22 Nouveaux départs
Azalée, angoissée, se ronge un ongle si fort qu’elle se fait saigner. Devant elle, la façade d’une maison bleu pâle participe à l’éclat de vie du village allemand dans lequel se situe la bâtisse. Une porte en bois, bleue également, joliment ornée de chiffres en laiton pour indiquer le numéro de la rue, la nargue.
Ses doigts effleurent le heurtoir finement sculpté, en laiton lui aussi dans un souci d’harmonie. Elle demeure pantoise, sentant son palpitant comme tout de guingois. Comment va-t-elle s’introduire auprès d’Alexis ? « Salut, c’est moi, Azaléléphant la grosse nase ! Je viens vivre à tes dépens puisque tu as révélé au grand jour que tu es mon aînée. Ma génitrice m’a expulsée du domicile familial et je dors souvent dehors. Je me suis enfuie après que ma triplette et sa bande sont allées trop loin et que j’ai manqué mettre fin à ma misérable existence. Tu aimes les cookies ‽ Je t’en ai préparé une fournée ! ». Et dans l’hypothèse où ce n’est pas elle qui ouvre, mais son fiancé ? Comme se prénomme-t-il, diantre ‽
Elle secoue la tête pour ne point errer entre les fils menaçants de ses pensées décousues. Adoncque, elle se ressource goulument du courage volubile présent dans l’oxygène, dont elle s’imprègne à renforts de longues inspirations désespérées. Et enfin, elle abat le heurtoir contre la porte, à trois reprises, timidement malgré sa tentative de ne point céder à la couardise qui l’habite contre sa volonté.
Elle patiente. A-t-elle toqué assez-fort ? Quelqu’un va-t-il venir ? Et si…
Un bruit la fait se retourner en panique : il ne s’agit que d’un garçonnet qui passe dans la rue en skateboard. Ses muscles se détendent sous l’effet d’un soulagement immédiat qu’elle accueille benoîtement en son sein au vu des circonstances actuelles. Depuis des années, elle subit une accoutumance terrible à la crainte d’absolument tout et quiconque : tout est prétexte à l’humilier et à la rouer de coups, malheureux gibet de potence qu’elle est devenue pour la sainte jubilation de sa triplette et de sa bande.
Avec un sourire contrit, elle se retourne vers la porte et saisit à nouveau le heurtoir. Elle se contraint à l’abattre plus puissamment contre le bois verni, à cinq reprises.
— Oui, oui, je viens, je viens ! s’exclame joyeusement la voix de sa grande sœur depuis l’intérieur.
Alexis ouvre, un sourire éclatant sur le visage, dans une magnifique robe courte fleurie, malgré la saison. À sa vue, Azalée frissonne en rajustant son écharpe jaune moutarde contre son pull en mohair gris souris, ne pouvant pas concevoir, même dans le contexte le plus loufoque qui soit, se vêtir aussi légèrement en plein février.
— Oh, Azalée ! Qu’est-ce que tu fais là, ma toute belle ‽ s’émerveille Alexis en la serrant fort contre elle puis en la tirant dans le hall d’entrée.
Azalée, ignorant comment réagir, reste les bras ballants pendant l’étreinte. Tout le monde la déteste depuis des années, donc elle n’a pas l’habitude de telles marques d’affection. Excepté depuis quelque temps de la part de… Non, elle refuse d’y penser, elle les a perdus ! Pendant qu’elle attend qu’Alexis cesse le câlin et s’éloigne d’elle, elle renifle son odeur, tout en détaillant l’immense hall d’entrée du regard.
Malgré elle, les yeux embués de larmes, elle sourit. L’endroit est sublime. À côté d’un vieux portemanteau artisanal en bois, une magnifique commode en bois vernis, sur laquelle repose un bol, dans lequel elle devine qu’Alexis et son fiancé déposent leurs clefs. Au-dessus, un superbe miroir finement ouvragé, ancien lui aussi. Un peu plus loin, un guéridon, artisanal tout comme le portemanteau, soutient un vase splendide, débordant de magnifiques fleurs de toutes les couleurs. Un meuble à chaussures, d’un bleu identique à celui de la porte, tranche avec tout le reste.
Pourtant, ce n’est pas ce qui touche Azalée. Ce qui la fait pleurer et sourire à la fois, ce sont les cadres qui décorent le mur, car elle les connait par cœur. Et pour cause, elle a passé des heures à peindre ces toiles ! Elle ne comprend pas : elle n’a jamais rien montré de tout cela à Alexis, alors comment les a-t-elles obtenues ? Et puis, ne les avait-elle pas jetées à cause de tout le dégoût d’elle-même que son manque de talent lui inspirait ? Si c’était un mauvais tour d’Azora, elle avait raté son coup, définitivement ! Alexis et son fiancé semblent toutes les aimer, ces fichues croutes hideuses censées représenter sa famille !
Pour chasser les larmes qui menacent, elle lève les yeux vers le ciel. Et elle remarque le sublime lustre de cristal, dans lequel elle s’imagine se refléter en millions d’exemplaires. Et effectivement, elle ne peut qu’imaginer, car les fameuses larmes obstruent sa vue.
Azalée l’ignore, mais le visage ravagé par un océan de tristesse de Niels est un parfait miroir du sien en cet instant. L’adolescent, d’une pâleur effrayante, amaigri, renifle bruyamment, s’essuie les yeux puis le nez avec le bras. Son cœur douloureux hurle, implorant : « pitié, Az’, r’viens ! Envoie-moi don’ au moins un signe qu’tu vas bien, à m’ment d’nné ! ». Ses doigts fébriles effleurent les cordes de sa guitare. Son estomac est tout retourné.
— Pour ma Merveille… souffle-il pour s’encourager.
Décidé malgré tous ses doutes et craintes, il se saisit de l’instrument, duquel il n’a plus réussi à jouer depuis l’arrestation de son père. Même si le retour de ce dernier était inespéré, il n’est toujours pas parvenu à briser le barrage érigé au plus profond de son être et qui l’empêche non seulement de jouer mais aussi de chanter.
Il soupire longuement puis répète, plus fort :
— Pour ma Merveille !
Une mélodie s’élève doucement sous ses doigts tremblants. Lorsqu’il se met à chanter, sa voix est rauque, si bien qu’il ne la reconnaît pas immédiatement.
Tu sais, c'est clair, c'est comme une pluie d'étoiles
Je sais, la nuit, quand la lune se dévoile
Que mon cœur n'est pas fait de glace
Dans mon cœur-
Souvent mes rêves m'animent et me donnent de l'espoir
Je veux aller jusqu'au bout de l'histoire
Moi, j'ai envie d'y croire dans mon cœur
Tout est devenu clair le jour où tu m'as pris la main, montré le chemin
Alors, j'ai regardé l'univers me sourire
Me dire "que tout ira mieux demain" (oh, oh)
Demain (oh, oh)
La vie, l'espoir, l'inquiétude qui frappe au hasard
La peur de me retrouver dans le noir (mm, mm)
Moi, j'ai envie d'y croire dans mon cœur
Tout est devenu clair le jour où tu m'as pris la main, montré le chemin
Alors, j'ai regardé l'univers me sourire
Me dire "que tout ira mieux demain" (oh, oh)
Demain (oh, oh)
Je serai, je serai là si tu tombes
Je serai, je serai là pour t'attendre (je serai)
Je serai, je serai là si tu tombes
Je serai là pour t'attendre
Tout est devenu clair le jour où tu m'as pris la main, montré le chemin
Alors, j'ai regardé l'univers me sourire
Me dire "que tout ira mieux demain"
Tout est devenu clair le jour où tu m'as pris la main, montré le chemin
Alors, j'ai regardé l'univers me sourire
Me dire, "que tout ira mieux demain"
On s'enfuit, on sera même heureux ici dans le tourbillon des envies
Tant d'importance en notre vie
On s'enfuit, on sera même heureux ici dans le tourbillon des envies
Tant d'importance en notre vie
Il n’ouvre pas les yeux immédiatement. Des frissons d’émotions qu’il ne peux pas contrôler le traversent. Lorsqu’enfin il se sent prêt à se reconnecter à ce qui l’entoure, Caroline, en larmes, l’observe depuis le seuil. Dans son regard, il lit toute la compréhension du monde. Elle voit dans son âme. En cet instant, elle ne semble plus ressentir la peur qu’il la haïsse ni la souffrance face à son mépris pour elle. Et lui, il ne ressent plus de rancœur envers elle, bien trop occupé à mourir lentement de l’absence d’Azalée.
Doucement, Caroline, caressant son ventre pas encore arrondi par la grossesse avec amour, s’approche de Niels pour le serrer contre lui.
Son visage blotti contre le cou de son grand garçon, elle respire longuement son odeur, comme il le faisait quand il n’était encore qu’un nouveau-né.
— Je t’aime tellement, mon trésor. Je serai toujours là pour toi, mon amour. Tout va s’arranger… Azalée va revenir !
Les muscles de Niels se tendent à l’évocation de celle qu’il aime et qui avait enfin accepté d’être sa blonde… avant de vouloir attenter à ses jours en sautant du toit de l’établissement scolaire.
— J’pas dû êt’ là pou’ elle comme y l’fallait, m’man… Elle croyait du’ comme fer qu’personne l’aime. J’veux p’us faire éternell’ment la même erreur. Je t’aime, m’man, et j’aim’rai c’bébé.
Lentement, d’un geste hésitant, il pose une main sur celle de Caroline, sur son ventre.
— Ch’uis dés’lé, m’man… Toi et p’pa z’avez pas tort, M’sieur Beaumont doit faire partie d’la vie d’son enfant. Juste, promets-moi qu’ça s’ra t’jou’ p’pa qu’t’aime. Ça m’tue d’avoir détruit not’ famille. Si p’pa avait pas voulu payer pour mon erreur en allant en prison jamais… T’pas une pute, j’le pensais pô !
— Je sais mon bébé, viens-là.
Caroline recouvre tendrement le cou de Niels de baisers.
Leur étreinte se prolonge dans un silence rempli certes de peur et de tristesse, mais aussi d’amour, de douceur et de pardon. Lorsque Frank et Jacob passent dans le couloir et les découvrent ainsi, sans un mot, un sourire léger sur les lèvres, Frank entoure Caroline et Niels de ses bras. Jacob, grand effacé de la famille, hésite brièvement avant de les rejoindre. Caroline inspire longuement pour s’imprégner pleinement de ce moment. Il ne manque plus que Zachée pour rendre l’instant absolument parfait.
— Je vous aime tous tellement…
La voix de Caroline s’enraye d’émotions confuses trop longtemps contenues au fils des derniers jours alors qu’elle sert les trois des quatre hommes de sa vie plus fort contre elle.
Dans l’esprit de Niels, les digues cèdent, le prenant par surprise. Comme il est soudain secoué de sanglots, Caroline, Frank et Jacob resserrent l’étreinte autour de lui. Jacob lui frotte le dos maladroitement, Caroline lui répète à qui mieux-mieux que « ça va aller, mon bébé, ça va aller… » et Frank lui passe les mains dans les cheveux pour le réconforter. Pour compléter ce tableau d’une famille soudée, Niels s’imagine la présence silencieuse mais ô combien essentielle de Zachée. Ses sanglots redoublent d’intensité alors même que, paradoxalement, il se sent soutenu, aimé, écouté et tellement plus…
Lorsque le téléphone de Caroline sonne depuis la chambre parentale, elle l’ignore. Cependant, face a l’insistance de la personne qui cherche à la joindre en rappelant encore et encore, elle se résigne à mettre fin à l’étreinte dans un long soupire exaspéré et quitte la pièce.
Frank, Jacob et Niels s’observe avec attention, chacun prêt à soutenir les autres en cas de besoin.
— Tu…
Jacob ne termine pas sa phrase, mais il sait que son père et son frère ont parfaitement compris sa question silencieuse.
Niels observe sa guitare d’un air dubitatif. Enfin, il hoche positivement la tête, dans l’incapacité de prononcer le moindre mot, comme si sa voix s’était envolée vers Azalée en même temps que la mélodie chantée quelques minutes plus tôt en pensant à elle.
— Elle…
Niels n’entendra jamais la suite des paroles de Jacob car, c’est plus fort que lui, il plaque ses mains contre ses oreilles et ferme très fort les yeux, refusant quelque mensonge rassurant sur elle. Elle est en vie, elle va bien, elle va revenir… Elle ! elle ! elle ! Mais qu’est-ce qu’ils en savent, tous ?! Elle est pas en vie, elle va pas bien, elle va pas revenir… Elle ! elle ! elle ! Elle rien du tout ! Pour le moment, la seule réalité qui existe n’a pas de sens car c’est une réalité sans elle, alors, le futur et ses « elle va faire ci ou ça » il s’en cogne le kiwi contre la table basse.
Lorsque Niels rouvre les yeux, il est seul, mais il ne retire pas immédiatement ses mains de ses oreilles. Cela se fait progressivement. Il fronce les sourcils d’abord, peu sûr d’avoir véritablement entendu quelque chose. Légèrement, il diminue la pression sur ses oreilles, sans pour autant enlever ses mains. La voix étouffée de sa mère lui parvient. Son ton outré le surprend, et il découvre ses oreilles totalement.
Sa mère marmonne des paroles incompréhensibles qu’il devine être une flopée de jurons puis hurle depuis sa chambre :
— MES AMOURS, J’AI ÉTÉ APPELÉE AU LYCÉE, JE REVIENS AU PLUS VITE !
Stressée et angoissée par cet imprévu, Caroline troque rapidement son jean délavé et son débardeur contre son chemisier blanc à col rond, sa minijupe bleu marine, ses coulants couleur chair et ses talons aiguille bleu marine eux aussi.
Elle ne prend pas le temps de se maquiller et se coiffer soigneusement puis de s’inspecter dans son miroir, comme elle le fait toujours avant de se rendre au lycée. Elle s’empare de son sac à main et descend énergiquement les escaliers. Elle ne se doute pas que, lorsqu’elle claque la porte d’entrée derrière elle, Niels a la sensation d’être abandonné, ce qui est non pas seulement fréquent mais systématique chaque fois que l’un des membres de la famille quitte la maison ces derniers temps, depuis qu’Azalée…
L’esprit tout à son entrevue imminente avec le directeur de l’établissement, elle ne prête pas autant attention à sa conduite qu’à l’accoutumée. Certes, elle aurait souhaité rester en famille et être présente pour Niels, qui ne s’est plus aventuré hors de leur maison depuis l’incident sur le toit du lycée, mais son métier est actuellement la seule source de revenue du foyer et cela la préoccupe énormément, puisqu’elle ignore totalement si son époux aura prochainement une situation professionnelle stable compte tenu de son séjour, bien que relativement bref, en prison.
— Viarge, Caro reprends-toi, tout va bien, Frank va vite trouver quelque chose !
Et si, dès que Niels n’avait plus l’un de nous à la maison pour veiller sur lui, il… réussissait là où Azalée a, fort heureusement, échoué ? Je ne veux pas perdre mon bébé… Il vaudrait mieux attendre avant de dénicher un poste à Frank ! Financièrement, la famille comptera sur moi le temps qu’il faudra ! Il faut juste espérer que mon remplacement dure aussi longtemps que possible… Monsieur Lange…
— VIARGE ! C’PAS DIOU POSSIB’ ! LA PRIORITÉ C’EST POUR LES CHIENS ‽ AGITÉ DU BOCAL !
Après force maîtrise de sa personne durant le trajet, Caroline se gare sur le parking de l’établissement. Elle s’inspecte dans le rétroviseur central de sa Toyota rouge délavé, sort son maquillage de son sac à main beige pour se maquiller puis soupire longuement.
Prise au dépourvu par l’appel de dernière minute du directeur de l’établissement qui la sommer de venir au plus vite, elle n’a pas eu le temps de coiffer ses longs cheveux blond platine en un chignon parfait et, bien qu’elle ait des élastiques et épingles à cheveux dans son sac, elle n’a pas sa brosse.
Malgré tout, dans un élan d’espoir, elle ouvre la boîte à gants… pour constater qu’elle n’a pas sa brosse de secours. Elle se souvient alors qu’elle l’avait prêtée à Azalée le jour où Charlotte, jalouse de l’attention qu’Anaïs avait portée à une autre camarade de classe et soucieuse de garder sa place parmi ses favorites, avait décidé de s’en prendre à Azalée en la rouant de coups et en lui tirant les cheveux sous un prétexte d’hurluberlu absolument aberrant. Certes, Caroline n’avait pas pu faire grand-chose pour la tenue souillée de boue de la pauvre petite tourterelle à l’aile brisée qui lui évoquait Azalée sur l’instant, mais elle avait au moins pu lui permettre de sauver ses cheveux, atténuant les reproches et remarques désobligeants de ses autres professeurs.
Elle sort du véhicule et fait passer sa chevelure dans son dos, veillant à ce qu’aucune mèche n’obstrue sa vie et semble dissimuler son visage aux autres et à ce qu’elle n’ai pas l’air échevelée, et donc négligée. Elle vérifie ensuite sa tenue et prend un air pincé : avec sa grossesse, sa poitrine est désormais plus volumineuse, et compte-tenu des événements récents, elle n’a pas encore renouvelé sa garde-robe, d’autant plus que son ventre ne s’est pas encore vraiment arrondi au point de rendre l’heureux évènement qu’elle attend tant visible. Elle tente d’aplatir ses seins, avant de se maudire intérieurement d’être aussi idiote.
Monsieur Lacroix est très à cheval sur le code vestimentaire et les apparences, tant concernant sa fille et les autres élèves que concernant les professeurs et le personnel de l’établissement. De surcroît, cette dondon de Madame Toucan s’est plainte à plusieurs reprises des comportements, propos et tenues de « délurée » de Caroline.
À nouveau, elle soupire longuement, puis, prenant son courage à deux mains, se dirige vers le bureau du directeur. Lentement, avec une assurance de surface, car elle est observée par Théo, l’air mal à l’aise et horrifié, et ceux qu’elle devine être ses parents, elle toque à la porte et attend que l’on lui dise d’entrer.
Elle déglutit lorsque l’ordre survient, ouvre la porte et passe le seuil. Monsieur Lacroix, qui ne prends même pas la peine de se lever, la jauge, avec un air sévère qui ne lui inspire rien de bon. Sans parler ni la saluer, il lui désigne un siège pour qu’elle s’y installe.
Elle doit lutter contre le mauvais pressentiment qui lui tiraille les entrailles et forcer ses jambes à lui obéir au lieu de l’abandonner.
Elle lutte contre son propre corps pour ne pas se tortiller, une fois assise. Mal à l’aise dans son chemisier qui lui serre la poitrine, elle passe sa jambes droite sur sa jambe gauche, pose une main sur son genou et se frotte la nuque avec la seconde.
Dans un silence qui la glace, Monsieur Lacroix continue à la fixer. Avisant sa poitrine, il semblant la juger, en mal. Madame Toucan s’est-elle plainte une fois de trop ? Elle tente de ne pas froncer les sourcils, mais est incapable de savoir si elle a réussit.
N’y tenant plus, elle s’éclaircit la voix puis demande :
— Comment puis-je vous satisfaire, Monsieur le directeur ?
— Eh bien. Je ne vais pas passer par Quatre Chemins. Il a été porté à mon intention que…
Il tousse, pour dissiper son malaise autant que pour sélectionner soigneusement ses paroles.
— Votre comportement laisserait apparement suggérer que…
Comme Caroline un peu plus tôt, il se frotte la nuque, gêné, porte à nouveau le regard sur sa poitrine, puis se souvient que son visage est vingt centimètres plus haut.
Caroline, les joues en feu et rougies, change de position. Le coude sur son genoux et le dos de sa main soutenant son menton, elle espère dissimuler son corps à Monsieur Lacroix.
— Madame Toucan vous a sans doute révélé que j’ai effectivement des relations sexuelles avec le professeur Beaumont. Je n’ignore pas qu’une telle relation entre collègues est prohibée ou du moins déconseillée, mais nous ne sommes pas en couple et mon époux revendiquera la paterni…
La façon dont Monsieur Lacroix la dévisage, l’air de ne pas du tout être au courant de la situation, la remplit d’effroi et elle s’interrompt au milieu de sa phrase. La façon dont il observait sa poitrine avec sévérité et jugement ainsi que sa difficulté à lui exposer l’objet de sa convocation l’ont induite en erreur. Visiblement, elle s’est fourvoyée et il ne s’agit absolument pas de cela.
Mais quoi don’ alors, viarge ‽
— Les parents de Monsieur Vigneron exigent de vous… confronter. Ils sont déterminés à porter plainte contre vous et contre le lycée. Selon eux, vous seriez coupable d’abus sur mineur et par la même occasion de pédophilie.
Caroline se redresse vivement, sous le choc. Elle était à des années lumière de s’imaginer de telles accusations à son encontre. Bien que parfaitement consciente de sa totale innocence, elle ne peux pas s’empêcher de se repasser dans son esprit tous les moments passés avec l’adolescent pour déterminer quel comportement de sa part aurait pu sembler inapproprié à un œil extérieur. Elle ne comprend absolument pas : hormis la fois où elle lui a foncé dedans dans le couloir et qu’il a eu une érection et les quelques fois où Niels, qui a fini par s’en faire un ami plutôt qu’un rival, l’a invité à la maison, elle ne l’a jamais vu en dehors de la salle de classe, et encore moins seule à seul.
— P… pédophilie ? Viarge… Sur quelles preuves fondées ‽ C’est aberrant ! Ces enfants sont comme les miens, jamais je ne…
— Vous n’avez visiblement aucun scrupule à avoir des relations sexuelles avec vos collègues, cela ne joue pas en votre faveur !
— Avec UN collègue, pas MES collègues. Et cela n’est pas un argument valable, cela va de soit, d’autant plus que Monsieur Beaumont est un ADULTE libre de ses choix et responsable et que compte tenu du fait qu’il est professeur et moi simple remplaçante, je ne peux en l’occurrence pas abuser de mon pouvoir sur lui ! Théo est un ENFANT ! Il a l’âge de mon fils ! C’est l’un de ses amis ! J’ai toujours été très professionnelle et ne l’ai jamais traité différemment des autres élèves !
— Évitez de l’appeler par son prénom, cela risquerait d’aggraver votre cas devant ses parents et…
— Et vous devriez éviter d’avoir sans cesse les yeux rivés sur ma poitrine. Je ne vous accuse pas pour autant d’être un pervers, Monsieur Lacroix. Je présume que vous êtes un homme intègre jusqu’à preuve du contraire et j’espère que vous en ferez de même me concernant. De plus, quelqu’un a-t-il pris la peine de questionner Théo ? de l’écouter ? de le prendre au sérieux ? Si c’était le cas, nous n’aurions même pas cette discussion car il aurait tout démenti !
— Il se trouve, Mademoiselle Laforêt, que les accusations semblent fondées.
Quoi ?
Elle a un bref rire sans joie, incrédule. Il sort une photo du porte vue placé devant lui et la fait glisser sur le bureau pour la lui montrer. Elle reste bouche bée : elle reconnaît son visage souriant… associé à un corps nu qui n’est pas le sien ! Le montage est si bien fait qu’elle pourrait elle-même y croire, si la cicatrice de sa césarienne avait été présente sur l’image.
Elle dévisage Monsieur Lacroix, sans comprendre.
— Madame Vigneron a trouvé ce cliché sous l’oreiller de son fils.
— Ce n’est pas mon corps, il s’agit d’un fantasme d’adolescent, non de la réalité ! Théo a-t-il nié ou au contraire avoué quoi que ce soit ? Vous gérez toutes les accusations de pédophilie contre vos professeurs ainsi ?
— Le cliché sera analysé pour en définir la véracité ou non, et Monsieur Vigneron sera bien évidemment entendu. Je ne vous accuse actuellement de rien, je vous tiens simplement au courant de la situation, qui est inédite pour moi. Loin de moi l’idée de vous offenser et de porter une quelconque accusation, je n’ai en réalité jamais eu à faire face à ce genre de chose. Ce n’était pas dans mon intention et je ne m’attendais pas à ce que vous vous emportiez ainsi immédiatement. J’essaye de vous soutenir au mieux sans pour autant donner à la famille Vigneron une impression d’injustice et de ne pas être prise au sérieux. Cette photo est la plus compromettante, mais pas la seule…
Il lui fait passer tout une série de photographies. Éberluée, au milieu de montages, elle découvre aussi des clichés authentiques d’elle, certains pris à son insu, d’autres issus de l’album familial ou pris les jours où Jacob invitait ses amis.
—Vous réalisez que ce n’est pas à vous de me montrer ces photos et que vous ne devriez même pas être en leur possession ?
Plus Caroline tente de gérer la situation, plus elle comprend que son insistance à clamer son innocence enfonce le dernier clou de son cercueil. Lorsque, enfin, elle quitte le bureau du directeur et regardent sa voiture, après une longue discussion aussi stérile que houleuse, elle se sent vide.
En pleurant, Théo a avoué fantasmer sur elle depuis sa prise de poste. Cependant, il a eu beau assurer qu’elle n’avait jamais eu de geste ni parole inappropriés à son égard, ses parents, surtout sa mère, telle en bouledogue s’acharnant à montrer les crocs, n’en démordaient pas et exigeaient son renvoi immédiat , menaçant de retirer leur fils de l’établissement.
De ce qu’elle avait compris, a l’origine, Monsieur Lacroix n’avait pas prévu de la confronter aux Vigneron, mais Madame Vigneron s’était crue dans son bon droit d’empêcher Caroline de partir et de pénétrer dans le bureau, alors qu’elle-même, son époux et son fils attendaient simplement une entrevue avec Monsieur Lacroix pour savoir ce qui avait été dit durant son entrevue à elle et quelles mesures avaient été prises pour protéger Théo et tout autre enfant au moins le temps d’enquêter sur elle.
Elle entre dans l’habitacle, plaque ses mains contre son visage et s’affale sur le volant, klaxonnant involontairement.
— B’diou d’marde… marmonne-t-elle.
Une fois de plus, son tempérament l’a poussée à parler au lieu de se taire et d’attendre. Elle sait pourtant qu’il vaut toujours mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche.
Elle ne démarre pas tout de suite, observant le passages d’élèves et de professeurs qui n’ont pas terminé leur journée pour tenter de s’apaiser.
Monsieur Lacroix a tenté de la rassurer en lui disant que compte tenu des dires de Théo, il allait être de son côté et tout faire pour dissuader les parents de déposer effectivement plainte et de mener la faire beaucoup plus loin que nécessaire au lieu de mettre fin à ce terrible malentendu.
Elle se sent observée par tout un chacun, scrutée à microscope, comme si tous savaient de quoi l’accusent les Vigneron. Elle déglutit difficilement.
Ce n’est que lorsqu’elle sent les larmes poindre si elle met le contact et quitte le parking pour retourner auprès des siens.
Durant tout le trajet, elle se demande encore et encore comment elle va bien pouvoir raconter les événements à Frank et ses enfants.
Annotations
Versions