Dernier état connu.

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— C’te endroit, ça n’a pas toujours été comme ça, vous savez.

Je n’avais rien demandé, mais j’étais curieuse, et l’homme semblait avoir envie de parler.

Ma voiture venait de tomber en panne après un dernier hoquet mécanique, dans un rideau opaque de lourde fumée blanche, rendant le pare-brise du véhicule semblable à du verre dépoli. L’hypnotique silence relatif - cigales, vent et craquements de métal dilaté – m’avait engourdie un instant, mais j’avais secoué la tête en dénégation, abandonné la voiture, pour enfin me tenir debout, inutile, sur ce ruban d’asphalte qui s’enroulait vers nulle part. À l’ouest, hors chemins carrossables, des silhouettes de bâtisses affaissées me narguaient dans la chaleur ondulante. Un village, peut-être, ou ce qu’il en restait. Mon sac à l’épaule, j’avais pris cette direction.

Une terre aride, inerte, morte. Après quelques centaines de mètres à crapahuter dans la poussière, j’avais atteint une sorte de décor postapocalyptique. Un village sans nul doute, mais constitué de maisons éventrées aux volets dégondés, de routes défoncées et de lampadaires tombés à terre. Une fine poussière recouvrait toute chose, comme un linceul de circonstance. Le temps semblait s’être arrêté dans les années soixante-dix ou quatre-vingt, et ceux qui avaient habité là, disparus sans laisser le souvenir de leur présence. Au bout de ce qui avait été la rue principale, à l’ombre d’un arbre malingre, une caravane stationnait, de guingois sur ses pneus crevés. Devant elle, un vieux bonhomme était assis sur une chaise, un chapeau de paille vissé sur la tête. Il semblait attendre, ou simplement être là pour moi, peut-être.

Je l’avais rejoint, incertaine, et il avait à peine levé les yeux, signe que ma présence ne l’étonnait pas.

— Vous habitez ici ? avais-je demandé en guise d’introduction.

Il avait eu un sourire, dévoilant une dentition façon domino.

— Moi ? Non. J’suis là pour le travail.

Un silence, puis il ajouta, en désignant d’un coup de menton les maisons fantomatiques :

— C’te endroit, ça n’a pas toujours été comme ça, vous savez. Ici, c’était Monségur-le-haut, un village certes modeste, mais habité par d’honnêtes gens, courageux et travailleurs. Mais un soir d’hiver, il y eut cette histoire de famille, ce repas de Noël qui s’est terminé tragiquement.

Il s’exprimait dans un registre de langue que je n’attendais pas de ce pauvre hère, un peu comme s’il lisait un livre, mais un livre qu’il aurait écrit lui-même. Je levai un sourcil, intéressée. Les conflits de famille qui se terminent en bain de sang avec chevrotine et calibre 12, j’adore.

— Dites-m’en plus. Une histoire de mœurs ? Un conflit larvé qui explose dans l’alcool ?

Il me fixa quelques instant, semblant ne pas avoir compris ma question.

— Oh non, beaucoup plus compliqué, ma p’tite dame ! Il faut remonter au début du XXe siècle pour comprendre. Asseyez-vous, je vais vous conter ça, mettez-vous à l’aise, à l’ombre.

Il y avait bien une zone fraîche à ses côtés, mais pas d’autres chaises que celle du vieux, et il ne semblait pas prêt à me la céder. Mon pantalon en avait vu d’autres, je pliai les genoux pour m'asseoir en tailleur. Sous ma paume, la terre ocre était fraiche, fine, presque pulvérulente.

— Donc, tout commence avec les frères Roijel, voyez-vous. Ils font fortune au début du siècle dans l’import-export, principalement le commerce des épices avec l’Inde, puis dans les métiers de bouche. Mais Gaspard, le plus âgé, est un joueur et un fieffé débauché. À court d’argent, il monte un stratagème financier pour éliminer son frère de la juteuse affaire. Henri, ruiné et injustement soupçonné de malversations, quitte le domaine familial et s’exile volontairement de l’autre côté des montagnes.

Le vieux montrait de sa canne les ruines d’une ancienne bâtisse, puis un point vague vers des sommets lointains.

— Les affaires de Gaspard Roijel sont florissantes, surtout pendant la seconde guerre. A l’armistice, il est suspecté d’intelligence avec l’ennemi, mais meurt dans son lit d’une grippe mal soignée.

— Bien fait ! ponctué-je, tout en espérant ne pas faire d’impair.

Faisant fi de ma remarque imbécile, il continua :

— Sa veuve le suit quelques années plus tard et les trois enfants héritent du domaine, qui est désormais florissant et fort étendu. Agnès, l’ainée, organise un été une grande fête pour la fratrie, dans l’optique de célébrer le cinquantenaire de la société qui a bâti leur fortune. En dessert, elle sert le célèbre gâteau aux noix épicé que l’entreprise a rendu célèbre : L’Épicétout. À table, debout sur sa chaise et un peu prise de boisson, elle en profite pour exhiber le livre de cuisine où la recette originale secrète est consignée, mais une lettre manuscrite s’en échappe.

— Ah ah, une carte au trésor, un testament apocryphe ?!

Il me regarda d’un air neutre d’où perçait un reproche. Toutes mes tentatives pour participer échouant lamentablement, je me contentais donc désormais d’afficher un sourire de simplette appliquée.

— Non, c’était une lettre de Germaine, leur mère. Sûrement prise de remords en sentant sa fin approcher, elle racontait tout, comment Gaspard avait ruiné un frère, l’effaçant tout simplement de l’arbre généalogique. Et c’est une catastrophe, tout le monde se fâche et personne n’est d’accord sur ce qu’il convient de faire. Agnès souhaite retrouver le frère et sa descendance pour répartir équitablement la fortune familiale, Philippe, le cadet, veut faire profil bas et continuer comme avant. Sylvie, déjà sujette à la dépression depuis l’enfance, ne supporte plus la toxicité de son milieu familial et décide de tout quitter : elle claque la porte, ils ne la reverront jamais.

Cela devenait très intéressant, mais le jour déclinait et je commençais à m’inquiéter : retourner dormir dans une voiture en panne, abandonnée sur le bord de la route, ne m’enchantait pas du tout, une veillée autour d’un feu de camp non plus ; partager la caravane avec mon hôte encore moins. Je l’informais que son histoire était passionnante, mais que je devais trouver une solution. Il me rassura : la ville la plus proche était à une vingtaine de kilomètres, il pouvait appeler une dépanneuse pour venir nous chercher, moi pour me déposer à l’hôtel et ajouta-t-il avec un clin d'oeil, sûrement abandonner l’auto dans une casse. Il se leva, sortit un vieux téléphone à clapet de sa poche et s’engouffra dans la roulotte rouillée pour passer son coup de fil.

— Pas de problème, il est là dans deux p’tites heures, le temps de terminer une autre course, m’annonça-t-il soudainement tout jovial. J’ai le temps de terminer mon histoire, nous pourrons manger un morceau et boire un verre. Je ne vais pas vous laisser partir le ventre vide.

Tout en sortant une deuxième chaise pliante du dessous de la caravane, il reprit son histoire pendant que je tentais de nettoyer l’assise poussiéreuse et maculée de crottes de souris.

— Agnès finit par l’emporter, et des recherches furent organisées pour retrouver les traces du frère disparu. Ce ne fut pas si difficile, car il s’était implanté dans une vallée proche, sous un nouveau patronyme, Henri Valleyrand, le nom de la fille du coin qu’il avait épousé. Pour un homme qui avait perdu son rang en changeant de vallée, c’était assez savoureux. Il avait une descendance nombreuse, vivait simplement de la terre, et portant désormais ses quatre-vingt printemps sans problème.

— Tout s’arrange, donc, dis-je en trempant mes lèvres dans le verre empli d’une sorte d'orangeade fraiche que le vieil homme venait de m’offrir. C’est délicieux !

— Une recette du coin. S’arranger ? Oui et non, écoutez la suite.

Il s’essuya les lèvres d’un revers de manche, une ombre passa dans son regard, il reprit.

— Les Valleyrand furent invités, après de nombreux échanges épistolaires, à fêter Noël au domaine de Monségur. Ils vinrent sans cadeaux, mais en apportant le dessert, un énorme gâteau aux noix parfumés à cette épice d'origine indienne que Gaspard et Henri avaient importé ensemble dans leur jeunesse. « C’est l’original », insista Henri, garantissant qu’il en avait emporté un échantillon lors de son départ, il y avait plus d’un demi-siècle, et toujours conservé depuis.

— Et ensuite ? Il me semble deviner que…

— Personne ne sait ce qu’il s’est passé et vous encore moins, me coupa-t-il. Au matin, tous les membre de la famille Roijel, petit-enfants compris, étaient morts dans leur sommeil. L’enquête conclut à une mystérieuse intoxication alimentaire, de nature inconnue.

— D’autant plus mystérieuse qu’elle a épargné la famille Valleyrand, c’est ça ?

— Oui, personne n’a pu l’expliquer, alors l’affaire à été étouffée en haut-lieu. Les Valleyrand reprenaient les affaires courantes, la région avait besoin de leur activité industrielle et les emplois étaient conservés : pas besoin d’un scandale. Ils s’installèrent au village et menèrent grand train pendant quelques temps.

Je regardais autour de moi, ne rencontrant que les ruines misérables tout autour.

— Comment en est-t-on arrivé là ? je ne pus m’empêcher de m’étonner.

— Passons à table, et je continue mon histoire, si vous voulez bien. Parler autant m’a ouvert l’appétit ! déclara-t-il avec autorité.

Nous passâmes à table, ce qui est bien sûr une façon de parler : en l’absence de table, il posa une assiette de riz sur mes genoux et me tendit une fourchette tordue, mais qui semblait propre. Le plat était froid mais délicieux et je mis quelques instants pour comprendre que son goût était proche de celui de la boisson servie auparavant. Il reprit immédiatement et je n’y pensais plus.

— Le déclin fut rapide : les produits se vendaient subitement moins bien, l’usine périclita, des habitants quittèrent la région. Ceux qui restèrent s’appauvrirent, il y eut des tensions, des bagarres, des clans s’opposaient. On commençait à regarder la famille Valleyrand d’un autre œil, la rendant responsable de tout. Le vieil Henri mourut, ses fils reprirent les rênes de l’empire industriel mais ce fut pire. On vit alors des trahisons, quelques affaires où la justice mit son nez. Le village se vidait de ses habitants dans une lente agonie…

— Et c’est tout ? Le village est mort ainsi, doucement ? m’écrié-je en postillonnant quelques grains de riz aux pieds de mon hôte.

— Non. Car elle est arrivée. Elle s’appelait Mia, personne ne l’avait jamais vue, mais elle semblait être chez elle ici. C’était une jolie blonde, tout juste sortie de l’adolescence, une très jeune femme vraiment, très belle. Le cadet des fils Valleyrand est immédiatement tombé raide amoureux, il s’est dit au village qu’il voulait l’épouser et qu’elle avait accepté. Enfin, c’est ce qui s’est dit.

— Pourquoi, vous n’en n’êtes pas sûr ? dis-je, tout en me resservant, sans aucune gêne, une plantureuse portion de curry en piochant dans la gamelle posée au sol.

Il réfléchit un instant, comme pour hiérarchiser les informations à distiller, ou à en omettre certaines.

— Eh bien, la fille, Mia, a annoncé un jour qu’elle avait une révélation à faire, qui allait sauver le village. Et qu’elle organisait "La fête de l’épice" le samedi suivant, et que tous étaient conviés, Valleyrand et villageois.

— Alors ?

— Alors, il y avait de la lumière et des musiciens, elle a servi un énorme gâteau épicé que tous se sont partagés avec un bel appétit ; et elle n’a rien annoncé du tout, mais tout le monde avait oublié pourquoi ils étaient là, ils étaient tous saouls comme des cochons ! Et évidemment, le lendemain, eh bien ils étaient tous morts.

— Tous ?

— Tous. Même Mia.

Je déglutissai avec peine, je jetais un regard nerveux à ma montre, la dépanneuse allait sûrement bientôt arriver. J’avais un million de questions, mais je commençais par celle qui me brulait les lèvres.

— Mais… vous, vous… étiez là ? Vous n’êtes pas…

— Non, je vous ai déjà dit. Je ne suis pas d’ici, un autre village, plus loin. Ici, je travaille la terre, depuis toujours, avec respect.

Je jetai un œil à la terre pauvre et sèche à mes pieds, dubitative. Il reprit :

— Ici pousse une plante rare, sauvage et indisciplinée, qui ne pousse jamais là où on l’attend. Il faut du métier. Et de sa fleur, on extrait une substance qui, mélangée à d’autres épices, donne une saveur incroyable – et un peu addictive – à tous les mets dans lesquels ont l’utilise. C’était le secret de succès des produits Roijel, j’en étais l’humble artisan.

— Mais tout ces morts, pourquoi, comment ?

Il prit une profonde inspiration, l’air siffla dans ses poumons.

— Ce ne sont que des suppositions, bien sûr … Il s’est dit qu’Henri, le frère écarté, aurait, lors de son exil, découvert la toxicité de cette substance quand elle est consommée pure. Mais j’en ai déjà ingéré, il ne m’est jamais rien arrivé ! Alors certains ont avancé que cette plante, qui ne croit qu’à Monségur, n’est toxique que pour ceux qui font le mal sur la terre qui l’a vue pousser.

— Dites, les plantes vénéneuses magiques qui choisissent leurs victimes, j’ai du mal à y croire ! Et Mia, qui était-elle ?

— Mia était la petite fille de Gaspard Roijel, la fille de Sylvie, celle qui n’avait pas supporté les traitrises de son père et avait préféré quitter le domaine familial. Je l’ai compris bien plus tard, l’hospice où elle a fini sa vie m’ayant contacté pour des raisons administratives. J’ai ainsi appris que Sylvie avait perdu la raison quelques années après son départ, mais que sa fille, qu'elle avait élevée seule jusqu'alors, avait juré de la venger. Ça, ce sont les sœurs de l’hôpital de Bonsecours qui me l’ont appris, à contre-cœur d’ailleurs…

— Mais elle n’a pas fait que se venger ! Elle est morte aussi, ce n’est pas logique.

— Je ne sais pas, peut-être a-t-elle voulu détruire la famille entière en s’y incluant, peut-être a-t-elle découvert à ses dépend que la plante ciblait aussi la descendance, éliminant toutes les générations futures ? Allez savoir.

J’étais abasourdie. Que cette substance étrange puisse avoir été vendue pendant des années, mettant potentiellement la vie de millions de personnes en danger m’apparaissait comme totalement irresponsable. Peut-être était-elle la cause de morts inexpliquées et brutales ?

— Dites, rassurez-moi, cette épice n’est plus commercialisée, hein ?

Il me sourit.

— Il n’y a plus d’usage industriel de cette substance depuis au moins quarante ans. Mais je continue à cultiver la plante, pour mon usage personnel. Voyez-vous, vous ai-je parlé de son côté addictif ? Oui, bien sûr. Eh bien je n’ai jamais réussi à m’en passer, c’est si bon. dit-il en me montrant son assiette vide et en levant son verre, encore à demi-plein du liquide orangé.

Je le quittai peu après, la dépanneuse étant arrivée. Je rejoignis ma voiture sur la pointe des pieds, pour ne pas blesser cette terre qui semblait si susceptible.

Allongée dans le lit de cette chambre d’hôtel, je ne trouvais pas le sommeil et passais la nuit à examiner mentalement mon arbre généalogique : si un ancêtre avait un jour traversé la région, y avait-il fait le bien ?

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