6. Le Colonel

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Pierre de Lattre, figure emblématique de l'armée de l'air, portait avec fierté ses galons de lieutenant-colonel. Ancien pilote émérite, il avait dompté les cieux à bord des plus prestigieux appareils de l'aviation française, manœuvrant avec une maîtrise inégalée Mirages et Rafales.

Ses années de service actif avaient été marquées par des missions à haut risque, où l'habileté et la bravoure étaient ses seuls alliés face aux forces du ciel. Son sens du devoir et sa vision stratégique l'avaient rapidement propulsé vers des postes de commandement, où son talent ne se limitait plus aux cockpits. Désormais, c’était dans les méandres complexes des décisions stratégiques qu’il excellait, occupant une place centrale sous les ordres directs du général Galibert, l'autorité suprême de l'armée de l'air française.

De Lattre, avec sa rigueur implacable et son instinct affûté, jouait un rôle essentiel dans la défense nationale, œuvrant discrètement mais efficacement pour assurer la sécurité du pays.

Pourtant, ce jour-là, l'aura de calme et de maîtrise qui l'entourait habituellement semblait s'être dissipée. Assis à son bureau, les sourcils froncés, il relisait pour la troisième fois un compte rendu d'interception d'aéronefs étrangers ayant violé l'espace aérien français.

L'odeur familière du cuir vieilli de son fauteuil ne lui apportait aujourd'hui aucun réconfort.

Une tension sourde régnait en lui, chaque mot du rapport alimentant sa frustration. Il pestait intérieurement contre des détails qu’il jugeait mal formulés, des incohérences qui mettaient en doute la rigueur de certains de ses pilotes. Il connaissait l’importance de chaque manœuvre, de chaque décision prise dans les airs, là où une fraction de seconde pouvait faire la différence entre la vie et la mort.

Et ces rapports, souvent rédigés à la hâte, ne rendaient jamais justice à la gravité des situations vécues en altitude.

De Lattre serra les mâchoires, ses doigts tapotant nerveusement sur le bois massif de son bureau. Derrière la fenêtre, un ciel gris, lourd, semblait refléter son humeur :

"Pas de place pour l'imprécision", pensa-t-il.

Dans l'armée de l'air, chaque mot, chaque geste avait un poids, et aujourd'hui, tout lui laisser penser que la rédaction des documents qu'il avait sous les yeux avait été effectuée à la légère.

La sonnerie du téléphone brisa le flot de ses pensées. De Lattre releva la tête, sortant de sa réflexion :

- Mon Colonel, la base de Francazal en ligne. Le Commandant Demongy.

- Merci, Josette. Passez-le-moi.

De Lattre ajusta machinalement sa cravate tout en décrochant le combiné.

- Oui, allô, Demongy ? Comment allez-vous, mon vieux ? lança-t-il d’un ton affable, pourtant déjà sur le qui-vive.

Le ton grave et hésitant du commandant à l'autre bout du fil fit rapidement disparaître la légèreté dans la voix du colonel. Il écouta avec une attention redoublée, le sourcil désormais arqué, ses doigts se crispant légèrement sur le combiné. Soudain, il se redressa dans son fauteuil, le cœur battant :

- Quoi ? Répétez ce que vous venez de me dire.

Hésitant, la voix de Demongy se fit à nouveau entendre, plus lente, plus mesurée, comme s'il pesait chaque mot.

- Nos radars ont enregistré le vol d'un PAN au-dessus des Pyrénées. Sa vitesse était… prodigieuse, plus de 5 000 km/h. Mais... soudain, son allure s’est ralentie brutalement, comme si quelque chose avait défailli et son écho radar a changé. Nous pensons qu’il s’est... crashé.

Le silence qui suivit fut glaçant. De Lattre restait immobile, son regard fixé dans le vide, son esprit analysant chaque détail de l'information. 5000 km/h. Un phénomène aérien non identifié, et ce mystérieux changement d'écho radar. Un crash... Son instinct lui cria que quelque chose de bien plus grand venait de se produire dans le ciel des Pyrénées et il sut que la suite des événements serait cruciale :

- D’accord, Demongy, je prends les choses en main. Ne bougez pas, je vous rappelle.

Il raccrocha, l’esprit déjà en pleine ébullition. Quelques années auparavant, de Lattre avait pris connaissance du rapport COMETA, un document qui avait suscité autant de fascination que de scepticisme au sein des cercles militaires et du milieu de la politique.

A deux reprises, il avait été témoin de tels phénomènes de ses propres yeux, et ce rapport avait éveillé en lui une curiosité particulière, presque une obsession discrète. Surtout, lorsqu'il tenta d'en parler autour de lui, et qu'il subit des railleries de la part de ses collègues. Il comprit rapidement que ce n'était pas meilleure idée qu'il put avoir.

Comment tant de témoignages, souvent concordants, pouvaient-ils n’être que le fruit de l'imagination ? Surtout lorsqu'ils provenaient de pilotes aguerris, des hommes habitués à scruter le ciel avec un œil acéré et impartial, comme l'était lui-même. Il savait que ces hommes ne parlaient pas à la légère. Chaque vol était une question de vie ou de mort, chaque décision se mesurait en fractions de seconde. Il avait appris à faire confiance à ses instincts dans les airs, s'appuyant sur une lucidité à toute épreuve pour analyser des situations complexes. Ainsi, lorsque des pilotes chevronnés rapportaient des phénomènes inexpliqués, il était difficile de balayer cela d'un revers de main.

Il s'était souvent interrogé sur la signification de ces objets inconnus défiant les lois de l’aérodynamique, se jouant des capacités des technologies humaines. Et maintenant, en écoutant le rapport de Demongy, cette fascination enfouie sous des années de pragmatisme militaire refaisait surface, teintée d'une nouvelle urgence. Si ce phénomène aérien non identifié détecté au-dessus des Pyrénées s’était véritablement écrasé, ils étaient peut-être sur le point de découvrir quelque chose qui bouleverserait leur compréhension du ciel et des forces qui y régnaient.

Peut-être trouverait-il enfin les réponses à toutes ces questions dans les Pyrénées.

Au fond de lui, De Lattre semblait tenir sa revanche :

- Josette, appelez l'état-major, et demandez la ligne directe du Général Galibert. C'est urgent.

- Bien, mon colonel.

De Lattre resta debout derrière son bureau, l’esprit en alerte, ses doigts tambourinant nerveusement contre le bois poli. Les secondes qui s'écoulaient lui semblaient interminables. Puis, le téléphone sonna brusquement, brisant le silence. Une voix ferme lui répondit :

- De Lattre, comment allez-vous ?

L'officier supérieur n’avait pas le temps pour les formalités :

- Bien, merci, mon Général, et vous-même ? répondit-il par réflexe. Il voulut entrer directement dans le vif du sujet. Le général sentit immédiatement une gravité dans le ton de son subordonné :

- Que se passe-t-il, De Lattre ? Votre appel ne semble pas habituel.

Prenant une profonde inspiration, De Lattre lâcha la nouvelle :

— Je dois me rendre à Francazal, mon Général. Un PAN a été détecté au-dessus des Pyrénées. Il se serait crashé.

Un silence lourd traversa la ligne, le poids de l'information se faisant sentir. Puis, la voix du général, habituellement calme, devint plus tendue :

- Vous pouvez répéter De Lattre ?

- Vous avez bien entendu, mon Général. Nos radars ont capté un objet volant non identifié, et il semble qu’il se soit écrasé après une perte de vitesse brutale. Nous sommes en train de rassembler plus d'informations, mais cela nécessite une intervention immédiate.

Le général prit quelques secondes pour digérer l’information. Il savait que de Lattre ne lancerait pas une telle alerte à la légère :

- Vous avez carte blanche, agissez comme vous le jugez nécessaire, mais tenez-moi informé à chaque étape. Vous connaissez mon numéro de téléphone personnel, j'attends votre appel.

— A vos ordres, mon Général, répondit le Colonel, avec cette froide détermination propre aux officiers de son rang.

Il raccrocha, le cœur battant d’une nouvelle intensité. Les prochaines heures allaient être décisives. Le bureau du Colonel se trouvait à la BA 113, près de Saint-Dizier.

Il fit appeler immédiatement le Commandant Demongy pour l’informer de son arrivée imminente, puis il se dirigea vers ses quartiers privés, son esprit déjà en pleine préparation pour ce qui allait suivre.

Il prit le temps de préparer une petite valise, rassemblant l’essentiel pour une intervention rapide. Son uniforme impeccablement plié et quelques documents cruciaux étaient soigneusement rangés à l'intérieur. Chaque geste était empreint de l’efficacité habituelle d’un homme habitué à une préparation minutieuse.

Il se rendit ensuite à l'héliport, où un hélicoptère l'attendait, les pales déjà en mouvement, prêtes à s'élancer dans les airs. En montant à bord, il jeta un dernier regard à la base qui allait s’éloigner, conscient que les prochaines heures allaient requérir toute sa concentration et son expertise.

Le trajet en hélicoptère vers la base du sud de la France se fit en un peu plus de deux heures. Lorsqu'il arriva enfin à destination, l'hélicoptère se posa avec précision sur la plateforme de Francazal.

De Lattre descendit de l'appareil, immédiatement accueilli par Demongy en personne, dont le visage portait les marques d’une préoccupation palpable. De son côté, le Colonel, malgré son calme habituel, ressentait une pression croissante. Les minutes qui venaient de s’écouler avaient renforcé l'importance des faits et il savait que chaque instant comptait désormais, que le temps était un luxe qu'il ne pouvait plus se permettre.

Il répondit au salut de Demongy puis lui serra la main, échangeant un regard rapide mais chargé de gravité. Ensuite, les deux hommes se dirigèrent ensemble vers le centre des opérations.

Le bureau du Commandant offrait un contraste frappant avec le décor plus classique de celui du Colonel.

Moderne et lumineux, l'espace était entouré de cloisons en verre, laissant pénétrer la lumière naturelle tout en offrant une vue dégagée sur l’extérieur. Le reste des murs étaient ornés de photos d’avions et d’hélicoptères, capturant l'essence même de la puissance aérienne et de la technologie avancée de l'Aviation Française.

Derrière le grand fauteuil en cuir de Demongy, ses décorations étaient exposées avec fierté dans un cadre spécialement aménagé à cet effet. Chaque médaille, chaque distinction semblait raconter une partie de l'histoire militaire du Commandant, ajoutant une touche de solennité à la modernité du bureau. L'atmosphère générale était celle d'un espace conçu pour la performance et l'efficacité, reflétant l'importance des missions qui s'y déroulaient.

Le Commandant Demongy invita son supérieur avec un geste courtois :

- Je vous en prie, mon Colonel, asseyez-vous.

Cependant, De Lattre était clairement impatient de se lancer dans l’action :

- Entrons dans le vif du sujet, Demongy.

Sans perdre un instant, celui-ci exposa les détails de la situation avec une précision clinique. Il ne négligea aucun élément, décrivant les données radar, les premières observations et les hypothèses formulées par son équipe. La discussion entre les deux hommes se poursuivit pendant une demi-heure, alors qu’ils examinaient les aspects de l’incident.

- J'ai fait préparer une Gazelle pour vous déposer sur place. Nous pensons que le crash a eu lieu aux alentours du lac d'Artouste. J'ai d'ores et déjà envoyé deux hélicoptères sur place et quant à présent, aucun débris n'a été signalé.

De Lattre acquiesça immédiatement :

- Allons-y !

A son arrivée sur le site, le colonel fut d'abord frappé par la beauté sauvage du paysage. Le lac d'Artouste, aux eaux d'un bleu profond, se nichait dans un écrin de montagnes majestueuses. La tranquillité du lieu était presque irréelle, en décalage total avec l'urgence de la situation.

Se reprenant rapidement, De Lattre se tourna vers le Commandant Demongy, qui l'accompagnait :

- Avant d'entamer les recherches, j'aimerais connaître les caractéristiques géographiques précises de cet endroit.

Demongy, ayant anticipé cette demande, répondit avec précision :

- Le lac a une profondeur maximale d'environ 120 mètres et une surface de 56 hectares. Nous sommes à 1997 m d'altitude et les sommets environnants atteignent une hauteur maximale de 3200 mètres. Quant aux habitations, il n'y en a aucune à proximité immédiate, le village le plus proche est à une vingtaine de kilomètres.

De Lattre acquiesça, intégrant ces informations essentielles. La connaissance du terrain serait cruciale pour coordonner efficacement les équipes de recherche et maximiser leurs chances de retrouver des indices.

L'officier supérieur avait déjà pris en compte la configuration des lieux. Une chose était claire : si les données de Demongy étaient exactes, l’aéronef ne pouvait se trouver que dans le lac.

- Comment pouvons-nous être sûr qu'il se trouve au fond ?

La question ne surprit pas le Commandant :

- J’ai anticipé, mon Colonel. Un appareil équipé d’un LIDAR bathymétrique est prêt à décoller pour cartographier le fond du lac.

- Bravo, Demongy, faites-le décoller immédiatement et transmettez-moi votre compte-rendu sans délai.

- A vos ordres, mon Colonel.

De Lattre fit une pause, puis ajouta :

- Sommes-nous équipés pour une plongée dans le lac ?

- Nous avons contacté la marine, des plongeurs sont en route.

- Bien, parfait ! Autre chose... En survolant la zone, j’ai remarqué une grande habitation en contrebas.

— Oui, mon Colonel. Le Grand Refuge.

— Est-il occupé ?

— Potentiellement par des randonneurs. Voulez-vous que nous allions vérifier ?

— Affirmatif. Sans plus attendre !

Demongy appela deux de ses hommes, et tous les quatre se mirent en route, empruntant le sentier sinueux qui descendait vers le refuge.

Lorsqu’ils en poussèrent la porte d'entrée, les trois occupants les dévisagèrent avec gravité. Le Colonel s’avança, scrutant l’un d’eux, un homme d'un certain âge, à l’air fatigué mais l'œil vif :

- Bonjour, nous sommes de l’armée de l’air. Nous menons une mission de secours. Un de nos appareils a eu une défaillance, et nous sommes à la recherche d’indices. Auriez-vous remarqué quelque chose d'inhabituel ces dernières heures ?

Les regards se croisèrent, et le silence sembla s’étirer un instant de trop. Puis l'homme s'adressa aux militaires :

- Somos españoles y no hablamos muy bien francés.

Le commandant pris le relai :

- Hola a todos, estamos realizando una misión de rescate, estamos buscando pistas. ¿Viste o escuchaste algo especial ?

L'homme répondit en un français approximatif :

- Pas avion tombé, pas bruit, pas boum...

De Lattre se plaça devant l'espagnol :

- Et... avez-vous vu... quelqu'un ?

L'homme parut réfléchir et regarda sa compagne, l'air visiblement gêné. Elle prit le relais de son compagnon et se planta devant le colonel, le regard dur :

- No vimos a nadie !

Sans ciller, l'officier supérieur leur répondit en souriant :

- Muchas gracias !

Puis il sortit suivi de ses trois subalternes :

- Cette femme ment, ils ont vu quelque chose, j'en suis certain.

La porte du refuge s'ouvrit soudainement derrière eux et un jeune homme roux, malgré un accent britannique prononcé, s'adressa à eux en un français plus que correct :

- Moi, j'ai vu quelque chose !

De Lattre s'approcha du jeune homme qui avait observé la scène avec un mélange d'excitation et de nervosité.

- Comment vous appelez-vous, jeune homme ? demanda le colonel, son regard perçant scrutant l’inconnu.

- Barry Gruming, répondit l'autre, avec un fort accent. Je suis anglais.

De Lattre hocha la tête :

- Racontez-moi ce que vous avez vu.

Barry hésita, un éclat malicieux dans les yeux :

- Et qu'est-ce que ça va me rapporter ? lança-t-il avec une lueur de défi.

Le colonel esquissa un sourire glacial, un sourire qui ne laissait aucune place au doute :

- Dites-moi, Barry, êtes-vous déjà monté dans un hélicoptère ?

Vingt minutes plus tard, le bruit assourdissant des pales battant l’air résonnait autour d’eux. Barry, visiblement moins sûr de lui, se tenait dans l'hélicoptère militaire aux côtés du colonel et de son équipe. La façon dont De Lattre avait "convaincu" le jeune britannique de les accompagner à la base avait été tout sauf douce.

Ils l'avaient emmené sans ménagement, avec une détermination implacable, faisant comprendre à Barry qu'il n'avait guère le choix.

Le jeune homme, désormais conscient de l'autorité incontestable du colonel, était assis entre deux soldats, la tête entre les mains, le visage pâle. De Lattre, lui, était concentré sur la mission à venir, prêt à extraire chaque information que Barry pouvait fournir, avec ou sans coopération.

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