3 À cœurs ouverts [RÉECRITURE]
— Eh bien, effectivement, ce n’est absolument pas ici ! Je te guide ?
Des étoiles d’espoir scintillent au fond des yeux d’Azalée, auxquelles Niels n’peut rester insensible. Tout, dans l’regard d’cette fille qu’y connaît à peine et qu’il a pourtant l’sentiment d’fréquenter d’puis t’jou’, l’i rappelle Zachée… Ç’a pô d’bon sen’ !
L’air perdu mais l’sourire vrai, y fait oui d’la caboche : c’est sa p’teh d’ostie d’chance d’mieux la connaît’ et qu’è’ d’vienne son amie, maint’nant qu’è semb’ prête à l’i cause un coup. À m’ment d’nné, faut y aller !
— T’es tu en LV2 all’mand aussi ? qu’il ose d’mander après un blanc, sachant pô c’mment lancer la conv’ sans qu’è’ s’referme comme une huître.
È’ sourit timid’ment, et Niels voit un éclair d’tristesse passer dans ses magnifiques yeux azur qui l’i donnent des envies d’océan. Azalée songe au jour où elle a décidé de sa seconde langue vivante : elle souhaitait l’italien, ainsi, Azora s’était empressée de choisir cette langue, en la dissuadant par les menaces les plus ignobles dont elle puisse être capable d’oser elle aussi porter sa décision finale sur ce cours. Elle avait alors opté pour l’allemand. Finalement, cela n’avait pas été l’infortune qu’elle se figurait. Effectivement, en début d’année, elle avait eu la possibilité (et la chance immense) de choisir une troisième langue vivante. Elle s’était précipitée sur l’italien comme une mouche sur un pot de miel, se faisant la réflexion qu’elle ne serait pas avec sa triplette… Elles étaient deux seulement à avoir porté leur choix sur l’italien pour troisième langue vivante, et avaient ainsi dû batailler pour éviter que leur cours ne soit supprimé !
— Oui, bougonne-t-elle, ignorant comment enchaîner pour nourrir la discussion, comme elle a donné sa parole à Axelle de le faire.
— T’aimes tu ça ? T’es t’y douée ? Pou’quoi c’te langue ?
Azalée réalise avec un soulagement bienvenu que Niels n’a pas l’intention de lui complexifier la tâche et, certainement sans s’en douter le moins du monde, l’aide dans sa démarche de s’ouvrir au monde en relançant lui-même la conversation grâce à tous ses questionnements prononcés dans son langage adorable qui retentit comme une mélodie à ses oreilles.
— Je n’apprécie pas davantage que cela, cependant, je travaille avec acharnement et j’obtiens d’excellents résultats. À terme, l’allemand me sera extrêmement utile professionnellement, donc c’était loin d’être un mauvais choix pour mon avenir, même si concernant le pan personnel de mon existence ma décision aurait immédiatement, indubitablement et indéniablement porté sur l’italien. Ma charmante sœur Azora que tu as rencontrée ce matin m’a menacée de m’égorger dans mon sommeil si j’optais pour l’italien, alors l’allemand m’a semblé le choix le plus judicieux à court terme… Toutefois, la vie me venge : l’ouïr sans discontinuer se plaindre de ses devoirs d’italien et sa professeure est un véritable bonbon explosant de délicieuses saveurs sur ma langue ! s’exclame-t-elle en closant sa tirade par un éclat de rire gorgé de sarcasme.
— C’te honte. J’comprends pô c’mment qu’è’ peut t’haïr autant, t’es si m’gnonne et t’as l’air p’teh d’intelligente, et pis c’est ta sœur, sti d’marde ! Maint’nant ch’uis là, si è’ t’menace j’l’i dirai l’reste, t’vas voir ! P’teh ça m’fait crisser ça ! s’écrie-t-il en tapant son poing droit au creux de sa paume gauche, faisant sursauter Azalée. Dés’lé… ajoute-t-il en se calmant pour la rassénérer. J’te frapp’ai jamais, moi, sti, ch’suis pô comme la bande d’putes d’…
— Diantre, Niels, ma sœur n’est pas une péripatéticienne !
— Ouin, pardon, c’pô c’que j’voulais dire !
— Je sais, je te présente mes excuses, je n’ai pas réprimé mon émotion ni mes paroles. C’est un réflexe systématique pour moi de défendre ma sœur, même si d’aucuns diraient qu’elle ne le mérite aucunement. C’est irrépressible : cela me fait souffrir le martyr d’ouïr du mal d’elle. Elle est une bonne personne : il n’y a que moi qu’elle occit lentement mais indubitablement et indéniablement, alors cela n’a pas la moindre importance, cela ne compte pas. Elle est absolument parfaite et adorable. De surcroît, en réalité, cela est sans gravité et sans ampleur si elle m’abhorre, car cela me donne raison de m’abhorrer moi-même et aux autres de m’abhorrer et de s’en prendre à ma personne à tout instant de la journée et de la nuit ! Cela m’aide véritablement à supporter l’absolu dégoût que je ressens pour mon insignifiante et incapable petite personne…
Malgré qu’Azalée parle zarb’ pou’ lui, p’u’ è’ s’exprime, p’u’ y serre les dents, les larmes aux yeux. Azalée semb’ comme sortir d’sa transe quand son r’gard s’pose su’ son visage crispé.
— Mais cela n’est pas le sujet de notre échange, n’est-il pas ? Ceci est donc la salle de classe dans laquelle Madame Theissen nous prodigue ses leçons de langue allemande ! Souhaites-tu que nous patientions ensemble devant l’entrée pour le reste de la récréation ? Ainsi, tu aurais la possibilité de t’introduire à moi, qu’en pense tu ?
Azalée pâlit en scrutant attentivement le visage sublime visage de Niels, d’une perfection pure et innocente qui lui procure des sensations au creux de l’estomac. Puis elle poursuit, absolument navrée, dans l’intention de se répandre en excuses.
— Peut-être préfères-tu demeurer le plus loin possible de ma misérable et insignifiante petite personne… Que suis-je sotte, j’aurais dû y songer immédiatement, au lieu de m’humilier de la sorte ! Je ne suis pas digne de fouler la terre à tes côtés, il est évident que tu préfères demeurer loin de moi ! Tu dois être véritablement outré par mon audace et mon comportement ridicules ! Je…
Niels la coupe d’l’index su’ son arc de cupidon, pasqu’è’ noie l’poisson et pasqu’è’ s’met à terre solo. Il en arrive même à s’dire qu’il aurait dû êt’ malhonnête et faucher son journal intime, car d’base, elle avait pas vu qu’il était p’u’ dans sa boge mais par terre. Y l’aurait lu pou’ comprend’ sa douleur et la vivre avec elle, pis il aurait noirci toutes les aut’ page d’beaux mots pou’ l’i filer l’sourire. Il aurait mis un jou’, un mois, un an, un siècle, mais ce p’teh d’ostie d’marde d’carnet s’rait p’u’ l’histoire d’sa descente aux enfers mais c’ui d’sa montée vers l’paradis !
P’quoi, d’suite, y s’sent si proche d’elle ? Tout c’qu’y sait, c’est qu’il est prêt à tout pour elle ! Il en doute pas une p’teh d’seconde ! Ca l’chierait si s’trompait là-d’ssus ! Sûr, qu’il est prêt à tout pour elle ! Même s’il la connaît pô, au fond, y la sait gentille, tendre, intelligente, drôle, magnifique … parfaite, et pis c’est tout ! P’t’êt’ pas pou’ l’reste d’ce monde d’cons finis à la pisse, mais pou’ lui. Et ça l’i suffit.
D’puis tantôt, quand tout est parti un zob et qu’il a presque finit le zboob à l’air, y rêve d’ses yeux aux parfums d’océan dans les siens, d’sa peau cont’ la sienne, d’ses lèv’ soufflant à son oreille… Y veut la protéger d’la pluie en la serrant cont’ lui pou’ l’abriter avec sa veste au-d’ssus d’sa tête. Y veut r’coiffer ses beaux longs ch’veux châtain quand l’vent les emmêle. Y veut la faire s’marrer aux éclats. Y veut piocher dans ses frites pou’ qu’è’ râle. Y veut la r’ga’der d’rant des heu’ alors qu’elle étudie ou qu’elle lit. Y veut la célébrer pou’ chaque excellente note qu’elle aura. Y veut passer chaque s’conde à ses côtés !
— Tu… patientes… avec… moi ‽ qu’Azalée l’i d’mande, sous l’choc, en r’marquant qu’y bouge p’u’, pè’du dans sa tête.
Y fait oui avec un sourire vrai. Elle est p’têt’ rin d’p’u’ qu’ça, mais y sent dans son cœu’ qu’elle est sa meilleure amie, et qu’maint’nant, y-z-auront p’u’ acun s’cret l’un pou’ l’aut’. Sa p’teh d’ostie d’pute d’sœur peut pô s’empêcher d’la haïr, or qu’lui, y l’aime, y peut pas faire aut’ment ! Leurs âmes s’attirent comme des aimants et il est sûr qu’è’ l’sent, elle aussi !
Azalée s’assied à sa place habituelle, au premier rang, à la table jouxtant le bureau de leur professeure de langue allemande. Elle extrait promptement ses affaires de son cartable et ouvre son manuel à la page des exercices que les élèves avaient à faire. Niels la rejoint et extirpe une copie vierge à grands carreaux froissée et humide ainsi qu’un stylo quatre couleurs du sien. Elle l’observe curieusement. Il redresse la tête, plonge ses iris gris acier dans l’azur des siens et…
Y s’arrête d’respirer, sous l’cha’me.
Guidé par le b’soin d’ouf d’sentir à n’veau la peau d’Azalée sous la sienne, comme au début d’l’heu’ d’histoi’, y passe ses doigts su’ ses joues. È’ l’interroge du r’gard mais l’rejette pô.
— T’as une peau si douce et magn’fique, qu’y murmure en rougissant. J’ai envie de…
Y pose tend’ment ses lèv’ su’ les siennes, malgré qu’il a la chienne qu’è’ l’repousse. Mais c’moment arrive jamais., alors il intensifie l’kiss. Leurs langues s’mêlent tandis qu’son cœu’ s’affole et qu’il a des papillons dans l’vent’. Douc’ment, è’ passe ses mains dans ses ch’veux blond platine. Y réalise qu’tout c’temps, y fermait les yeux. Y s’dit qu’bon sang, c’pô Diou possib’ qu’y manque un seul détail d’son visage d’ange.
Y les rouv’ t’les deux au même instant, et c’pou’ lui comme un signe dont qu’on peut pas douter qu’leurs âmes sont connectées et s’connaissent d’puis d’nombreuses vies.
Azalée, l’teint rouge tomate, l’i sourit timid’ment, le r’gard étinc’lant.
— Pourquoi me fixes-tu ainsi ? Ai-je quelque chose sur le nez ? qu’è’ d’mande en s’touchant l’pif, les sourcils froncés.
Niels tilte alors qu’ce merveilleux baiser était qu’un p’teh d’fantasme. Y sait pas pou’quoi qu’il a eu un tel coup d’cœu’ pour Azalée, c’t’ à croire qu’elle est spéciale… mais en quoi ? Y sait rin d’elle, c’qui l’i fait un point commun avec tous les aut’ gens dans c’bahut d’ostie d’marde, sauf avec sa mère. C’est vrai, quoi ! En quoi qu’è’ peut bin s’démasquer ? Qu’y veuille s’en faire une pote, ça oui, ça s’comprend d’ouf’ ! Qu’y veuille la défend’ encore p’u’, ‘tant d’nné qu’il a t’jou’ été l’protecteur des p’u’ faib’ ou p’tits qu’lui, mais… un coup d’cœur ‽
— Je… T’as que tchi, t’es sublime, t’inquiète don’ pô ! qu’il assure alo’ qu’son visage vire rouge tomate. T’es mon amie, hein ? qu’y d’mande pa’c’qu’il a la chienne qu’non, en pose sa main su’ celle d’Azalée.
— Eh bien… je l’ignore… Je le suppose, effectivement, Niels. Nous allons apprendre à nous connaître davantage pour déterminer cela… qu’è’ répond en r’gardant intensément leurs deux mains qui s’touchent.
— Cool ! Viens chez moi c’soir, Merveille ! On prendra l’goûter pis tout !
Azalée sent son palpitant courir à la débandade et le sang circuler jusqu’à ses joues rebondies d’hideuse et insuppotable adolescente en surcharge pondérale plus qu’évidente : jamais personne ne l’a appelée Merveille jusqu’alors. Au quotidien, ce ne sont qu’insultes, quolibets et mauvais coup. Les autres la nomment « Laideron », « Aza l’éléphant », « chienne » et autres joyeux surnoms. Elle-même, elle se présente parfois sous l’une de ces identités, par automatisme… parce qu’elle le pense, surtout… tellement profondément au creux de son âme meurtrie.
Plusieurs fois depuis leur rencontre, Niels lui a dit qu’elle est sublime, et elle n’a pas relevé, car elle sait pertinemment que cela est faut et qu’il se montre simplement bien éduqué, poli et gentil. Mais Merveille !
— Es-tu certain que cela ne pose aucun problème ? Ne préviens-tu pas tes parents de ma potentielle venue ? s’enquiert-elle en tentant d’ignorer et les papillons qui virevoltent au creux de son estomac, et la boule d’angoisse qui s’y terre.
« Pourvu qu’ils disent non… ou pourvu qu’ils disent oui ? ».
— T’inquiète, j’mettrais ma mère au jus ent’ deux classes, et pis è’ t’aime bin donc pô d’soucis ! È’ t’aurait jamais dit tout ça c’mat’ pou’ son pr ‘mier cours dans c’te classe sinon !
— Atta’, atta’… Je n’ai point fait le rapprochement jusque-là mais… tu es le fils de la remplaçante de Monsieur Lange, n’est-il pas ? Comment donc peux-tu insinuer qu’elle m’apprécie ? Elle n’a dû percevoir en mon insignifiante petite personne qu’une retardataire irrespectueuse et source constante de déception…
Niels sent qu’son cœu’ saigne, et y voudrait l’i dire qu’elle a tort, qu’è’ s’ra jamais insignifiante, mais il ose pô… et v’là t’y pô qu’au lieux d’ça, y dit, comme si qu’il était insensible à c’que pense Azalée d’è’-même :
— T’sais, c’est son p’mier jou’, et è’ doit marquer l’coup tout d’suite si qu’è’ veut êt’ respectée, mais j’la connais comme si qu’è’ m’avait faite et j’peux t’y dire qu’è’ t’aime bin ! È’ reste pô sur une pr’mière impression et ça m’étonn’rait pô qu’è’ chè’che à savoir c’qui s’est passé aujou’d’hui pou’ qu’è’ voye pô la parfaite élève qu’c’ui qu’è’ remplace lui a dit qu’t’es. Ch’uis très proche d’ma famille et on a pô d’secrets les uns pou’ les aut’, t’sais, qu’il explique en jouant avec les bouts des doigts d’Azalée.
— Et… ton père ?
— Y est en prison, mais y s’ra bin heureux d’savoir qu’j’ai une n’velle ami extraordinaire et tout simpl’ment géniale ! Du coup, t’viens tu don’ chez moi, Merveille ?
Azalée sent son rythme cardiaque s’affoler douloureusement et son sang monter à ses joues pour les rosir. Elle songe un instant à refuse l’invitation, mais Niels est si gentil… et elle a fait la promesse à sa sœur de faire des efforts et de s’ouvrir à lui, d’autant plus que sa beauté pure et sans imperfection n’a rien pour lui déplaire.
— Oui, d’accord. Je préviens ma mère !
Azalée retire à contrecœur sa main de celle, si douce et agréable à tenir, de Niels. Elle sort discrètement son vieux Nokia 3310 afin de téléphoner à sa mère en se frottant l’œil, un brin stressée.
— Aurais-tu l’amabilité de surveiller la porte, s’il te plaît ? souffle-t-elle à l’intention de Niels, alors que la tonalité d’appel se fait ouïr. Allô, maman ? Bien évidemment que, non, je n’ai rien fait de mal, att… Mais pourrais-tu me laisser p… Allô ? Allô ? Fichtre !
Contrariée que sa mère lui ait raccroché au nez, les mains fébriles, Azalée décide d’appeler sa petite sœur, qui répond à la première sonnerie.
— Ax’, Dieu merci tu réponds ! Je veux aller chez Niels, ce soir, or maman n’a pas écouté le moindre de mes mots. Est-ce que tu p…
Elle s’interrompt, rougissant fortement, pour lancer un regard gêné à Niels, persuadée qu’il a entendu la question criée avec un enthousiasme débordant par Axelle même depuis le seuil de la salle de classe.
— Oui, c’est lui… Merci, tu es un ange tombé du ciel ! s’exclame-t-elle avec un immense sourire avant de raccrocher et de s’adresser à Niels. Tout est organisé, je peux venir chez toi ce soir, Niels !
— Trop génial ! s’exclame Niels en revenant vers Azalée pour lui taper dans la main, triomphant, sans savoir qu’il ne vient pas seulement d’offrir à Azalée une éphémère perle de rosée du matin mais une pluie de bonheur se plantant bien plus profondément dans son âme meurtrie que toutes ses années d’un calvaire inouï et inévitable.
C’est le moment exact que choisit Heike Theissen, la professeure d’Allemand, pour entrer dans la classe.
— Hallo Azalée Fontaine, salue-t-elle Azalée par automatisme sans même lui lancer un regard, plongée dans la recherche de sa paire de lunettes à l’intérieur de son attaché-case.
Distraitement, elle bouscule Niels pour entrer et s’installer à son bureau. Sans un mot, il obéit à l’ordre silencieux d’Azalée de s’asseoir à côté d’elle sans se faire remarquer. Cette fois, c’est elle qui place délibérément sa main bien en vue sur la table, avec l’espoir aussi fou qu’incompréhensible à ses yeux qu’il la saisisse. Ce matin, l’univers lui fait une farce, tout ceci n’est qu’une vaste supercherie visant à l’humilier une fois de plus, n’est-il pas ‽ Mais si Niels est son poison, pourquoi donc n’en profiterait-elle pas jusqu’au bout, après tout ‽ Et s’il s’avérait que tout était réel ‽ Elle n’a pas l’intention de tout gâcher en refusant l’indubitable ! Autant persévérer à y croire dur comme fer : soit elle vit un bonheur de quelques heures car tout était factice et elle retourne dans son quotidien de malheur et d’indicible honte, soit elle s’ouvre enfin la porte d’un bonheur durable avec un garçon beau à se damner, quoi qu’en pense autrui !
Y pose sa main su’ celle d’Azalée sans réfléchir, comme si qu’c’était l’évidence même : elle y a parfait’ment sa place et jamais y l’imagin’rait ailleurs.
Quant à Azalée, de sa main droite, aux anges, ne pouvant effacer le sourire radieux qu’elle a sur les lèvres, elle écrit la date du jour sur sa feuille tandis que les élèves entrent dans le plus grand désordre et le plus grand bruit dans la salle de classe sous les hurlements de leur professeure qui les menace d’une punition collective.
L’reste d’l’heure, Niels l’passe à dévorer Azalée des yeux tout en jouant avec les bouts d’ses doigts alo’ qu’celle-ci note très studieus’ment tout c’qui s’dit.
Il adore la manière dont elle plisse le nez lorsqu’elle est pô satisfaite d’elle-même ou qu’è’ s’trompe. Il adore la voir tirer la langue quand elle est concentrée sur c’qu’elle écrit. Il adore l’entend’ s’parler à è’-même quand è’ fait ses exercices. En bref, il adore tout chez elle.
Elle est parfaite, tant physiqu’ment qu’mental’ment : c’est sûr, elle est faite pour lui, même si qu’y z’ont parlé qu’d’amitié, et qu’une fille aussi merveilleuse qu’elle aimera jamais un miséreux comme lui complèt’ment nul dans toutes les matières…
— Tu viens ? On s’assoit ensemble en anglais ? demande Azalée, le visage rubicond, en mirant leurs mains qui se touchent toujours.
— J’y compte bien ! s’enthousiasme Niels en se levant prestement.
Il jette négligemment sa feuille froissée toujours vierge et son stylo quatre couleurs dans son cartable, qu’il place nonchalamment sur son épaule. Puis, sans qu’Azalée ne dise quoi que ce soit, il s’empare de son sac et le porte sur son autre épaule. Les élèves restants semblent abasourdis.
— Vous voulez un tirage en couleurs ou c’est comment ? leur fait la nique Niels en levant les yeux au ciel, exaspéré. Y sont tous aussi atrophiés du bulbe, Aza’ ? s’enquiert-il sans s’occuper des regards courroucés qui les poursuivent tandis qu’ils sortent de la salle de classe.
Azalée a des papillons dans le ventre : personne ne l’appelle Aza’, et elle n’en ressent que plus profondément le lien absolu, unique et parfaitement insécable qui l’unit à Niels… à lui, si sûr de lui, si gentil, si magnifique, si parfait, si… si… si tout le contraire d’elle !
Lorsqu’ils arrivent en cours d’anglais, Azalée, dont tout le désespoir du monde se lit sur le visage, tombe tête la première contre le mur à cause d’un croche-pied de sa triplette. Celle-ci ricane avec sadisme alors que Madame Lespine hurle sur Azalée et lui donne deux heures de retenue en la sermonnant quant au fait d’accuser ses camarades sans preuve. Niels, lui, décide d’pô réagir au renif’ment d’dédain du garçon brun qu’il dépasse, comme si qu’y méritait pô d’respirer l’même air, et s’place en face d’Azalée. Y décide aussi d’ignorer les provocations d’Azora et d’sa bande pou’ s’focus su’ sa Merveille : d’une part, elles méritent pô son attention et s’intéresser à Azalée est l’pire à leur faire, et d’aut’ part, y s’est bien assez, pou’ pô dire bien trop, fait r’marquer jusqu’à présent ! Y peut pô s’mett’ su’ l’dos tous les élèves et tous les profs dès son pr’mier jou’ ! Et pis en p’us, qu’pens’rait Azalée d’lui ? È’ verrait en lui qu’un gamin capricieux et colérique, et ça, pô question ! Surtout qu’c’est à ouate mille d’qui qu’il est dans son cœu’ ! Mais qui, d’nos jou’, gratte la surface pour aller pou’ d’vrai au fond d’l’êt’ humain ? Personne ! Même lui, y doit s’rappeler souvent de l’faire ! C’est si facile d’juger un livre à sa couverture et de s’dire qu’ouin, l’habit fait l’moine : il a failli l’faire p’u’ d’une fois ! Des milliards d’fois ! Au moins !
Y s’penche pou’ ramasser les lunettes d’travail d’Azalée su’ le sol pis les mettre dans la poche d’son short encore humide, prend le visage d’sa n’velle amie ent’ ses mains, essuie ses larmes d’ses pouces et, dans un souff’, l’i d’mande de l’laisser l’am’ner à l’infirm’rie, sans s’soucier des contestations d’Madame Lespine, qu’y pousse involontair’ment cont’ la po’te quand è’ tente d’faire barrage pou’ l’empêcher d’partir sans son accord. Sans d’mander son avis à Azalée, y la po’te su’ son dos. Il erre dans les couloirs, pè’du, avant d’trouver l’entrée d’l’infirm’rie.
Un jeune homme s’hâte pou’ l’i ouvrir la po’te vitrée avec d’grands yeux éberlués.
— Qu’est-ce qu’elle a ?
— Faut l’allonger, v’là c’qu’elle a ! Elle est sonnée à cause d’sa connasse d’pute d’sœur d’mes ioucs[2], p’tain ! Si j’la chope…
— Calmez-vous ! qu’s’exclame l’homme alors quNiels fait tous les efforts du monde pour pô perd’ l’contrôle et tout casser autour d’lui.
L’contact du visage d’Azalée cont’ sa nuque l’aide à lutter. Y prend une grande inspiration, assoit Azalée sur une chaise du p’tit couloir d’attente pis, avec un sourire désolé, kisse doucement sa joue gauche.
— Excuse-moi, qu’y souff’. J’attends, dans l’calme, ’vec toi.
Il s’assoit sur la chaise voisine pour accompagner ses paroles. En réponse, dans un sanglot, elle blottit sa tête contre son épaule. À l’intérieur de sa boîte crânienne, tout vrombit. Elle est complètement déboussolée. Elle tente de garder les yeux clos et de se concentrer sur l’odeur de Niels pour soulager sa douleur, touchée qu’il la surveille avec inquiétude jusqu’à ce que l’infirmière puisse la voir.
Suivi par la peur qu’Azalée lui en veuille, malgré la honte de s’taire et la fureur qu’il ressent pour Azora et de sa bande, y la boucle. Y tente c’pendant d’entrer avec Azalée dans l’infirm’rie, mais l’infirmière, avec douceur, trouve les mots parfaits pou’ l’rassurer. Il insiste quand même pour qu’elle ait son numéro, qu’è’ prend, attendrie.
È’ lui rédige un billet de r’tard pou’ l’cours d’anglais, qu’y fourre négligemment dans sa poche. Pis, dans l’couloir, y prend l’temps d’écrire un SMS à sa mère.
Hey m’man ! T’est en court où dans la salle des profs ? Je suit à l’infirmerie avec Azalée (pour elle). Faus qu’on parle avant que je retourne en anglais.
Il a pô l’temps d’ranger son cellulaire qu’sa mère l’i envoie un message su’ l’champ.
J’arrive. Bouge pas.
Y prend pô la peine d’répond’. Y connaît sa mère jusqu’au bout des ongles. È’ va p’u’ r’garder son cell’ et va accourir à l’infirm’rie en panique, même si qu’il a prév’nu qu’il y est pô pou’ lui mais pour Azalée.
Et jure, v’là t’y pô qu’è’ fait vibrer la po’te vitrée en l’ouvrant avec sauvag’rie. Elle ignore royal’ment l’air réprobateur d’l’homme à son comptoir et s’hâte su’ son fils.
— Ça va mon bébé ? Tu vas bien ? T’as rien ? qu’è stresse en l’examinant pour lui trouver des bleus ou des plaies.
— M’man, j’ai rien ! qu’y s’exaspère en l’vant les yeux au ciel. J’ai juste porté Azalée jusqu’ici.
— Oh, elle est malade, la pauvre petite ? qu’s’inquiète très sincèr’ment sa mère.
— Non, y souff’ pou’ qu’elle seule puisse l’entend’. Je l’ai invitée à la maison ce soir. M’man, faut qu’on l’aide, elle… C’est comme pour Zachée… On peut pô rester là à rien faire… J’sais pas comment m’y prendre… Elle… J’l’ai défendue c’matin, et à cause d’moi y l’ont frappée et…
Voyant son affol’ment, è’ l’serre fort cont’ elle, même si qu’y fait bin trois têtes d’p’us qu’elle.
— Oh mon bébé… Tu es parfait. Elle est comme chez elle à la maison. Je vais tenter d’en savoir plus auprès des autres professeurs, d’accord ? Toi, tu retournes en anglais. Je veux pas que tu aies des ennuis dès le pr…
— Bah, en fait, m’man…
— Laisse-moi d’viner… Trop tard ?
— Seize heures d’colle, mais c’tait pou’ défendre Azalée m’man ! Pardonne-moi !
— Mon bébé, je ne t’en voudrai jamais d’avoir du cœur. Je suis fière de toi. Calme-toi mon cœur. J’vais essayer d’faire sauter tes heures. On en r’parl’ra à la maison, file en cours.
È’ l’embrasse longu’ment et desserre leur étreinte. Niels bouge pô, et une grande inquiétude s’lit su’ son visage alo’ qu’son r’gard s’pose su’ la po’te close d’l’infirm’rie.
— Va… Je vais attendre ici jusqu’à mon prochain cours. Je t’envoie un SMS quand il y a du nouveau.
— Merci, m’man…
Les larmes aux yeux alors qu’y r’tourne en classe, y r’mercie l’monde d’l’i avoir offert une mère aussi merveilleuse, qui lui hurle pô d’ssus alors qu’il a pô t’nu sa pr’messe et qui, en plus d’ça, est r’connaissante d’avoir un fils aussi extraordinaire. Là, è’ d’vrait être en train d’travailler son pr’chain cours et d’tout faire pour êt’ tant acceptée par les élèves qu’par les aut’ profs, mais au lieu d’ça, elle attend patiemment d’avoir des nouvelles d’une élève qu’elle a eu qu’une heure en classe pou’ l’rassurer !
Y peine à r’trouver la salle d’classe, interrompant même une fois l’mauvais cours. Y s’excuse plat’ment en expliquant qu’y s’est pè’du. L’jeune homme, adorab’, rajuste ses lunettes en d’mi-lune et l’i explique lent’ment l’chemin. Y frappe calm’ment à la po’te d’la salle d’classe. La voix d’Madame Lespine l’i o’donne d’entrer. Y s’excuse avec des mots inarticulés en l’i tendant son billet de r’tard. Sans un mot, les lèv’ pincées, è’ l’i désigne la table vide su’ laquelle son sac et c’ui d’Azalée sont posés.
Y sursaute lo’sque la sonn’rie annonce la fin d’l’heure et qu’Madame Lespine r’tient ses élèves pou’ leur donner leurs d’voirs pou’ l’prochain cours. Il a rin suivi du cours, toutes ses pensées tournées vers l’infirm’rie, et surtout, vers celle qui s’y trouve, Azalée, sa n’velle amie…
— Attendez ! M’dame Lespine !
— Monsieur Laforêt ! qu’è’ répond sèchement. Que voulez-vous ?
— J’vous présente mes excuses. Ma camarade souffrait et j’ai pô réfléchi. C’tait pô intentionnel d’vous pousser.
L’visage d’la vieille femme s’adoucit, et è’ l’i sourit.
— Votre mère nous avez prévenus que vous étiez comme ça. C’est bien de secourir les autres, Monsieur Laforêt, mais faites attention à vous. Il y a une bonne façon de s’y prendre, et une mauvaise. Celle-là n’était pas mauvaise, mais elle était maladroite et irréfléchie. Elle aurait pu vous attirer de gros ennuis. Avec un autre professeur, qui sait où cela aurait mené, pensez-y.
— Merci, M’dame Lespine. Encore toutes mes excuses. Vos conseils m’sont précieux, Diou !
Avant d’chè’cher la cafét’ pou’ l’repas d’midi, Niels vérifie en scred son cellulaire : rin, aucune nouvelle, ni d’l’infirmière, ni d’sa mère. Y décide d’y faire un détour.
Lo’squ’il arrive dans le p’tit couloir, qu’il a l’impression d’mieux connaît’ qu’le reste d’l’établiss’ment, sa mère discute avec l’infirmière, et, parfait’ment silencieuse, Azalée s’tient un peu en r’trait. Y s’hâte vers elle et la prend dans ses bras, comme sa mère l’a fait avec lui moins d’une heure plus tôt, pour l’i d’mander comment è’ va. È’ l’i explique à l’oreille qu’elle a dormi pa’c’qu’elle était sonnée mais qu’è’ va mieux, pis è’ l’supplie d’demander à sa mère d’arrêter d’parler à l’infirmière comme une maman poule.
— M’man, on d’vrait gentiment laisser M’dame aller manger, comme nous. T’pourras la voir tantôt !
— Ouin… Comment tu te sens, ma belle ? qu’è’ d’mande à Azalée avec douceur. Tu es sûre que tu ne veux pas appeler tes parents et rentrer chez toi ? Tu es toute pâlotte ! Tu as des vertiges ? Tu as envie de vomir ? Tu peux marcher toute seule, pitchoune ?
— M’man, t’l’i fous la chienne. J’vais bin m’occuper d’elle. Merci M’dame d’vous être occupé d’elle. Aza’, accroche-toi à mon cou, j’vais t’porter. Et proteste pô, qu’il ajoute, autoritaire, en voyant le r’gard qu’è’ l’i lance.
È’ cède en l’vant les yeux au ciel et obéit. Y la po’te su’ son dos alors qu’sa mère les couve tend’ment du r’gard et qu’l’infirmière les observe curieus’ment. Sur son dos, elle se sent libre et légère, elle qui a tendance à se voir comme un boulet qui se traîne, avec ses kilos en trop qui lui ont valu des surnoms tels que « La boulotte » ou « Gros tas » ou, comble de tous, « Azaléléphant ». Sans trop savoir pourquoi, elle a envie de sourire quand elle entend les murmures étonnés sur leur passage. Elle a envie de se ficher de tout, et elle a le sentiment qu’aucune cruauté ne peut l’atteindre en plein cœur tant qu’elle est avec lui. Elle est l’immondice que personne ne veut toucher, mais elle est l’immondice que personne ne veut toucher que le magnifique Niels porte dans son cœur et place sous sa protection divine. Personne ne le connaît, mais elle sait qu’il sera apprécié de tous, il ne peut évidemment point en être autrement !
— Tu peux me reposer maintenant, Niels, souffle-t-elle à son oreille alors qu’il peine à se frayer un chemin dans la cafétéria bondée de monde. Et, bien entendu, je peux porter mon sac, ne t’en fais pas. Tu vas te faire mal au dos à t’obstiner comme cela. Je suis plus lourde que toi, je parie ! De surcroît, tout le monde nous fixe étrangement et cela me met mal à l’aise…
Il l’ignore et traverse la cafétéria jusqu’à la table la plus isolée qu’il a pu trouver. Il la pose délicatement sur une chaise et lui ordonne de ne pas bouger. Il revient quelques minutes plus tard avec deux plateaux remplis à souhait.
— J’ch’ais pô c’que t’aimes ou pô, du coup j’ai pris d’tout, qu’il explique en s’asseyant en face d’elle.
Pis y la r’garde manger et la quitte p’u’ des yeux jusqu’à la fin du r’pas, lui posant tout un tas d’questions sur elle.
— Parle-moi d’toi, Aza’.
— J’ai trois sœurs, dont l’une est dans un internat Londonien. Elle ne voulait pas être une bête de foire car on est triplettes. Axelle est la plus jeune mais elle est très mature et…
— Parle-moi d’toi, vraiment. T’évites en parlant d’tes proches. C’toi qui m’intéresses, Aza’, pô ta famille. C’que t’aimes, c’que t’aimes pô, qui t’es, tout c’qui t’concerne. C’toi mon amie, pas les aut’.
Azalée sent une forte chaleur lui irradier le visage et les oreilles alors qu’elle prend une teinte rubiconde qui la met mal à l’aise. Elle baisse la tête sur son assiette et enfourne une énorme boulette de viande pour avoir le temps de réfléchir pendant qu’elle mâche. Niels, loin d’être dupe, attend patiemment en mangeant une ration de frites.
— Hey toi ! T’as jamais vu quelqu’un bouffer ? Ouais toi ! Bah alors occupe-toi d’ton assiette au lieu d’la r’garder comme une bête de foire, sti ! qu’il enrage cont’ une lycéenne qui fixe Azalée avec l’air dégoûté et choqué.
Les aut’ élèves qu’agissaient comme elle s’sentent eux-aussi visés et baissent la tête su’ leurs assiettes, certains honteux, d’aut’ qu’ont la chienne pis d’aut’ trop surpris pour réagir aut’ment.
— T’occupes pô d’eux, t’es magnifique, qu’il ajoute à l’intention d’Azalée, qui r’ferme son gilet jusqu’au col, met sa capuche et tire su’ son tee-shirt au maximum, honteuse d’manger à la cafét’ alors qu’elle est rond’lette. T’es même pô en surpoids, c’quoi leur problème, à ces blaireaux, sérieux… qu’y r’mine, plus pou’ lui-même qu’dans l’attente d’une réponse.
— Je peins, dit simplement Azalée, déterminée à s’ouvrir à lui pour faire diversion en lui parlant d’elle comme il l’a demandé mais ne sachant pas par où commencer. Je gribouille et je ne suis pas douée du tout, mais je me sens bien quand je fais ça, affirme-t-elle en lui tendant, d’une main fébrile, l’une de ses dernières créations, qu’elle sortait soigneusement de sa farde pendant qu’elle expliquait sa passion.
Niels reste sans voix : il a l’impression qu’c’est lui qui s’est pris la tête dans l’mur p’u’ tôt dans la matinée. C’te fille dit avoir aucun talent, mais è’ vient d’l’i offrir un aller simple pou’ l’paradis ! Il entre pou’ d’vrai dans la toile, tant l’paysage qui s’y trouve l’i sembl’ réel et haut en couleurs. Au pr’mier plan, trois p’tites filles identiques sourient d’toutes leurs dents avec, derrière elles, une pleine verte pis, p’u’ loin, des montagnes enneigées. Y r’connaît les yeux azur et, là, y rêv’rait d’rencontrer l’Azalée enfant pou’ qu’è’ pè’de jamais son sourire dans l’futur, pou’ qu’l’Azalée du présent soit comblée d’bonheur et aie jamais connu l’même enfer su’ Terre qu’Zachée. Les larmes m’nacent couler, mais y peut pô s’résoud’ à détacher son r’gard d’c’te magnifique peinture.
— R’dis jamais qu’t’es pô douée du tout, qu’y la s’pplie dans un souff’ quasi imperceptible.
[1 = dans le titre du chapitre] Erreur volontaire
[2] Couilles
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