La fête des employés
Il était 19 h, ce samedi, quand j’allai chercher Annabelle. Je l’attendais devant chez elle, installé dans ma Clio. J’avais mis une playlist de The Smiths qui jouait sur l’autoradio, les accords mélancoliques tournaient en boucle tandis que mes doigts tapaient nerveusement sur le volant.
Elle apparut avec une demi-heure de retard. Plus belle que jamais dans sa courte robe bleu clair. J’avais moi aussi sorti mon meilleur costume et un nœud papillon bordeaux soigneusement noué.
Lorsqu’elle s’installa à côté de moi, je mis le contact et repris la route, conduisant prudemment au rythme de There is a light that never goes out. Son parfum flottait dans l’air. Je la désirais tant.
— C’est sûrement le seul moment où elle sera toute à toi, Jo, prévint la voix.
Je l’ignorai. Nous arrivâmes sur le parking, puis je me tournai vers Annabelle. Elle était occupée à répondre à un message sur son téléphone. J’éteignis le moteur, la musique s’arrêta d’un coup. Annabelle releva la tête de son téléphone, comme si elle était arrachée d’une hypnose. Nous descendîmes de la voiture et nous mêlâmes à la foule.
Sous les projecteurs multicolores, dans le vacarme des rires et des conversations qui se mêlaient à la musique, la soirée battait déjà son plein.
Nous nous dirigeâmes vers le bar pour commencer la soirée avec deux grands verres de vin de qualité moyenne. Annabelle était sollicitée de toutes parts. Son attention devint volage. Elle dansait, puis riait avec des gens qu’elle ne connaissait pas encore quelques minutes auparavant. J’essayai tant bien que mal de la suivre, mais je n’étais pas aussi à l’aise qu’elle.
J’aperçus Kevin dans un costume bon marché noir et une rose dans la poche. Un clin d’œil évident au tatouage. Il se balançait maladroitement sur la piste de danse, il semblait chercher quelque chose du regard. Ou plutôt, quelqu’un.
Quand il me vit, il s’approcha immédiatement pour me saluer. Il avait pris sa décision.
— Ce soir, je me lance ! déclara-t-il avec enthousiasme.
Je sentais son excitation, il était persuadé que c’était gagné pour lui.
Puis, il aperçut Annabelle. Son sourire s’élargit, et d’un pas décidé, il se jeta dans sa direction. Annabelle le vit arrivé. Et, comme si elle le fuyait, elle profita de la foule pour s’éloigner, disparaissant habilement entre les danseurs. Kevin ne s’arrêta pas pour autant, lui aussi s’engouffra dans la foule, et bientôt, il disparut à son tour.
Je me sentis seul. Annabelle n’avait pas tenu longtemps avec moi.
Cyril passa non loin et m’ignora, il continuait de m’humilier. Je l’entendis demander où était Annabelle, lui aussi voulait profiter de la fête pour l’approcher. Mon estomac se noua, j’avais du mal à respirer. J’arrachai mon nœud papillon et sortis prendre l’air.
Derrière la salle, sur les berges aménagées du petit lac, une silhouette solitaire se découpait dans l’obscurité. Le pauvre Kevin était venu s’isoler. Il tenait sa fleur à la main en regardant d’un air abattu l’eau calme.
Personne ne semblait avoir remarqué sa disparition. Il avait piqué une bouteille de rhum au bar et buvait à même la bouteille de grandes gorgées. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je m’approchai de lui. Quelque part, la douleur que m’inspirait Kevin me procurait une étrange forme de réconfort.
Il brisa le silence de sa voix rauque :
— Elle me fuit… et moi, je tombe encore plus amoureux.
Il était ivre. Ces yeux brillaient d’une lueur touchante que je n’avais jamais vue chez lui. Il tremblait de chagrin et l’alcool ne lui permettrait bientôt plus de tenir debout. D’abord, j’éprouvai de la compassion. Puis, cette pitié s’effaça peu à peu, remplacée par un agacement familier. Il était après tout ce Kevin que je détestais, celui qui m’exaspérait, qui parlait trop, qui s’accrochait à moi sans que je ne l’aie jamais voulu.
Il leva vers moi un regard larmoyant, attendant peut-être une parole réconfortante. Mais la voix, elle, murmura autre chose.
— Pousse-le à l’eau, Jo !
— Personne ne te verra. Tout le monde pensera qu’il était trop ivre.
— Ça te ferait du bien de le voir se noyer.
Je ne répondis pas. Mais je sentis prendre dangereusement en considération ses conseils.
Mes mains se levèrent lentement, je les posai sur Kevin. Je sentais le coton bon marché de son costume, humide de ses larmes, ça le faisait boulocher. Je restai un instant ainsi, les bras tendus, les yeux perdus dans le vague.
Il suffirait d’un peu plus de force dans mes bras, juste un peu. Kevin ne comprendrait même pas ce qui lui arrive. Il était trop ivre pour saisir la situation et il en interpréta mon geste autrement. Il crut que je voulais l’enlacer, ce qu’il accueillit chaudement. Dans un élan désespéré, il m’entoura de ses grands bras, m’attirant contre lui avec une force maladroite. Son poids s’écrasa sur moi, sa tête bascula sur mon épaule, il sanglotait. Ça mouillait ma veste.
— Merci, mec… chouina-t-il comme un grand dadais les lunettes de travers.
Je profitai que Kevin se soit calmé et soit retourné lentement à l’intérieur pour m’éloigner vers ma voiture. J’étais dans tous mes états, j’avais l’impression que l’on m’avait vu, que tout le monde savait pour ce que j’avais voulu faire. C’était absurde, je ne l’avais finalement que pensé.
J’évitais de croiser le regard de qui que ce soit, il fallait que je parte. Que je disparaisse avant de me perdre davantage dans le cœur de la soirée.
Avant que je n’atteigne le parking, un bras m’attrapa fermement par les épaules et m’attira contre lui. C’était Bilel, complètement ivre. Il m’enlaça avec enthousiasme devant deux de ses potes, en train de brailler devant la salle.
— C’est mon pote Jo, ça !
Son haleine empestait l’alcool. Ce n’était pas le bon moment de le croiser. Mais Bilel était peut-être la dernière personne que je voulais encore décevoir ce soir.
— Tu sais, mon pote… commença-t-il sans parvenir à me regarder droit dans les yeux. T’es le seul ici à avoir lu en moi.
Il tituba légèrement, cherchant ses mots.
— L’autre jour… Je n’en parle pas, mais j’ai aussi des soucis.
Son bras pesait lourdement sur mon épaule, j’étais inconfortablement penché en avant, car il était plus petit que moi.
— Ma fiancée veut me quitter, annonça-t-il finalement. Elle a découvert que je la trompais.
— Je savais même pas que t’étais fiancé, Bilel.
— Si… depuis longtemps.
Il marqua une pause. Puis il serra les mâchoires, et d’une voix emplie de rancune, lâcha :
— Tout ça, c’est à cause de cette chienne.
Son regard était empli de haine, je ne l’avais jamais vu comme ça. L’entendre parler ainsi me fit perdre une part de l’admiration que j’avais pour lui.
— Cette petite pute… grogna-t-il, la rage dans les yeux. Elle n’arrête pas de venir me chauffer, à me supplier de m’occuper d’elle…
Son souffle était court, sa colère suintait dans chacune de ses paroles.
— Elle veut toujours que je lui fasse les trucs les plus sales…
Il ricana amèrement. Ses deux amis riaient aussi, mais je ne crois pas qu’ils écoutaient encore ; ils étaient bien trop occupés à se concentrer pour ne pas tomber.
— Comment je suis censé résister, hein ? Avec son tatouage de rose entre les seins qui m’appelle…
Un frisson me parcourut. J’écoutais ses élucubrations d’ivrogne un peu agacé de ne pas pouvoir m’enfuir, jusqu’à cette dernière phrase. Là, mon sang se glaça. Je me redressai légèrement.
— De qui tu parles, Bilel ?
Il détourna le regard, soudain plus méfiant.
— T’es mon frérot, toi… Tu répéteras rien, hein ?
Il me fixa un instant, cherchant à évaluer ma réaction. Puis il lâcha, comme si c’était une évidence :
— Cette vicieuse d’Annabelle.
L’air trembla autour de moi.
— Je sais que c’est ta pote, mais fais gaffe à elle, Jo.
Son regard se planta dans le mien, chargé d’un sérieux troublant malgré son ivresse.
— C’est une cinglée. Elle supporte pas de ne pas être le centre de l’attention.
Ses lèvres sèches se rapprochèrent de mon oreille, chuchotant à mon oreille comme pour me révéler un secret ultime.
— Tu sais qu’elle flirtait même avec Cyril ? Ils s’échangeaient des photos d’eux à poil.
Je crus voir mon univers s’effondrer. Je ne connaissais rien d’Annabelle. Elle fréquentait Bilel en secret, et même à propos de Cyril, elle n’avait pas été vraiment honnête. Moi, pendant tout ce temps, je m’étais rongé l’esprit pour les mauvaises raisons.
Je repensai à ce sourire malicieux que Bilel m’avait lancé ce jour-là, dans le vestiaire. Celui qui m’avait paru complice, presque bienveillant. Je compris, enfin, la simplicité brutale de tout ce que je refusais de voir.
Finalement, je réussis à me défaire du groupe des soûlards. Mon expression restait figée. J’atteignis ma voiture et la démarrai du premier tour de clef. Un lourd silence m’accompagna sur la route, même la voix dans ma tête s’était tue. Il n’y avait plus rien à ajouter. Le pire était vrai.
En rentrant chez moi, je laissai la porte claquer derrière moi et m’effondrai au sol, un hurlement de douleur m’échappant malgré moi. Je rampai jusqu’à la cuisine, puis m’aida de la cuisinière pour me relever. Je me servi un verre d’eau. Ma main tremblait au-dessus du robinet. Puis, mon regard se posa sur un grand couteau de cuisine posé à côté de l’évier.
Je ne pouvais pas détourner les yeux de la lame étincelante sans me demander ce que ça ferrait de transpercé un corps humain avec l’épaisse lame métallique. Un bon coup, net et précis, en plein cœur pour tout faire s’arrêter. Ça picoterait au début, une morsure glacée le long de la chair… puis plus rien. Une fois plonger à travers la chaire, il n’y aurait plus qu’à profiter de ce calme rivage. On s’endort petit à petit pendant que la conscience s’éteint gentiment.
— Fais-le, Jo ! ordonna la voix.
Mes doigts effleurèrent le manche. Je contemplai la pointe aiguisée. Un instant de flottement.
Puis, dans un ultime sursaut de lucidité, je le jetai violemment à l’autre bout de la cuisine. Le métal résonna contre le carrelage dans un bruit sourd. Prit d’un vertige, je retournais me réfugier au sol. Allongé dans la cuisine, mes larmes coulèrent sans retenue. Le carrelage me brûlait la peau. Je laissai mon corps lourd, vidé de toute vitalité, jusqu’à ce que l’épuisement finisse par m’emporter.
Je ne gardais aucun souvenir du dimanche suivant. Des voisins s’étaient plaints. Ils m’avaient entendu discuter toute la nuit, sans jamais comprendre avec qui.
Quand le lundi arriva, j’étais étrangement serein. Rien n’avait changé. Cyril faisait son briefing du matin comme si de rien n’était. Sa barbe mal rasée et ses yeux rougis trahissaient des nuits courtes. Pas celles d’un fêtard, mais celles d’un père réveillé en boucle par les pleurs d’un autre genre de très jeune fille qu’à son habitude.
Annabelle, fidèle à elle-même, venait se plaindre auprès de moi de toutes sortes d’histoires futiles. Elle me raconta la fin de la soirée, je n’avais rien manqué.
J’avais fait une croix sur mes passions. Je n’avais plus rien à faire des prétendants d’Annabelle ni d’avec qui elle passait la nuit. J’étais anesthésié. Quand elle m’avoua qu’elle m’avait cherché après mon départ, je n’éprouvai rien. Aucune satisfaction. Aucune rancune. Je n’étais plus tellement le même depuis ma crise. Distrait, perdu dans mes pensées. Une ombre parmi les vivants.
Ce soir-là, alors que j’allais reprendre le volant de ma Clio série 2 d’occasion, l’obscurité s’était déjà installée depuis longtemps. Sur le bas-côté, une lumière réfléchissante attira mon attention. Un éclat pâle dans l’obscurité. La tenue de cycliste de Kevin, il rentrait chez lui, solitaire, pédalant le long de la route mal éclairée.
Je laissai mon regard glisser sur sa silhouette. Je songeai à tout ce qui avait mené à cet instant précis.
À l’état dans lequel cela m’avait laissé, en éprouvant le vice des hommes et des femmes de mon entourage, à la déception de mes supérieurs, à la vanité de mes amitiés, et au ridicule des garçons comme Kevin et moi. Nous n’étions que des pantins, manipulés, utilisés et jetés quand l’ennui venait.
Kevin, lui, semblait heureux, un imbécile heureux. Il continuait à avancer, ignorant le mépris du monde, acceptant d’être le jouet de l’une et le sous-fifre d’un autre. Il s’en accommodait et aurait une longue vie, faite de haut et de bas certes, mais toujours avec son sourire idiot au bord des lèvres.
Alors que moi, j’étais bien trop sensible, lucide, pour voir la laideur qui m’entourait et qui m’infectait. Cela avait fait naitre une voix en moi, une voix dans ma tête qui me poussait à des pulsions qu’il valait mieux contenir. Une voix qui, ce soir-là, me soufflait enfin la solution.
Mes pensées s’assombrissaient comme le ciel au-dessus de la route. Ma main tourna lentement le volant vers la chaussée, mon pied s’enfonça sur l’accélérateur. Dans l’auto radio, The Smiths jouait doucement Please, please, please, let me get what I want.
L’esprit perdu ailleurs, plus rien ne détacha la voiture de sa morbide trajectoire. L’élan fut amplement suffisant à pulvériser le cadran d’aluminium du vélo. L’odeur du sang remplaça celle de la fraise. Et dans la Clio Série 2, à cet instant, hormis la voix enivrante de Morrissey, hormis le rugissement du moteur, hormis le bruit sourd du corps broyé contre la carrosserie, il y avait aussi une voix. Sereine et grave, elle ordonnait.
— Fais-le, Jo.
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