Chapitre 5
La voiture s’élançait sur des routes sinueuses en direction de Lilia, une commune qui permettait de distinguer le phare de l’île Vierge. Le ciel gris s’étendait au-dessus d’eux, donnant au paysage un air mélancolique. En plein soleil, le climat devait être apaisant, mais aujourd'hui, il ne faisait qu'ajouter de la tension à l'atmosphère électrique qui régnait dans l'habitacle. Le capitaine Landreau, concentré sur sa conduite, se perdait dans ses pensées. Une question le taraudait.
— Pourquoi avoir demandé l’adresse des parents d’Antoine Morin ? Nous étions parfaitement capables de l’obtenir, déclara-t-il finalement, brisant le silence.
— La première raison est de gagner du temps. Ensuite, je voulais voir si nous pouvions le considérer comme suspect, répondit Anna, la voix calme mais déterminée.
— Comment ça ?
— Lorsque j’ai vu Paul, ses mains tremblaient.
— Et alors ?
— On peut fabuler à la perfection. Ce que les menteurs oublient la plupart du temps, c’est le corps.
— C’est-à-dire ?
— Le corps dit toujours la vérité. Ses mains exprimaient de la crainte ou une certaine inquiétude.
— Il avait simplement peur qu’on le suspecte ! C’est surtout ce que j’ai ressenti.
— Oui, c’est sûr. Mais ce n’est pas lui, le meurtrier.
— Vous vous avancez vite, capitaine Bourgeois. Jusqu’à aujourd'hui, Antoine Morin demeure disparu, et nous n'avons retrouvé aucun corps.
— Cela ne saurait tarder, affirma-t-elle avec une conviction qui la surprit elle-même.
— Écoutez, cette conversation restera entre nous. Mais si jamais nous mettons la main sur le cadavre d’Antoine Morin, je pourrai à mon tour tenter de vous suspecter.
— Pour une simple intuition féminine ?
— Dans ce cas, gardez vos prédictions pour vous !
Le ton était devenu plus acéré, mais la tension qui régnait dans la voiture s’était légèrement atténuée.
— Vous comptez rencontrer les parents d’Antoine Morin ?
— Oui. Vous aviez une autre suggestion ?
— Fouiller l’île Vierge. C’est le dernier lieu où il s’est rendu. En plus, il ne serait pas le premier à avoir disparu là-bas.
— Vous m’agacez, capitaine Bourgeois, à vouloir aller trop vite en besogne.
— N’allez pas vous plaindre ! Plus vite l’affaire sera résolue, plus vite vous serez débarrassé de moi !
Cette réplique fit comprendre à Laurent qu’Anna avait remarqué ses réticences à son égard. Une enquête pouvait mal se mener avec de telles tensions. C’est pourquoi, brutalement, il s’arrêta sur le côté d’une rue, en plein centre de Lilia.
— Que faites-vous ? s’interrogea la jeune femme, surprise.
— J’évite un accident pour mettre les choses au clair.
— Comment ça ?
— Je crois que nous sommes partis sur un malentendu.
— Pardon ?
— Capitaine Bourgeois, je veux bien reconnaître que mon attitude peut vous stresser, mais admettez qu’on ne peut pas mener une enquête en se crêpant sans arrêt le chignon.
— En se crêpant sans arrêt le chignon ? répéta-t-elle, un sourcil levé.
— Oui, c’est une expression qui signifie qu’on se dispute constamment.
— Je ne la connaissais pas.
Anna observa qu’il s’était tourné vers elle. Dans cet habitacle restreint, elle se sentit mal à l’aise. Cela n’était pas dans son habitude. Au lieu de baisser les yeux, elle préféra contempler l'horizon pour éviter son regard. Le capitaine Landreau la déshabillait constamment. Cela la dérangeait un peu. Elle ne s’était pas engagée dans la gendarmerie nationale pour des parties de jambes en l’air avec ses collègues, même si ce nouveau partenaire était loin de lui déplaire, physiquement parlant.
— Mettons les choses à plat, maintenant. Que me reprochez-vous ?
Tout, songea Anna. Votre regard. Pouvait-elle sérieusement lui dire cela ? Que cherchait-il ? Essayant de trouver une issue rapidement, elle lui répondit :
— Votre accueil et vos réserves à mon égard.
— Mon accueil ? Comment ça ?
— Vous ne laissez paraître aucune émotion sur votre visage. Vous êtes flegmatique.
— Une intuition ?
— Non, une constatation.
— En venant ici, vous deviez savoir que vous ne seriez pas reçue comme aux Baléares !
— Ça, c’est sûr ! Je n’ai jamais aimé la Bretagne !
— Et pourquoi ? Cette région a beaucoup de charme.
— Oui. Mais si tous les Bretons sont comme vous…
— Je ne suis pas Breton, déclara-t-il. Je viens de l’Anjou.
— Ah, cela explique tout ! lâcha-t-elle, un sourire amusé sur les lèvres.
— Pardon ?
— J’ai un ex qui vit en Anjou, et je n’ai pas tenu plus d’une semaine avec lui. Trop froid, trop cynique. Dans cette région, on dit souvent que c’est chacun pour soi.
— Je vous remercie pour votre franchise.
— Il n’y a pas de quoi, affirma-t-elle, en lui souriant.
Elle tentait de détendre l’atmosphère, mais Laurent peinait à la cerner. Tentant de rentrer dans son estime, il ajouta :
— J’ignore comment se comportent vos collègues alsaciens avec vous, mais je crois que nous devrions tout reprendre à zéro.
— Comment ça ?
— Je suis le capitaine Landreau. Néanmoins, vous pouvez m’appeler Laurent.
Anna ne cacha pas sa surprise en entendant son prénom.
— J’ai dit des paroles que je n’aurais pas dues ?
— Non. C’est que… Laurent est le prénom de mon papa.
— Ce n’est pas moi qui ai choisi mon identité à la naissance.
— Je m’en doute bien. Je suis le capitaine Bourgeois, mais vous pouvez m’appeler Anna.
— Enchanté, Anna. On reprend notre route ?
— C'est vous qui l'avez arrêtée !
— Ah, oui ! Par ailleurs, on va se tutoyer ! Devant les citoyens, nous pouvons dire nos formules de flics, mais on se tutoie. Il vaut mieux… montrer que nos relations sont saines.
— D’accord.
Laurent effectuait de terribles efforts à son égard. Il annonça que le vouvoiement demeurait préférable à la gendarmerie. Anna se mit à sourire en entendant cette remarque. Néanmoins, elle ajouta :
— Tu ne veux vraiment pas qu’on aille sur l’île Vierge. Je suis certaine que l’on gagnerait du temps.
— Tu en es certaine ?
— J’ai une sale intuition, osa-t-elle en faisant une grimace.
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