BENOIT
Une porte claqua violemment dans la gendarmerie : celle du Capitaine Alain Benoit. Entre deux jurons, le chef de brigade arpentait son bureau, fulminant.
Almeida savait pertinemment qu’évoquer le sujet du muguet après cette séance journalistique apocalyptique reviendrait à jeter de l’huile sur le feu. Pourtant...
Comme sur un champ de mines, il avança d’un pas hésitant avant de se redresser, tentant de rassembler son courage.
— Mon Capitaine.
Benoit se figea. Son regard assassin transperça Almeida avant qu’il ne lève un index inquisiteur.
— Ne me parlez pas de votre fichu bocal ! Allez plutôt me chercher un café.
Dans un soupir de reddition, l’adjudant s’exécuta, laissant son supérieur ronger sa colère. Il dévala les escaliers jusqu’à l’accueil, sous les regards compatissants de ses collègues en uniforme. Tous savaient que c’était à lui qu’incomberait la lourde tâche d’apaiser le dragon contrarié du premier étage.
Arrivé au rez-de-chaussée, Lucas posa son coude sur le comptoir, derrière lequel Lina et Robin, debout, lui tournaient le dos.
— Une potion magique, s’il vous plaît, plaisanta-t-il.
Dans un geste presque synchronisé, accompagné d’une douce odeur de caféine, les deux gendarmes déposèrent devant lui deux tasses fumantes.
— Un avec sucre, l’autre bien noir, précisa Lina.
Lucas souffla un rire.
— Heureusement qu’on vous a, vous deux. Toujours prêts à dégainer le bon papier ou la bonne boisson.
— Toujours, mon adjudant ! tonitrua Robin, avant d’accompagner ses mots d’un salut protocolaire exagéré.
Le sous-officier secoua la tête avec une tendresse presque paternelle avant de saisir les deux tasses avec précaution.
— On se revoit en enfer, les jeunes, lança-t-il en s’éloignant.
De retour devant la porte récemment malmenée, Almeida prit une profonde inspiration avant de pénétrer à nouveau dans l’antre du reptile furibond. À sa grande surprise, celui-ci s’était installé devant son aquarium à crevettes, éparpillant quelques paillettes malodorantes à la surface de l’eau pour apaiser ses nerfs.
Ce vieux gaillard rustre, retrouvant son calme en nourrissant son crustacé de compagnie, amusait le livreur de café improvisé. Almeida se disait que tout espoir n’était pas perdu ; peut-être que ce grincheux des premières heures pourrait enfin prêter une oreille attentive à ses futures révélations, à condition qu’il ne lui offre pas des confettis de poisson pourri en guise de félicitations.
Tout en déposant délicatement le café du capitaine sur son bureau, Lucas prit place sur une chaise et se délecta d'une petite gorgée de son arabica bon marché.
— Désolé pour ce fiasco, Capitaine.
Il balaya les excuses de son collègue d'un geste de la main avant de s’installer à son tour.
— Au diable les journalistes. Je n’aurais pas fait mieux. Démontrer à haute voix qu’on n’a rien à dire, pour le plus grand plaisir de ceux qui se délectent du vide, ça me rend fou !
Almeida faillit s’étouffer devant cette tirade étrangement philosophique. Après une petite quinte de toux, il reprit son souffle pour relancer le sujet fâcheux.
— Capitaine, je sais que vous ne voulez pas parler du bocal. Mais il le faut.
— Allons bon, je vous écoute, grogna-t-il.
Dans un souci d’être entendu sans laisser Benoit l’interrompre, il fut concis, direct et franc, énonçant sans sourciller ses soupçons : ceux d’une mère empoisonneuse et d’un père victime de n’avoir rien vu.
— Si ce que vous dites est vrai, vous vous doutez bien qu’il va falloir rouvrir l’enquête. Le pauvre Henri Renoir va devoir revenir ici et être auditionné. Vous connaissez la populace, les théories vont aller bon train et les gens penseront que le père s’est vengé.
— Ça n’aurait aucun sens, s’il n’était pas au courant.
— Qui vous dit qu’il ne l’a pas appris ? Peut-être que la mère Renoir s’est confiée un soir au coin du feu, après des années à vivre dans le secret de son infanticide.
— Le poids des années aurait eu raison de sa culpabilité ?
Le Capitaine haussa les épaules, dubitatif. Et pourquoi pas, se disait-il.
— Bref, appelez M. Renoir. Faites-le revenir. Ce n’est pas la première fois que je tombe sur une histoire comme celle-là.
Almeida s’étonna de la tournure des événements. Benoit, habituellement si catégorique, se laissait enfin convaincre.
Le Capitaine se redressa et, d’un air presque pensif, ajouta :
— Quand j'étais jeune gendarme, tout frais sorti de l'école, je bossais dans le 16e, vous savez, le coin chic de Paris. J’étais bien content d’être là, un peu naïf, je l’avoue. Mais c’est là que j’ai vécu l’affaire la plus marquante de ma carrière.
Il inspira profondément, la mémoire ranimant les vieux fantômes.
— C’était une histoire banale au départ, un de ces signalements qui font leur chemin jusque dans le bureau de gendarmerie. L’hôpital Saint-Périne avait noté qu’une petite fille venait là, accompagné de sa mère, encore et encore, pour des trucs qui ne collaient pas. La gamine, à peine huit ans, avait été hospitalisée 32 fois en un an. Elle avait tout un catalogue de symptômes : des maux de ventre, des vomissements, de la fièvre... Toujours un peu de tout, mais jamais assez pour poser un diagnostic précis. Et la mère, bien sûr, elle était là à chaque fois, pleine de prévenance, tout sourire. Tout allait bien à la maison, selon elle. Mais plus on creusait, plus les docteurs commençaient à se poser des questions.
Benoit marqua une pause pour se replonger dans ses souvenirs.
— Le père, divorcé, avait commencé à s'inquiéter. Ce n’était pas facile pour lui de voir sa fille revenir toujours dans le même état. Mais bon, il était à l'écart, il ne voyait que ce qu’on lui disait. Il a fait un signalement, et on est allé voir la mère, mon collègue et moi. Elle travaillait dans le médical, elle connaissait bien les protocoles, les mots à dire pour rassurer. Elle avait la réponse à tout. Quand on l’a interrogée, elle était calme, posée.
Il se racla la gorge, ses doigts serrant le bord de la table, la mine coupable.
— Et nous, naïfs, on est repartis en pensant qu’il n’y avait pas de mal. Une mère aimante, une gamine malade, rien de plus. Mais deux semaines plus tard, elle est morte. D’un coup, comme ça. Et l’autopsie… L’autopsie a tout révélé. C’était un empoisonnement, lent et méthodique.
Le Capitaine se redressa un peu puis il tourna son regard vers Almeida.
— On n’a été un peu trop rapides, à l'époque. Peut-être qu’on aurait dû creuser davantage. Mais c’est facile à dire maintenant, quand la poussière est retombée. Je sais ce que tout le monde pense de moi ici. Le vieux grincheux qui ne suit jamais le vent du changement, bien ancré dans ses habitudes et ne voulant jamais sortir de sa petite zone de confort. Mais j’ai une longue vie professionnelle derrière moi, et je sais que les apparences sont souvent trompeuses.
Le dragon radoucit soupira profondément.
— Vous m’avez fait chier avec votre bocal, mais je vais vous suivre dans ce bordel annoncé. Parce qu’au fond, vous avez peut-être raison. Si ça doit nous revenir en pleine gueule, autant que ce soit maintenant.
***
Sur le chemin du retour, Anna hâta le pas. Son appartement était à environ dix minutes à pied, mais les résidus de migraine continuaient de lui torturer les tempes. Aussi, elle augmenta le volume du morceau qui lui massait le cerveau : « Dad » du groupe Thylacine.
Les mains profondément enfoncées dans les poches de son blouson, son attention fut happée par un bruit inhabituel : un grincement mécanique, rauque et métallique. Elle leva les yeux, cherchant l’origine de ce vacarme discordant, et aperçut un vieux 4x4, recouvert de boue, à l’allure presque militaire. Plissant les paupières, elle tenta de distinguer les deux silhouettes à l’intérieur de l’habitacle.
Son souffle se suspendit.
Yuna.
Le regard d’Anna accrocha immédiatement celui de la passagère. L’espace d’un battement de cœur, le fracas du moteur s’effaça. Figée, elle s’efforçait de capter chaque fraction de seconde de cette rencontre inattendue, tandis que Yuna, elle, observait avec une curiosité presque enfantine ce visage étrangement familier.
Dans cette collision silencieuse, le véhicule poursuivit sa route, laissant derrière lui une odeur d’essence âcre qui lui piqua les narines. Sans le quitter des yeux, son attention dériva vers la plaque d’immatriculation cabossée, à peine lisible sous la crasse accumulée. 56 AR 48.
À peine la voiture eut-elle disparu de son champ de vision qu’Anna tapota frénétiquement les numéros sur son téléphone. Un rictus satisfait étira le coin de ses lèvres. Sa migraine, elle, s’était volatilisée.
— Trop belle, la bagnole, hein ? lança innocemment Martin.
— C’était Yuna. La fille du bus.
Le garçon éclata d’un rire spontané avant de s’avancer au milieu de la route. Les voitures le traversaient sans heurt, son corps se dissolvant puis se reconstituant à chaque passage. Sous les yeux impassibles d’Anna, sa silhouette oscillait entre présence et néant, comme si le monde physique n’avait aucune prise sur lui.
— J’ai noté la plaque. On verra ça plus tard. Je me sens bien mieux. Finalement, je vais faire un tour chez Robert. Mais avant, je vais passer au tabac.
Ravi à l’idée de suivre sa colocataire dans ses aventures meurtrières, Martin se remit vivement sur le trottoir et lui emboîta le pas.
Bien campée sur ses genoux, Yuna s’était retournée sur son siège, tentant d’apercevoir, à travers la lucarne arrière, la jeune femme aux pléiades. En vain.
— Hé ! Ce n’est pas parce que c’est une forteresse indestructible que tu peux oublier d’enfiler ta ceinture de sécurité, Yu ! enguirlanda le météorologue.
— Pardon, Yves, j’ai juste vu quelqu’un.
— Eh bien, ce quelqu’un ne justifie en rien de te soustraire au b-a-ba de la sécurité routière ! Installe-toi correctement, s’il te plaît.
Une fois sa ceinture bouclée, Yuna renouvela ses excuses au conducteur, qui semblait faussement agacé.
— C’était qui ?
— Je crois que c’était la jeune femme du bus.
Dans un coup de frein d’une violence inattendue, les deux compagnons furent projetés en avant.
— Yves ! Qu’est-ce qui te prend ?
— Tu vois ! La ceinture, c’est important, reprit-il avec amusement. Où est-elle ?
Dans un froncement de sourcils d’incompréhension, la jeune scientifique désigna la direction de la cible d’un geste de pouce. Yves s’engagea dans un demi-tour en quinze temps.
— Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
— On va la suivre. J’ai toujours rêvé de faire une filature ! répondit-il d’un ton enjoué.
— Dr Kervarec, je sais que tu accumules lubie sur lubie, mais cette fille n’a rien fait. Laissons-la tranquille.
La pipe fermement ancrée entre ses dents, le détective en chef s’esclaffa, un filet de fumée s’échappant de ses lèvres.
— Oh, un peu de folie dans cette journée qui s’annonce d’un ennui mémorable ne fera de mal à personne ! Tu ne veux pas savoir où elle va ? Si ses taches dans le cou sont toujours là ? Si c’était bien du sang, ou des grains de beauté ? Ou bien encore, si elle t’a fixé parce qu’elle t’a trouvé à son goût ? Tu ne veux pas l’inviter à boire un verre ? Allez, Yu ! Sois mon Watson pour la matinée, et après, on reprendra la route.
Son tuteur lui donna un coup de coude complice, et Yuna roula des yeux face à ses élucubrations. Yves avait cette fâcheuse tendance à s'emporter dès qu'il estimait qu'une situation excitante se présentait. Ici, la perspective de découvrir un assassin ou, pire encore, de voir une romance potentielle se dessiner pour sa protégée, lui semblait parfaitement naturelle... bien que totalement ubuesque.
Prise au piège dans cette cage métallique par un Sherlock improvisé, elle déclara forfait et s’enfonça, les bras croisés, dans son vieux fauteuil en cuir.
***
Assis sur son canapé, Benji, sagement endormi à ses pieds, M. Chaptal lisait les nouvelles lorsque la sonnette retentit. D'un geste lent, il referma son journal dans un froissement et le déposa sur la table basse. Son Shiba, déjà à l'affût, remuait énergiquement la queue devant la porte d'entrée.
Lorsqu'il ouvrit la porte d'entrée, il reconnut l'experte en xylophages qui lui avait rendu visite quelques jours plus tôt. Le vieil homme, très inquiet de découvrir que de petits insectes rongeaient peut-être la structure de sa maison, se hâta dans sa direction d'un pas boiteux.
— Encore une cigarette à la bouche, Mademoiselle ? regretta-t-il en lui ouvrant le loquet.
— Désolée, je l’ai allumée en chemin. Je ne vous en propose pas, ne vous inquiétez pas.
Un léger rictus de contrariété parcourut le visage de Robert, s’offusquant de ne pas se voir proposer quelque chose qu’il aurait pris plaisir à refuser. Si fier d’être considéré comme un ancien fumeur. Peut-être la seule victoire de sa vie.
— Qu’est-ce qui vous amène à revenir ? Je croyais que vous m’enverriez un courrier ?
— C’est vrai. Mais j’ai oublié de vérifier quelque chose. Si vous me le permettez, j’aimerais refaire un tour de votre maison.
Un peu grognon, il accepta d’un simple geste de la main. Le Shiba suivit l’intruse avec enthousiasme, s’acharnant sur son baggy à chaque pas. Ses petites dents aiguisées s’inséraient parfaitement entre les mailles serrées du tissu, ce qui ne manquait pas de l’agacer.
Se détournant du seuil, le vieil homme comprit qu’Anna n’avait pas l’intention d’entrer tout de suite.
— Oh, vous voulez voir le jardin ?
— Oui, j’aimerais jeter un œil à l’arrière.
Aussi lentement qu’il était monté, M. Chaptal redescendit les trois marches de sa terrasse pour suivre la jeune femme et son Benji, toujours aussi obsédé par son pantalon. Anna voulait examiner la porte arrière donnant sur la cuisine, sous couvert d’une vérification douteuse.
— Vous entreposez du bois ici ? Ce n’est pas une bonne idée. Vous devriez le stocker plus loin de la maison. Cela attire les nuisibles. Et l’entrée de la cuisine est en bois… Les menuiseries sont souvent les premières victimes des termites.
Robert acquiesça, absorbant ses paroles comme s’il prenait note d’un précieux conseil.
— Vous auriez un marteau, par hasard ? demanda Anna sans même lever les yeux vers lui.
— Oui, bien sûr, dans mon cabanon. Je vais le chercher.
Son chiot le suivit au fond du jardin en aboyant joyeusement. Dès qu’il fut hors de vue, Anna profita de l’instant pour entrer dans la cuisine. À l’intérieur, elle s’accroupit et glissa sous la cuisinière son dernier achat chez le buraliste : un petit téléphone prépayé. Une fois l’objet en place, elle se releva et vérifia que les deux petites fenêtres de la pièce étaient solidement fermées. À travers l’une d’elles, elle aperçut le vieil homme toujours occupé dans son cabanon, cherchant son outil entre deux jurons.
La vieille porte de la cuisine, comme elle s’en souvenait, n’était sécurisée que par un simple loquet, un système ancien où le pêne se logeait dans une gâche métallique fixée par deux vis ridiculement petites. Anna, observant la porte avec précision, sortit son couteau suisse et s’empressa de dévisser ces deux dernières, veillant à ne pas les retirer complètement, afin de ne pas laisser de trace visible. Elle desserra juste assez pour que la gâche se déplace légèrement, créant un jeu dans le mécanisme. Ainsi, la porte, bien que toujours apparemment fermée, pourrait s’ouvrir facilement avec un simple coup d’épaule, sans nécessiter de clé.
Robert, de retour avec son marteau, fut surpris de voir la jeune femme sortir de la cuisine, mais Anna garda son calme.
— Votre cuisine est un terrain de choix pour les petites bêtes. Vous devriez vraiment envisager de traiter l’humidité de la pièce.
Il acquiesça d’un geste de la tête, tout en tendant l'outil vers la prétendue experte. Anna le saisit mollement et le souleva légèrement pour en estimer le poids. Un coup franc, et ce serait réglé, pensa-t-elle un instant. Mais non, le plan n’était pas aussi direct. Ce marteau ne finirait pas dans sa collection d'armes de crime.
Après quelques coups légers sur la boiserie du vide sanitaire, sous le regard attentif et soucieux du propriétaire, Anna énonça quelques conclusions hâtives mais convaincantes.
— Bon, il me semble que c’est sain. Rien ne sonne creux. Je m'inquiétais surtout du bois et de l'humidité de la pièce derrière. Les termites pénètrent souvent par le sol, mais je n'entends rien de suspect. Je noterai cette observation dans mon rapport. Merci, M. Chaptal.
Sans attendre de réponse, elle laissa tomber le marteau dans un bruit sourd, puis s’éclipsa rapidement, rallumant une cigarette sous les yeux ébahis du pauvre homme. Il la regarda s’éloigner, suivie de près par son chiot, toujours occupé à déchirer son pantalon trop large avec une ferveur inébranlable.
— Quelle étrange jeune femme...
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