Chapitre 20
Chamboulée par l’épisode des lunettes, je ne cessais d’observer Mamé depuis, de déceler toutes ces petites choses que mon manque d’attention avait laissé passer sans s’y attarder. Mais Mamé, après avoir ri de cet oubli, vaquait à ses occupations habituelles en sifflotant ou fredonnant, comme d’ordinaire. Je m’efforçais de traiter cet « incident » comme n’importe quel autre fait sans importance. Qui n’avait jamais chercher ses lunettes alors même qu’elles trônaient sur sa tête ou sur son nez ? C’était une méprise somme toute commune, que j’avais entendue raconter plus d’une fois. Pourtant, quelque chose me picorait le cœur. Une sensation désagréable que je ressentais régulièrement depuis mon interruption de grossesse. Mais, comme à chaque fois que les souvenirs de ce moment ressurgissaient dans mon esprit, je les balayai du revers de la main, comme un vulgaire moustique insolent. J’étais rentrée à Étretat pour oublier tout ça, pour retrouver le réconfort que cette maison m’apportait autrefois. Pas pour me laisser aller à des pensées brumeuses. Je jetai un nouveau coup d’œil à Mamé qui mit en marche sa bouilloire pour son thé de quatre heures.
— T’en veux ma Bibine ?
Si j’aimais particulièrement et sans modération le café, je détestais par-dessus tout le thé. Ce n’était pour moi que de l’eau dans laquelle trempaient des miettes de fleurs séchées, des restes fanés, sans plus aucune saveur hormis celle des regrets. Je n’étais pas sûre de dissimuler la tristesse que ce nouvel oubli instilla en moi. D’une voix étranglée, je répondis négativement. Mamé sembla se rendre compte de mon trouble sans pour autant en comprendre la raison, et me proposa un chocolat chaud pour contrer mon chagrin soudain. Son sourire me fit fondre. Oui je voulais du chocolat chaud ! Celui que ma grand-mère chauffait dans la casserole et qu’elle mélangeait durant des secondes à l’odeur d’éternité. Je voulais enfouir mon visage tout entier dans mon bol et en ressortir, des moustaches autour de la bouche que ma langue viendrait lécher pour prolonger un peu plus la saveur du moment.
Revigorée par ce goûter d’enfance, je proposai à ma grand-mère une partie de bataille.
— On en a joué des parties quand t’étais petite !
Son aveu spontané me réchauffa le cœur.
— C’est grâce à toutes ces parties que j’ai dépassé mon inversion du 6 et du 9.
Mamé sourit.
— Je revois encore ton visage rouge de colère chaque fois que tu te trompais.
— Tu ne t’es jamais énervée…
— Pourquoi ? Pour cette confusion ridicule ? Ton maitre de l’époque s’en chargeait déjà bien assez.
— Tu te rappelles de Monsieur Pauvac ?
— Évidemment ! Je me souviens de tous les hommes qui t’ont fait du mal, ma Bibine. Ce monsieur Pauvac, cet idiot de Charles qui t’avait coupé tes cheveux en CE2, ce malpropre de Rudy qui t’avait quitté alors que tu lui avais offert ton premier baiser et cet éditeur là…
— Simon…
— Simon.
J’avais une boule au creux de ma gorge. Elle se rappelait de tout ça…
— Tu as oublié quelqu’un Mamé.
— Qui donc ? me répondit-elle d’un ton offusqué.
— Ben !
Elle s’esclaffa.
— Ah vous deux, vous êtes de sacrés minouches.
**
Ben rentra et l’atmosphère se raidit. Les mâchoires serrées, c’est à peine s’il nous dit « Bonsoir ». Il envoya valser ses chaussures de sécurité dans l’entrée et se rendit directement dans la salle de bain.
Je lançai un regard à Mamé qui se pinça les lèvres. J’hésitai.
— Tu savais qu’il aimait encore Jenny ?
— Bien sûr ma Bibine. Ils s’aiment depuis toujours.
Je fronçai les sourcils.
— Tu veux dire qu’ils…
— Ce n’est pas à moi de t’en parler ma chérie.
Je me mordis la langue. Si j’admirais sa loyauté, celle-ci ne m’aidait pas à comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire dans laquelle j’avais foncé, tête baissée.
— J’ai proposé mon aide à Jenny.
Mamé me lorgna.
— Je lui ai laissé entendre que ça serait bien qu’elle quitte son mari.
— Et comment a-t-elle réagi ?
— Mal…
— Je vois.
— C’est pas tout… J’ai proposé à Ben d’aller la chercher et de la ramener ici.
— Lili Divine…, soupira Mamé en hochant la tête de gauche à droite, en signe de désaccord.
— Quoi ?
— Ben est sous le coup d’une mesure d’éloignement.
— Quoi ?
— Ton cousin a déjà essayé de s’interposer entre Jenny et son mufle de mari. Ils se sont battus et ce malotru a porté plainte contre Ben. Il a interdiction de s’approcher de lui sous peine d’être placé en garde à vue.
Je bondis de ma chaise.
— Quoi ?! Un type bat sa femme et c’est lui qu’on protège.
Devant ma fureur, Mamé se leva et vint me prendre dans ses bras tout en caressant mon dos.
— Je ne comprends pas ! Est-ce que Jenny ou Ben ont parlé de ce que ce sale con lui faisait subir ?
— Jenny a dit qu’elle était tombée dans l’escalier…
La voix de Ben me fit sursauter. Je ne savais pas quelle attitude adopter. J’étais si révoltée que j’aurais bien pu courir jusque chez Jenny et foutre mon poing dans la gueule de cet enfoiré. Ma colère dopait mon taux d’adrénaline. Mais à voir le visage dur et fermé de mon cousin, je n’osai même plus parler.
— Jenny portait notre enfant.
Ben parlait d’une voix atone, les yeux perdus dans le vague.
— Quand Stan l’a appris, il s’est mis dans une colère noire. Il l’a insultée, l’a poussée, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle tombe dans les escaliers.
Je portai une main à ma bouche tandis qu’une larme se forma au coin des yeux de Ben. Une larme. Une seule, ronde et brillante, chargée de désespoir.
— Pou… pourquoi le protège-t-elle ?
— Parce qu’on ne peut rien contre lui.
Je ne comprenais rien.
— Stan est le chef de la police.
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