Chapitre 4 : Noé
Encore une semaine de passée, nous rapprochant inéluctablement des épreuves classantes nationales qui ont lieu en fin d’année. On ne peut pas dire que je sois particulièrement anxieux mais ses études aiment jouer avec nos nerfs. Sachant qu’on peut détailler le système nerveux en long, en large et en travers, la situation est comique. Je crois que la partie la plus comique reste les moments où l’on révise les chapitres prônant l’importance du sommeil, du calme, d’une alimentation équilibrée et du sport. Chapitres la plupart du temps révisés à trois heures du matin, avec une tasse de café à la main. Ironique n’est-ce pas ? Le rayon de soleil de ma semaine est la nouvelle répartition des heures de stages : Comme Andréa, Thomas, j’ai mes heures regroupées entre le jeudi après-midi et le dimanche soir. Nous avons donc pu improviser une petite répétition du groupe de musique dans mon salon le mercredi après-midi. Même si tous les membres n’étaient pas là, nos morceaux sonnaient plutôt pas mal. Ce sont vraiment des mecs en or, que je n’aurai pas eu la chance de rencontré sans les études. Sur ce point, je suis reconnaissant envers notre bonne vieille fac de médecine. Le lendemain matin, J’ai décidé de passer la matinée à la BU. En m’approchant des premières rangées, je repense soudainement à cette première année, Ali. Elle avait l’air sympa, c’est dommage qu’elle ait pris la fuite les deux seules fois où nous nous sommes croisés. Mais bon, nous sommes jeudi, si les étoiles sont alignées, peut être que nous nous verrons à nouveau. En attendant cette potentielle rencontre, j’essaie de bosser à fond pendant trois heures trente.
Je sors de la bibliothèque juste avant 12h, pour éviter la ruée vers la cafétéria. Elle propose des sandwichs, il faut le reconnaitre, plutôt bon. Mais alors que le je marche paisiblement dans les couloirs, j’entends des portes s’ouvrir suivi d’un brouhaha infernal. Je réalise alors que mes plans tombent à l’eau à cause de mes mauvais calculs. Le cours des premières années c’est fini plus tôt que prévu et une marée d’étudiants se bousculent, se poussent et se piétinent presque dans le hall d’entrée de la faculté. Je suis assez grand, donc c’est sans trop de difficulté que j’arrive à avoir en visuel, par-dessus toutes ces têtes, mon objectif : la sortie. Je marche d’un pas déterminé vers celle-ci, solide sur mes deux jambes pour ne pas me laisser emporter dans le flux dense que représente les premières années affamées. Je les comprends : parler du système digestif le ventre vite ce n’est pas toujours évident. Sauf quand le terminus est abordé. A ce moment-là, on est plutôt heureux généralement. Alors que je progresse rapidement vers la sortie, on me percute avant de me marcher sur les pieds. Je m’apprête à rouspéter, de manière relativement peu poli (voir très grossièrement), contre mon agresseur. Comme on insulte toujours une personne de face, je lève les yeux vers celui -ci. Mais quand je la regarde, tombée au sol presque et en train de se faire piétinée, je réalise que ce n’est pas un agresseur qui se trouve en face de moi mais une victime également. Une étudiante qui a été percutée et qui s’est retrouvée projetée contre moi. Elle parait désorientée et presque désarçonnée quelques secondes avant de croiser mon regard. A cet instant précis, je comprends que les forces cosmiques m’envoient un message. On ne tombe pas nez à nez avec la même inconnue tous les jeudis pour la troisième semaine consécutive. Elle rougit comme à la bibliothèque les fois précédentes. Puis elle se confond en excuses. Elle parait mal à l’aise, et palis brusquement lorsqu’elle reprend conscience de la foule qui nous entoure. Elle semble chercher quelqu’un ou quelque chose, surement une amie égarée momentanément dans cette marée humaine. Elle tourne la tête dans plusieurs directions sans pour autant trouver ce qu’elle désire. J’ai l’impression que son souffle se fait plus court. Je crois reconnaitre une crise d’angoisse pointer le bout de son nez. J’espère que ce n’est pas à cause de moi, mais même si c’est le cas, je ne peux pas la laisser dans cette situation. Je tente de la reconnecter avec la réalité en lui adressant un simple « hey salut ». Je suis à présent certain que quelque chose cloche car mon approche sympathique lui fait prendre un air totalement perdu et je décèle une larme sur le coin de ses yeux bleus, prête à ruisseler sur son visage.
Je ne suis pas certain de l’origine de son malaise mais une chose est sûre : être au milieu d’un hall d’entrée bondé ne l’aide pas. Tout le monde se bouscule pour sortir comme si la fac prenait feu, ce qui commence à m’énerver également. Je prends délicatement son poignet et vérifie sur son visage que cela ne la dérange pas. Comme elle ne parait même pas s’en apercevoir, je la tire avec le moins de force possible pour l’emmener ailleurs. Une fois dehors, elle reprend des couleurs, avec ce léger rouge aux joues que je commence à lui connaitre. Elle prend une grande inspiration, observe pensivement autour d’elle et semble enfin apaisée. Après un court instant silencieux, elle décide de briser ce silence, toute trace de ce qui vient de se passer disparue. Elle prend alors la parole :
« - Whoua, on peut dire que j’ai la poisse en ce moment, je n’arrête pas de te tomber dessus, littéralement.
-Au contraire, je trouve que tu as de la chance, je suis quelqu’un de très charmant, et résistant à la douleur qui plus est. D’ordinaire les gens sont contents de me rencontrer, je suis très sympa, enfin je crois ! »
Je parle avec beaucoup d’assurance mais j’espère ne pas la faire fuir comme la dernière fois. Je veux m’assurer que tout va bien pour elle. Puisqu’elle sourit subtilement, j’en déduis que les choses s’arrangent. Au moins momentanément. Je renchéris alors mon petit numéro de charme en l’interrogeant :
-Honnêtement, tu me suis ? t’es une espionne russe, c’est ça ? c’est à cause de l’argent gagné honnêtement *toussotement* au poker la semaine dernière ?
Cette fois elle éclate de rire franchement et je prends ça comme une victoire personnelle. Mon inconnue à retrouver le sourire ce qui rend ma journée meilleure que ce qu’elle n’était. Elle confesse, avec le plus grand sérieux possible, ne pas connaitre un seul mot de russe, ni n’avoir aucun lien avec le poker ou les casinos. Je la regarde droit dans les yeux, avec un air faussement dubitatif. Elle rigole à nouveau puis c’est à mon tour que quitter mon personnage de mafieux.
« -Tu es en première année c’est bien ça ? on est jeudi, tu dois surement sortir des cours d’anatomie du professeur Lindeur, passionnant hein ?
-Oui pour la première année, pour le passionnant je ne suis pas sure. Disons intéressant. C’est un juste compromis je trouve. »
Elle rit à nouveau et cette fois elle sourit vraiment, jusque dans ses yeux bleus gris couleur ciel d’orage. Ils sont magnifiques. Je la voie comme pour la première fois et là une chose inexplicable me frappe d’un coup. Je la trouve sublime, rayonnante, resplendissante. Ses cheveux blonds foncés mi-long, son nez, son attitude, tout chez elle me plait. J’avais raison, l’univers m’envoie un cadeau. J’apprends ensuite qu’elle s’appelle Aliénor, le prénom de son arrière-grand-mère mais que tous ses proches l’appellent Ali. Pour prolonger notre échange, je lui propose d’aller manger ensemble, mais pas à la cafétéria qui sera pleine à craquer à cette heure-ci. Je lui fais découvrir un petit Food truck à 500m de la fac. La faculté de médecine ne se situe pas dans le campus mais dans un coin du CHU, en périphérie de la ville. Il n’y a donc pas beaucoup d’option quant au choix du mode de restauration. Elle hésite un instant puis accepte.
« Je suis contente d’aller manger ailleurs qu’à la fac, les endroits pleins de monde m’angoisse un peu à vrai dire. Tu l’as sans doute remarqué dans le hall. C’est pour ça que j’ai dû faire une tête bizarre tout à l’heure : J’ai été surprise quand on m’est poussée, puis surprise de retombé sur toi et enfin un peu désorientée car je ne voyais plus la sortie. Je suis petite, alors la perdre et me noyer dans des étudiants affamés, ce n’est pas ce que j’apprécie de plus dans la vie »
Elle parle d’un air détaché, mais je sens dans son regard que cela lui pèse. C’est avec un peu de regret que je confirme ma théorie. Ali est timide et n’apprécie pas la foule. Ce qui est compréhensible quand on mesure 1m55 et qu’on ne peut pas voir les issues de secours par-dessus les épaules. Je la rassure, beaucoup de personnes dans mon entourage sont comme elle. Ma grande sœur déteste les magasins en période de solde car ils sont pleins à craquer. Le shopping en ligne à changer sa vie. Je commande rapidement, car je connais la carte par cœur depuis le temps, mais Ali la contemple longuement. Une fois sa décision prise, un bacon burger sans cornichon, je lui propose de payer pour elle mais elle insiste pour payer pour nous deux. Je la laisse faire, surtout quand elle m’explique que sa mère est neurologue dans une clinique privée de Paris. Je ris à cette nouvelle. Ma théorie se confirme, les parents médecins produisent quasiment à chaque fois des enfants qui seront médecins à leur tour. La faculté de médecine est remplie de la progéniture des soignants des générations précédentes. Néanmoins, je suis fier de faire partie des exceptions : ma mère est enseignante en maternelle et mon père travail dans les bureaux d’une entreprise de BTP. Je serais, si tous se passe bien, le premier médecin de ma famille. Je précise bien le premier médecin et non pas le premier docteur, ma cousine ayant défendue sa thèse de sociologie l’année dernière. Pour montrer à quel point elle est brillante, je précise qu’elle a étudier à Sciences Po Paris.
Comme tous les bancs du parc sont pris, on s’installe dans un petit espace vert à même le sol. Nous discutons brièvement, entrecoupés de nos bouchées de burgers. Notre pique-nique improvisé se déroule sans encombre mais je dois rapidement y mettre fin car je suis en stage à l’hôpital pédiatrique, à l’autre bout du CHU toute l’après-midi. Elle m’apprend qu’elle allait justement repartir chez elle et que cela elle devait prendre le métro dont la station est juste à côté. Nous faisons donc le chemin ensemble, en continuant notre discussion sur le sport et plus particulièrement sur ma dernière expérience sportive en date. Mon anecdote ne me met pas vraiment en valeur, puisque je me retrouve à lui expliquer comme je me suis cassé le petit doigt en jouant à la pétanque en plein moi de novembre à la montagne. Une très longue histoire ... Arrivés devant la station de métro, nous nous quittons simplement par un signe de tête. Ce n’est qu’en me changeant dans les vestiaires que je me rends compte que je ne lui ai pas demandé son numéro, ni même son snap ou son insta. Je n’ai qu’a espérer retomber sur elle jeudi prochain. Je pourrais la chercher moi-même sur instagram, mais en ne connaissant que son prénom l’affaire s’annonce difficile. Et même si je réussissais ma quête, je ne voudrais pas qu’elle me trouve trop insistant. Laissons le destin faire, étant donné qu’il semble déjà avoir un projet pour nous.
Annotations