9. La sphère
A leur arrivée à la base, Barry fut accueilli par une escouade de quatre hommes en uniforme. Sans un mot, ils le conduisirent dans des locaux austères qui évoquaient davantage une geôle qu’une chambre d’hôtel. Les murs gris et le lit sommaire renforçaient l’atmosphère oppressante du lieu. Le jeune Britannique, qui jusque-là avait conservé un semblant d’assurance, commença à réaliser la gravité de sa situation.
Quelques minutes plus tard, la porte de sa chambre s’ouvrit brusquement. De Lattre entra, suivi de près par le Commandant Demongy. Le regard du colonel se posa immédiatement sur Barry, dont l’agitation était palpable :
- Vous ne pouvez pas me retenir contre mon gré ! s’exclama le jeune homme, la voix tremblante malgré lui. C'est une arrestation illégale !
De Lattre, impassible, le fixa longuement avant de parler d'une voix froide et tranchante :
- Vous avez de la famille, Barry ?
Surpris par la question, le jeune homme cligna des yeux avant de répondre :
- Oui, ma mère.
- Où vivez-vous ? enchaîna le colonel sans émotion apparente.
- A Lancaster, dans le nord de l'Angleterre, répondit Barry, de plus en plus déstabilisé.
- Vous travaillez ?
- Je suis étudiant... mais pourquoi toutes ces questions ? s’étonna Barry, la panique commençant à percer dans sa voix.
De Lattre esquissa alors un sourire glacé, dépourvu de toute chaleur :
- Savez-vous combien d'étudiants disparaissent pendant leurs voyages, sans laisser aucune trace ?
Barry blêmit. La menace implicite derrière les paroles du colonel ne laissait aucun doute sur sa situation. Il resta silencieux, incapable de répondre. De Lattre, quant à lui, poursuivit d’un ton calme et méthodique, comme s’il énonçait une simple vérité.
- Si vous voulez revoir votre mère et retourner à la pêche dans le port de Morecambe, je vous conseille de répondre à mes questions.
Le visage de Barry se crispa de peur. Tout sentiment de rébellion avait disparu, remplacé par une terreur glaciale :
- Ok, sir, je vous dirai tout ce que je sais, mais après... laissez-moi partir, s'il vous plaît, supplia-t-il, la voix tremblante.
Le regard de De Lattre, jusqu’alors dur comme l'acier, se radoucit légèrement, mais son autorité demeurait incontestable.
- Très bien, Barry. Je vous écoute. Qu'avez-vous vu ?
Le jeune homme inspira profondément, rassemblant son courage pour raconter ce qu'il avait vu :
- Il y avait... un homme...Euh, il a ramené une femme au refuge. Elle était inconsciente, elle saignait de la tête. Quand elle s'est réveillée, elle a commencé à parler dans une langue que personne ne comprenait. Il a dit qu'elle était russe mais il mentait. Je parle russe et je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'elle disait.
De Lattre fronça les sourcils, écoutant attentivement chaque détail.
Barry poursuivit :
- Puis il a sorti un appareil de son sac, un truc étrange qu’il lui a donné, et c’est à ce moment-là, qu’elle s'est mise à parler français. Mais sa voix ne paraissait plus naturelle, comme artificielle.
Le colonel l’interrompit, ses yeux se plissant légèrement :
- Un appareil ?
- Oui, confirma Barry. C’était une sorte de cylindre, métallique, comme un témoin de relais en athlétisme, et le bout était en verre. Julien a dit que c'était un traducteur ultramoderne, mais je sais que ça n'existe pas. Pas comme ça. en tout cas.
De Lattre échangea un regard rapide avec Demongy, tous deux comprenant que quelque chose de complexe se jouait ici :
- A-t-elle donné son nom ? demanda le colonel.
- Il l’appelait Elena, répondit Barry, se rappelant le moment où la femme s'était réveillée.
- Décrivez-la.
- Jeune, moins de trente ans, ses cheveux étaient noirs et ses yeux très clairs, un peu plus petite que moi et...
- Et...?
- Elle était incroyablement belle.
- Et lui, comment s'appelle-t-il ?
- Julien, dit Barry avec un léger tremblement dans la voix, sachant que l’information qu’il venait de donner pouvait changer le cours des événements :
- Cheveux bruns, yeux marron... Il les regarda tour à tour :
- Je ne sais rien de plus, c'est vrai, je dis la vérité...
De Lattre, silencieux, réfléchissait déjà à la suite. Ce mystérieux Julien et cet étrange appareil soulevaient bien plus de questions que de réponses. Il savait que les prochaines heures allaient être déterminantes pour percer le mystère de cette affaire. Il regarda le jeune anglais :
- Barry, vous n'avez rien vu, ni dans la montagne, ni ici-même. Si j'apprends que vous avez parlé, c'est votre mère que vous repêcherez dans le port de Morecambe, understood ?
Il quitta la pièce suivi de Demongy :
- Commandant, faites établir un portrait-robot de ces deux personnes puis relachez l'anglais. Je me retire dans ma chambre. Dès que vous avez du nouveau, venez m'informer.
Seul dans chambre, aussi austère que la pièce où il avait interrogé le jeune étudiant, De Lattre retira ses chaussures et s'allongea sur le lit, fixant le plafond sans le voir, la mâchoire crispée. Ses pensées étaient rivées à la mission qui l'attendait :
Quelque chose ou quelqu'un s'était posé en urgence sur sa planète, pire encore, dans son propre pays. Et il n'avait pas la moindre idée de la nature de ce phénomène, il pouvait être extraterrestre, intra terrestre, des voyageurs du temps ou d'une autre dimension, peu importait. Il avait entendu d'innombrables témoignages de pilotes concernant des phénomènes étranges dans le ciel. Il avait lu tout ce qui existait sur ces sujets, des travaux d'Allen Hynek à ceux de Jacques Vallée, en passant par les spéculations de Carl Sagan et les tous derniers rapports des pilotes américains. On parlait de tout et son contraire. Des décennies d'études de dossiers top secrets à travers le monde... pour quels résultats ?
Rien ! Zéro ! Nada !
De Lattre, comme tout bon militaire, ne supportait pas de ne pas maîtriser son sujet et cette ignorance le rongeait.
Il fut réveillé au beau milieu de la nuit par Demongy.
- Mon Colonel, nous avons le rapport du Lidar.
De Lattre se leva précipitamment et s'habilla en vitesse.
- Les analyses sont presque complètes, il y a bien quelque chose au fond du lac, annonça Demongy. L'objet mesure près de vingt mètre de diamètre, c'est une masse, physique et probablement métallique, mais aussi...
Le Commandant hésita avant de poursuivre :
- Il serait également biologique.
- Biologique ?
Tout en marchant à ses côtés, Demongy poursuivait :
- Oui, mon Colonel. Les relevés sont toujours en cours d'analyse, mais les premières données semblent formelles.
"Biologique ?… pourquoi pas ?", pensa De Lattre. "Après tout, on ne sait absolument rien de ces phénomènes".
- Organique ou pas, Peu importe. Nous allons le sortir de l'endroit où il se trouve, gronda-t-il en jetant un regard furtif à Demongy, un regard plus dur que nécessaire. La frustration transparaissait dans ses mots, malgré son ton contrôlé.
Demongy, habitué à ce ton tranchant, poursuivit sans broncher, mais De Lattre sentait le poids croissant de l'incertitude. C'était comme une aiguille invisible qui s'enfonçait dans sa peau à chaque minute qui s'écoulait. Il ne supportait pas cette ignorance qui lui échappait, ni cette tension latente qu'il peinait à refouler. Il se préparait à toute éventualité. Quoi que cet objet soit, il le découvrirait.
- Concernant le repêchage, du nouveau ?
- Oui, une équipe spécialisée sera sur place d'ici quelques heures. Nous en saurons plus lorsque les données Lidar seront affinées et que les plongeurs auront établi un contact direct. Mais... cette chose pourrait peser plusieurs tonnes, alourdie par l'eau. Ça ne va pas être une mince affaire de la sortir de là.
De Lattre le fixa avec froideur :
- Peu m'importe vos difficultés. Sortez-moi cet engin du lac, et vite. Utilisez tous les moyens à votre disposition, appelez Jésus-Christ s'il le faut, mais tirez-moi cette chose hors de l'eau, compris ?
- Bien, mon Colonel.
A mesure que les heures passaient, De Lattre devenait de plus en plus nerveux, agité. Il saisit son téléphone et composa un numéro :
- Mon Général, c'est De Lattre !
- De Lattre... Mais Bon Dieu, savez-vous l'heure qu'il est ? lança le Général Galibert d’une voix endormie.
- Avec tout le respect que je vous dois, mon Général, je n'en ai rien à faire de l'heure qu'il est ! lança De Lattre puis il continua, sans laisser à son supérieur le temps de réagir :
- Nous avons localisé l'objet. "Tôle et boulons", comme on dit. Si on met la main dessus, je vous garantis une avancée technologique sans précédent. Et, qui sait, peut-être des informations sur un potentiel armement.
Galibert se réveilla d'un seul coup :
- De Lattre, vous réalisez ce que cela signifie ? Si c'est vraiment ce que vous dites, c'est la découverte du siècle. Faites tout ce qui est nécessaire pour récupérer cet artefact.
- C'est déjà en cours, mon Général. L'opération est lancée et d'ici quarante-huit heures, nous en saurons davantage.
- Félicitations, Colonel. Tenez-moi au courant.
Il raccrocha et rejoignit le commandant :
- Commandant, j'exige la plus grande discrétion sur cette opération. Si les médias flairent quelque chose, servez-leur un crash d'avion expérimental. Ils adorent ce genre d'histoires à la con. Mettez votre meilleur communicant sur le coup, tout doit sembler réel et j'insiste : En aucun cas il ne doit être question de phénomènes inexplicables ou d'autres théories farfelues.
- Bien compris, mon Colonel.
- Autre chose, Demongy, des nouvelles des fugitifs ?
Demongy secoua négativement la tête, l'air préoccupé :
- Non, mon Colonel. La gendarmerie a démarré son enquête, mais c'est comme chercher une aiguille dans une botte de foin.
De Lattre fronça les sourcils, réfléchissant :
- Évidemment. Déployez des hommes de votre régiment en renfort, et donnez-leur les portraits-robots. Je veux que ces deux personnes soit rapidement localisées. La femme doit être capturée vivante.
- Et l'homme :
- L'homme... peu importe.
- A vos ordres, Mon Colonel.
- Préparez un hélicoptère, on retourne sur le terrain.
Dans les deux heures qui suivirent, les deux officiers atterrirent près du lac, où un peloton d'une trentaine d'hommes sécurisaient déjà la zone, bloquant l'accès au lac. Un escadron supplémentaire était attendu, tandis que deux hélicoptères de combat patrouillaient sans relâche dans le ciel. Le colonel descendit de l'hélicoptère et rejoignit immédiatement son équipe, installée au Grand Refuge, transformé pour la circonstance, en quartier général de campagne.
Le froid mordant de la nuit se mêlait à la tension palpable dans l'air. Les soldats étaient concentrés, leurs regards rivés sur le lac, comme s'ils attendaient un signe d'activité. De Lattre sentit l'agitation monter en lui. Ce mystère devait être résolu. Quel que soit l'objet qui reposait au fond de ce lac, il était décidé à l'arracher à sa profonde obscurité. Il s'adressa à Demongy :
- Continuez les relevés et tenez-moi informé à la minute près. Je veux des plongeurs prêts à intervenir dès que l'équipe arrive.
Demongy acquiesça, mais hésita un instant avant de parler :
- Mon Colonel, vous pensez que... ça pourrait être...
De Lattre resta silencieux un moment, scrutant l'eau sombre et immobile :
- Je ne sais pas, Demongy, répondu-il enfin. Mais, que ce soit vivant ou non, nous devons comprendre ce qu'il fait ici. Et surtout, s'il représente une menace.
Les heures suivantes se déroulèrent dans une attente tendue, alors que l'équipe spécialisée se préparait à entrer en action. L'opération était en marche, mais personne ne savait réellement ce qu'ils allaient découvrir au fond de ce lac, dans cette masse qui défiait toute explication rationnelle. Il s'étendait devant eux, immobile et sombre sous la lumière froide de la lune. La brume s'élevait doucement de sa surface, comme un voile de mystère dissimulant ce qui reposait au fond de ses eaux noires. Les quelques arbres alentours étaient si silencieux qu'on aurait dit qu'ils retenaient leur souffle, projetant des ombres démesurées sur le sol. Une légère brise agitait leurs branches, produisant un chuchotement à peine audible qui donnait l'impression qu'ils observaient eux-mêmes la scène avec une attention particulière.
Dans le silence pesant qui régnait sur le camp, chacun retenait son souffle, comme si la réponse, aussi effrayante soit-elle, était sur le point de remonter à la surface.
De Lattre, debout près du rivage, fixait le lac d'un regard perçant, les mains glacées derrière son dos. Le froid nocturne mordait sa peau, mais il ne bougeait pas, figé dans une posture tendue. Chaque son, chaque craquement de feuille sous les pas de ses hommes, faisait écho dans ses oreilles, aggravant son impatience. Le silence lourd, entrecoupé seulement par le bourdonnement lointain des hélicoptères en patrouille, semblait étirer le temps.
Un léger clapotis se fit entendre quand une branche tomba dans l'eau, brisant le miroir du lac. De Lattre tourna la tête, irrité par ce bruit qui interrompait ses pensées. Sa mâchoire se serra un peu plus. Chaque seconde passée ici, sans résultat, augmentait sa frustration. La brume et l'obscurité rendaient la scène oppressante, ajoutant à l'énigme de cet objet immergé. Ses yeux scrutaient les mouvements à peine perceptibles de l'eau, comme s'il espérait voir apparaître une réponse à ses doutes, mais tout restait obstinément caché, là-dessous.
Le froid semblait s'insinuer dans ses os, et pourtant, il ne voulait pas quitter sa place. Il réajusta son col avec un geste sec, essayant de regagner une forme de contrôle sur la situation, mais il sentait que quelque chose lui échappait. Ce calme environnant, presque surnaturel, n'était pas fait pour lui. La nervosité grondait en son for intérieur, silencieuse et persistante. Il tapotait distraitement ses doigts contre sa cuisse, une habitude qu'il pensait avoir maîtrisée, mais qui revenait dès que les doutes s'installaient. Le vent, pourtant léger, semblait résonner plus fort à ses oreilles. Chaque souffle lui rappelait qu'il était là, à attendre.
Et De Lattre détestait attendre.
L'équipe de plongée arriva sur le site vers 10 heures du matin, dans un calme relatif. Le soleil perçait à travers les nuages, illuminant la surface du lac d'un éclat argenté, tandis qu'un léger vent faisait onduler l'eau.
Cinq plongeurs, dont une femme, se présentèrent au Commandant Demongy pour un premier entretien. Ensuite, l'officier les conduisit vers le Q.G. du Colonel.
- Entrez, Madame, Messieurs. Fermez la porte derrière vous, ordonna le Colonel.
Les militaires pénétrèrent successivement dans le bureau austère du Colonel et prirent place. Le Commandant se plaça à droite de l'officier supérieur. De Lattre, sans détour, s'adressa à eux :
- Madame, Messieurs, je vous ai assigné une mission de la plus haute importance. Elle est classée Top Secret. Savez-vous ce que cela implique ?
L'officier prit la parole :
- Je suis le Lieutenant Adrien Lefèvre, responsable de l'équipe de plongeurs embarqué sur le Vulcain. Je réponds de mes hommes, Colonel.
De Lattre fixa sévèrement le jeune officier :
- Lefèvre, il me semble que vous auriez pu omettre une particule ?
Lefèvre, avec respect, répliqua :
- Je suis désolé, Colonel, mais dans notre corps de marine, les particules n'ont pas lieu d'être.
Le regard du vieux Colonel s'adoucit légèrement :
- Qu'importe ! Reprenons. Vous devrez plonger au fond de ce lac pour récupérer un engin d'une vingtaine de mètres, dont le poids reste indéterminé. Votre tâche sera de l'arrimer afin qu'un système de grue sophistiqué puisse le soulever et le ramener à la surface, rien de plus.
- Bien, Colonel. Puis-je savoir ce qui rend cette mission Top Secret ?
- Je pense que vous découvrirez cela en atteignant le fond du lac, répondit le Colonel avec un sourire énigmatique.
Les plongeurs échangèrent des regards surpris à la réponse du Colonel.
- Pouvons-nous en savoir...
- A vrai dire, Lieutenant, coupa le colonel, je n'en sais pas plus que vous pour l'instant. Ce que vous découvrirez en descendant doit rester confidentiel, partagé uniquement entre vous, vos hommes et moi-même. C'est bien compris ?
- Parfaitement compris, Colonel, répondit Lefèvre.
- Vous pouvez disposer. Commandant, mettez ces soldats à la disposition du Génie pour qu'ils déterminent comment arrimer cet objet.
- Bien, Mon Colonel.
Les militaires quittèrent le bureau, laissant De Lattre perplexe :
"Que pouvait-il bien y avoir au fond de ce maudit lac ? Et si remonter l'objet s’avérait une erreur ?"
Le Colonel secoua la tête et parla à voix haute :
- Ce n'est vraiment pas le moment de philosopher...
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