face de lui. Il prit soin de poser sa tasse sur la table basse, avant de reporter son attention sur Burgundy.

 — Je ne suis pas là pour discuter de ce qu’elle est, ou de son camp. Je veux juste savoir où elle est.

 Le trac au manteau rouge le fixa un moment, comme s’il évaluait ses mots, sa posture. Puis, il haussa les épaules, comme si c’était dénué d'importance. Il n’avait pas à interférer dans les décisions des personnes qu’il rencontrait. C’était sa philosophie.

 — Cette gamine est aussi invisible que remarquable. J'ignore où elle est. Mais je peux te dire qui est sa proie.

 Aaron déglutit. L’information était violente. Elle s’était remise en chasse et elle allait peut-être tuer un avancé innocent. Cela, malgré tout le discours qu’il lui avait tenu. Il avait essayé de lui faire ouvrir les yeux, et de toute évidence, elle ne l’avait qu’écouter sans réellement l’entendre. Pour autant, malgré la colère qu’il ressentait. Son envie de quitter l’appartement de Burgundy en claquant la porte, il hocha la tête lentement pour obtenir la seule information qui lui permettrait peut-être de retrouver Aelis.

 — Christobal Meye.

 Le Trac sourit, amusé. Il ne rajouta aucun mot de plus. Aaron se leva d’un bond, faisant apparaitre une boule de feu dans sa main, menaçant Burgundy qui ne semblait pas le moins du monde effrayé.

 — Tu te moques de moi ?! Christobal est mort !

 — Mais elle, ne le sait pas. Elle était dans le bar quand il y a eu l’explosion. Elle n’a accepté aucune chasse depuis.

 Aaron fit disparaitre la boule de feu, et se laissa retomber sur le plancher de son hôte. Son air médusé amusa Burgundy qui terminait sa tasse de café en silence. L’avancé bu d’une traite ce qui restait de son café, et se leva, remerciant Burgundy des informations, s’apprêtant à quitter les lieux.

 — Elle traine souvent sur les toits la nuit, ajouta Burgundy toujours assis au fond du canapé alors qu’Aaron disparaissait dans le couloir de l’entrée.

 La décision de la retrouver pesait comme une lourde pierre dans le fond de sa poitrine, et il ressentait l’absurdité de son choix à chacun de ses pas. L’idée même qu’elle poursuive une quête à l’aveugle, risquant sa vie et celle d’innocent lui donnait la nausée. Le fait qu’elle ne se soucie pas le moins du monde de tout détruire sur son passage le dérangeait. L’équilibre était tellement bancal ici-bas. En plus de ça, il avait la sensation de l'abandonner, de la laisser seule dans ses certitudes et son mal-être.

 C'était une guerre entre eux. Des idées, des convictions, des principes opposés. Aelis, fermée et intransigeante, restait ancrée dans un monde dans lequel tout ce qui est différent doit être éradiqué. Aaron, lui, représente tout ce simplisme. Il était convaincu qu’avec elle, jouer des poings n’aurait aucun effet. Peut-être aurait-il plus de chance en lui montrant la réalité du monde dans lequel il vit.

 Un vent glacé soufflait sur les toits de la ville, balayant les poussières de ruines. Aaron se tenait dans l'ombre, observant les murs décrépits de l'immeuble devant lui, cherchant un indice, une piste, quelque chose qui lui dirait qu’elle était là, quelque part. Trainer sur les toits, c’était très vaste. Il ne savait même pas par où commencer. C’était étrange, cette quête. Plus il la cherchait, plus il se perdait lui-même. Au fond, il n'était même pas certain de ce qu’il espérait. La retrouver, oui. Mais pour lui dire quoi ? Que tout ce qu’elle avait appris était faux ? Qu’on lui avait menti ? Que les avancés ne sont pas toutes des créatures dénuées d'humanité, au contraire ; des êtres complexes, aussi victimes qu'agents d'un monde chaotique ?

 Sur le bord d’un toit, à la limite entre les quartiers commençants et les quartiers résidentiels, elle était là. Assises avec son casque sur les oreilles, ses jambes se balançant dans le vide. L’image était irréelle. D’un geste rapide, il s'élança vers la silhouette, sa respiration bruyante dans le silence de la nuit. Aelis était là, Ses yeux violets brillaient d’une lueur froide, presque effrayante. Elle s’était remise debout dans un geste fluide, toisant Aaron plusieurs secondes avant de pousser son casque sur ses épaules. Elle n’était même pas surprise de le voir. Il chercha ses mots. Il se sentait stupide. Peut-être était-ce une erreur de revenir, cependant il savait qu’il ne pouvait pas reculer maintenant.

 — Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça. Pourquoi tu chasses les avancés comme si ça allait résoudre quelque chose. Pourquoi tu crois que tuer va te rendre ta sœur ?

 Aelis serra les poings. Ses yeux se durcirent, et un rictus mauvais se dessina sur ses lèvres.

 — Chaque avancé que j'élimine, c’est un pas vers elle.

 Aaron sentit sa colère monter. Il voulait lui crier dessus, lui dire qu’elle avait tort. Néanmoins, il savait que ça ne servirait à rien. Ils étaient là, figés dans un face-à-face qui ferait juste les éloigner encore plus. Elle était trop têtue.

 — Et après ? demanda-t-il, sa voix plus calme et tout aussi déterminée. Une fois que tu auras tué tous les avancés ? Crois-tu que tout redeviendra comme avant ? Que ça effacera les morts, la haine, la souffrance ? Que ça va effacer le sang que tu as sur les mains ?

 Aelis se tourna brusquement, détournant les yeux. Une brèche, juste une brèche dans son masque de fer. Il l'avait vue. Il savait que sous cette colère, sous ce masque d'arrogance, se cachait une part de doute. Toutefois, il ignorait comment l’atteindre. Elle était autant une inconnue que son parfait miroir. Ils étaient trop différents, et peut-être que ce fossé entre eux serait trop grands pour ne jamais le combler. Par ailleurs, ils sont particulièrement similaires. Elle marcha sans un mot, longeant le bord du toit, en équilibre. Aaron resta là avec la peur de la voir chuter soudainement dans le vide.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Kaelane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0