Le cancer de compagnie

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Journal de François

Un rien semblait torturer son âme, mais j'avais en moi suffisamment d'énergie pour m'occuper de lui à temps plein. C'est d'ailleurs pour cela que j'avais décidé d'utiliser mon crédit-temps, et Emmanuel me l'avait accordé sans discussion. D'après lui, je pouvais même prendre plus de deux jours d'affilée, mais je n'en aurais rien fait. Le ministère de la communication attendait mes talents et mes écrits qui devaient être psychographiés en Asie, ne trouvant pas d'Européens pour transmettre les travaux d'Emmanuel. Bref, je ne m'imaginais pas m'absenter plus longtemps. Tant que j'étais en bord de mer, je me consacrais à celui qui ravissait mon cœur et occupait mes pensées.

Je le regardais dormir à mes côtés, car, quand il ne se lamentait pas, quand il ne pleurait pas, il dormait ou se nourrissait la plupart du temps. Il n'avait pas encore les yeux ouverts sur le monde et n'était pas contemplatif. Que lui importait un ciel étoilé... Mais je préférais largement qu'il se repose ; au moins, pendant quelques heures, il ne serait pas dans un perpétuel accablement.

Dans son sommeil, il était presque paisible. Presque ! Dès qu'il entrait en phase de rêve, il commençait à s'agiter. Je ne voulais pas savoir à quoi il rêvait : entrer dans ses rêves ne m'était pas impossible, mais c'était la dernière chose que je me serais permis. Il n'était pas dans un coma profond. Je n'étais donc pas autorisé à sonder ses rêves. Mais je devinais la teneur rien qu'en l'entendant gémir. S'ils étaient en rapport avec ce qu'il avait vécu dernièrement, je tenais devant moi la raison de son geste malheureux. Je surveillais d'un œil les algues bouillonnantes dans la marmite et le sommeil agité d'Aristomaque de l'autre.

Je cuisais en même temps quelques patates douces, enveloppées dans des feuilles de palmes que j'avais placées sous la cendre. Un jeune crabe vint me chiper quelques vers de coco que je lui laissai volontiers. Depuis le temps que ses congénères me croisaient sur la plage, j'étais presque devenu leur nourricier. Ces arthropodes ne me dérangeaient pas, mais je jetais au loin leur gourmandise pour qu'ils ne s'approchent pas trop d'Aristomaque qui n'avait certainement pas l'habitude d'en croiser tous les jours Chroniques.

Je me souvenais des hurlements de Lao, un de mes éromènes... en fait le dernier que j'ai eu. Un pur Asiatique du fleuve Jaune qui n'avait jamais vu une écrevisse. Ce qu'il avait fait au pauvre crabe... non. Je n'aime pas me rappeler de ça. Et je ne tenais pas à ce qu'Aristomaque, dans un excès de violence, en fasse autant. Quiconque ne respecte pas sa propre vie n'est pas à même de respecter celle des autres créatures.

Mais le plus jeune des crabes, apparemment plus intrépide, revenait sans cesse à mes côtés, broyant de la coco sèche entre ses pinces puissantes, déposant le résultat sur une feuille de bananier. Je connaissais ce comportement pour l'avoir vu mille fois. Il faisait du troc et quémandait quelques coquillages en échange de copeaux de fruits, donc il brisait la coque avant de me l'offrir. J'essayais de lui communiquer l'ordre de rester loin de moi, mais je me heurtais à un mur d'incompréhension. Les seules images que j'obtenais de lui, c'étaient mon propre visage déformé par sa vision particulière. Il ramassait les vers que je lui laissais et me ramenait des coquilles d'huîtres vides. Ce manège fort sympathique au demeurant dura jusqu'à ce qu'Aristomaque s'agite dans son sommeil. Le crustacé s'éloigna, je récupérerais les coquilles d'huîtres, car la soude que j'en tirerais me servirait à fabriquer du savon.

Le moment était venu de m'occuper d'Aristomaque. Je sortis une tasse en étain et puisai dans la marmite un peu de bouillon. Tout liquide est excellent contre la déshydratation.

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