Chapitre 6 : Premier jour

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Lorsque Tony émerge le lendemain matin, les rayons du soleil pénètrent avec virulence dans les interstices des volets. Il ressent déjà la lourdeur de la chaleur dans la pièce. La tête embrumée, il a du mal à se lever. Pourtant, il devrait être content, il n’a pas fait le moindre cauchemar. Pour se réveiller, il passe sous la douche. L’eau froide raffermit sa peau endormie. Il se savonne longuement l’ensemble du corps. Sous les puissants jets d’eau, il entend soudain un bruit sourd. Il tire d’un coup sec le rideau de douche, attend quelques instants pour écouter plus précisément. Plus rien, c’est le silence complet. La porte de la salle de bain est entrouverte. Pourtant, il lui semble l’avoir fermée. Tu débloques dès le matin, mon cher Tony ! se dit-il, en attrapant une serviette.

Il descend en caleçon, pieds nus, se faire un café qu’il dépose sur un plateau, avec deux tartines beurrées. Il profite de l’ombre de la terrasse pour son petit-déjeuner. Il admire le jardin, fraîchement tondu et s’étonne de n’avoir pas remarqué la veille, un petit chemin pourvu de dalles en pierre qui mène à une autre partie, cachée par une tapisserie de bambous en pleine croissance. Curieux, il décide d’aller voir de plus près et y découvre un verger. Cette propriété est immense ! Il va jusqu’au fond où se cache une cabane en bois défraîchie dans laquelle sont entreposés de vieux outils.

De retour à la piscine, il en fait le tour machinalement, en terminant sa tasse. À l’autre bout de la terrasse, une porte en bois, incrustée dans le mur. Il l’ouvre. Y sont entassés pêle-mêle matelas gonflable, brouette, outils, chaises, et un gros tas de bois. Puis, il va chercher son roman laissé au salon et s’allonge sur la Chilienne bleue, avec le soleil qui vient le réchauffer doucement. Il continue sa lecture, une bonne partie de la matinée. Ces vacances commencent très bien.

Quand il rentre au salon, il était déjà presque midi. Il a la flemme de se faire à manger, aussi, il décide de descendre à pied au village. Alors qu’il sort de la propriété, un petit homme moustachu vient à sa rencontre.

— Monsieur Volli ?

Tony s’arrête en mettant sa main en visière pour se protéger du soleil et distinguer l’homme qui l'apostrophe.

— Oui, c’est bien moi.

— Excusez-moi de vous déranger, je suis Raymond, le mari de Suzanne. Je viens pour la piscine.

Tony l’a complètement oublié.

— Ah, oui, c’est vrai. Je m'apprêtais à descendre au village pour déjeuner, mais je peux rester si vous voulez.

— Oh, non, ne vous embêtez pas pour ça. J’ai le double des clés du portillon qui mène au jardin. Ce sera suffisant.

— Et bien, dans ces cas-là, parfait. Je vous remercie par avance de vous être déplacé. Mais comme je le disais à votre épouse, ce n’était pas pressé.

— Je sais, je sais, c’est ce qu’elle m’a dit. Mais moi, vous comprenez, ça me fait plaisir, lui répond-il en s’essuyant le front de son mouchoir. J’ai comme l’impression que nous allons avoir un été particulièrement chaud.

— Ah oui, vous croyez ?

— Oh oui, faites-moi confiance.

— Si vous le dites… Mais j’y pense, vous avez déjà déjeuné ? demande Tony, en regardant sa montre.

— J’ai apporté de quoi, répond Raymond, levant de sa main un petit panier en osier. Ma femme est partie avec ses copines pour la journée, alors j’ai fait à ma façon.

Tony sourit à son clin d'œil et lui souhaite bon courage.

*

Une petite demi-heure plus tard, le voilà arrivé au village. Il va directement se poser sur une des tables du restaurant La Croix, situé sur la place. Il y a seulement un couple et leur enfant en bas âge, qui ont choisi eux aussi, une place ombragée. Il attend patiemment que quelqu’un vienne prendre sa commande. Il doit être dans ses pensées, car il vient seulement de s’apercevoir de la présence du serveur, posté devant lui.

— Bonjour, qu’est-ce que je vous sers, un apéritif pour commencer ?

Tony ne peut qu’admirer la large carrure de l’homme, aux cheveux bruns et bouclés. Sa moustache entretenue et sa discrète boucle d’oreille lui assurent un certain charme. Tony lui donne dans les trente-cinq ans, tout au plus. Il est légèrement troublé.

— Je ne sais pas pour l’instant…

— Prenez votre temps. Vous restez bien déjeuner, n’est-ce pas ?

— Heu… Oui, tout à fait.

Le serveur revient avec le menu.

— En plat du jour, aujourd’hui, ce sera du poisson, de la lotte. Sinon, tout est sur la carte. Je vous laisse faire votre choix.

Tony le remercie et se concentre sur le menu. Quelques instants plus tard, le serveur revient.

— Le menu du jour sera parfait, avec la tarte aux pommes, et une grande carafe d’eau, s’il vous plaît.

— Entendu. Et pour l’apéritif ?

— Ah oui, heu…

— Je vous propose notre petit apéritif maison. Il n’est pas très alcoolisé.

— Eh bien, oui, très bien, merci.

— Je vous apporte ça tout de suite.

Tony ne peut s’empêcher de se retourner pour admirer les fesses rebondies du serveur. Il rougit, comme s'il venait d’être pris la main dans le sac. Le nouveau cadre de ses vacances, le soleil éclatant jouent certainement sur sa libido, se dit-il. Mais il ne peut s’empêcher de se trouver ridicule face à cet homme, au physique avantageux.

Cela fait très longtemps qu’il ne s’est pas retrouvé seul, à la table d’un restaurant. Ça lui fait du bien. Il profite de l'environnement paisible des lieux. Suzanne avait raison, ce restaurant est une bonne adresse. Le poisson est très bien préparé, il se régale. Il prend le temps de manger et savoure chaque bouchée. Pour finir, il demande un café. Le serveur lui apporte et vient s’adosser tranquillement sur le mur de l’entrée de l’établissement, pour profiter du soleil. Son service est léger aujourd’hui. Hormis la petite famille qui vient de partir, il ne reste qu’un couple de personnes âgées qui a préféré déjeuner à l’intérieur.

Tony regarde le serveur à la dérobée. Cet homme ferait un parfait personnage de roman, se dit-il, amusé. Mais aussitôt, il repense au livre qu’il n’arrive pas à écrire. Sa mâchoire se crispe. Il prend deux grandes respirations pour se détendre et ne plus y penser.

L’addition demandée, Tony se demande s’il a le courage de faire un tour dans le village. Une sieste à l’ombre ne serait-elle pas plus judicieuse ?

— Excusez-moi de mon indiscrétion, monsieur, mais votre visage m’est familier… s’enquière le serveur, de retour avec sa note.

Tony esquisse un sourire imperceptible, espérant que sa question soit la preuve d’un début de drague. Mais évidemment, il sait qu’il se fourvoie complètement. L’homme l’a vraisemblablement déjà vu en photo dans la presse ou à la télévision. Il n’a pas du tout envie de se présenter comme l’écrivain connu et d’utiliser cet avantage. Il préfère lui répondre que c’est la première fois qu’il vient dans la région (ce qui est vrai en l'occurrence) et qu’il est tout simplement en vacances. Le serveur fait une petite moue, visiblement déçu, avant de prendre son billet et lui rendre sa monnaie. Tony la refuse poliment en guise de pourboire.

Le trajet du retour est laborieux, tant Tony se sent fatigué. Arrivé à la maison, il fait l’effort d’aller voir la piscine pour remercier Raymond. Mais celui-ci semble déjà parti. Il doit être probablement aller faire sa sieste, lui aussi. La bâche a été retirée ainsi que toutes les feuilles. Un petit appareil de nettoyage se promène tout seul au fond de l’eau. Le bruit ronronnant d’un petit moteur et l’odeur d’un produit nettoyant lui confirment qu’il pourra bientôt utiliser la piscine. Il finit par remonter dans sa chambre où il profite de la fraîcheur des lieux pour faire sa sieste.

Il est 18h30 lorsqu’il termine son roman policier. Il regarde de nouveau la photo de l’écrivaine américaine. Et bien, je dois dire que vous m’avez bien eu Mademoiselle Brooks ! Il se décide à appeler son éditrice. Elle répondit aussitôt.

— Oh Tony, je suis si contente d’entendre ta voix ! Alors, comment trouves tu la maison ?

— Fantastique. Je n’ai qu’un seul mot à te dire : merci. Tu avais raison. Ce lieu est paradisiaque. Je sens que je vais beaucoup m’y plaire.

— Tu m’en vois ravi. Raymond m’a dit qu’il était passé.

— Oui, je l’ai rencontré. Je n’ai plus qu’à acheter un maillot de bain.

— Ou pas ! dit-elle en plaisantant. Quand il m’a dit qu’il était passé te voir sans prévenir, je l’ai grondé. Rassure-toi, cela ne se reproduira pas !

— Anne-Marie, tu n’as pas fait ça ! C’est déjà si gentil à lui de…

— Ta ta ta, je veux que tu sois maître de ton emploi du temps et que tu te reposes, pour nous éblouir avec la suite tant attendue de Déborah, la comtesse aux pieds nus.

Tony sourit amèrement au ton impatient de son éditrice. Décidément, elle ne changera jamais. Rien n’est gratuit avec elle. Elle sait ce qu’elle veut et s’emploie à tout mettre en œuvre pour y parvenir. Il tient néanmoins à la rassurer, même s’il est nécessaire pour l’instant de lui servir un petit mensonge.

— Je me sens déjà en pleine forme, c’est incroyable. Je n’étais peut-être pas au fond du trou, finalement !

— Le jour où tu arriveras à la cheville de Monsieur Pierre, on en reparlera, glousse-t-elle.

Il trouve sa blague cruelle. Pierre ne mérite pas ça. Il s'abstient de tout commentaire et préfère écourter la conversation, avant de raccrocher.

Après un repas frugal, il hésite à éteindre le petit moteur de la piscine, mais préfère le laisser tel quel, de peur de faire une bêtise. Il va se coucher tôt. Il a une dette impressionnante d’heures de sommeil à rembourser. Avant de sombrer profondément dans les bras de Morphée, sans prévenir, l’image du serveur vient à lui. Son sexe ne met pas longtemps pour se réveiller. Il passe sa main dessus. Mais il se sent bête, comme un adolescent qui s’adonne à son plaisir quotidien, excité à la moindre occasion. À la place, il respire profondément jusqu’à trouver un rythme lent et régulier et part rapidement dans un sommeil qu’il espère réparateur.

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