19. Naissance d'une Reine
Arrivée sur Lyraan, Aerolia sentit une vague d’émotion la submerger. Sa planète s'ouvrait à elle, toujours aussi belle et grandiose. Alors qu'ils survolaient ses majestueuses montagnes, son regard se perdit dans l'immensité des cimes enneigées et une douce mélancolie s’empara d’elle.
“Julien”
Il aurait adoré être à ses côtés en cet instant, découvrir la splendeur de sa planète avec des yeux émerveillés, son cœur battant d'excitation. Elle l’imaginait, assis près d’elle, fasciné par la beauté sauvage des paysages qu’ils survolaient, les océans, d'un bleu profond, qui s’étendaient à perte de vue, reflétant les éclats d’un soleil doux, presque pastel.
Aerolia pouvait presque entendre sa voix, pleine d'admiration, alors qu’il aurait sans doute comparé ces eaux à celles de sa propre planète. Elle se surprit à sourire quand elle pensa à la façon dont il aurait tenté de décrire l'immensité de ce monde qui, pour lui, serait resté un mystère sans fin.
Chaque détour autour des falaises abruptes et des rivières scintillantes ravivait la douleur de son absence. Mais dans ce chagrin, il y avait aussi une certaine tendresse. Elle savait que Lyraan, avec ces paysages sans fin, l'aurait enchanté. Il aurait marché à ses côtés, partagé des moments de silence et de complicité. Il en aurait exploré chaque recoin, là où la nature semblait se fondre avec l'infini.
Elle ferma les yeux un instant, laissa ses pensées vagabonder. Elle savait désormais qu'elle garderait sa mémoire vivante à travers chaque instant qu’elle vivrait.
Ici, sur Lyraan, tout serait désormais liée à lui.
Un hommage discret mais éternel à l’homme qui avait marqué sa vie à tout jamais.
Lorsqu'elle foula le sol de sa terre natale, elle ressentit un profond soulagement, un apaisement qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Cette odeur familière, cette lumière douce, ces décors majestueux, tout lui rappela ce qu’elle avait craint de perdre.
Elle se dirigea vers les appartements royaux, une partie isolée du palais où l'opulence se mêlait à une atmosphère de sérénité et de recueillement. Les murs, drapés de riches étoffes dans des nuances d’or et de pourpre, brillaient sous la lumière douce des luminaires en cristal. Des fresques minutieusement peintes racontaient l’histoire glorieuse de leur lignée, marquée par les victoires et les sacrifices. Chaque pas résonnait dans cet espace sacré, chargé d’histoire.
Alors qu'elle progressait dans ces couloirs fastueux, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir le poids des responsabilités qui lui incombaient, le fardeau de l’héritage qu’elle était censée porter.
Elle trouva sa mère, la Reine Althea, assise près d'une grande fenêtre en forme d'arc. Elle contemplait les jardins royaux illuminés par la lumière douce du crépuscule. Sa silhouette, drapée dans une robe de soie finement brodée, était aussi majestueuse qu’intemporelle. Bien qu'elle ait traversé cinquante cycles de vie, marqués par les responsabilités du pouvoir et les préoccupations suscitées par sa fille, sa beauté restait éclatante, intacte, inégalée.
Ses cheveux, autrefois d’un noir profond, s’ornaient maintenant de fines mèches argentées qui ajoutaient une élégance sereine à son port de tête. Sa peau, d’une teinte douce et lumineuse, portait les marques légères du temps, des rides aux coins de ses yeux et de sa bouche, souvenirs des sourires et des fardeaux qu'elle avait portés en tant que mère et souveraine, mais elles n’étaient que des témoignages de sa sagesse et de sa grâce.
Lorsqu’elle aperçut sa fille, elle se leva lentement, ses mouvements empreints d’une dignité royale. Malgré les épreuves, elle conservait une allure droite et noble. Ses yeux, d’un bleu profond, reflétaient la gravité de ses pensées, mais aussi une tendresse indéfectible. Ce regard, bien que fatigué par l'inquiétude, brillait toujours d'une clarté perçante, comme si les soucis du pouvoir n’avaient fait que renforcer la profondeur de son âme.
- Aerolia, mon enfant, murmura-t-elle, sa voix douce mais empreinte de fermeté. Elle s’approcha de sa fille pour la prendre dans ses bras. Que s'est-il passé ? Pourquoi es-tu partie sans un mot ?
La chaleur des bras de sa mère surprit Aerolia. Elle fut ramenée à ces souvenirs d’enfance où ce même geste suffisait à dissiper ses craintes. Mais cette fois, la charge de ses décisions pesait sur ses épaules comme jamais auparavant. Elle ferma un instant les yeux, puis inspira profondément. Elle cherchait en elle la force d’expliquer ce qui l’avait poussée à fuir.
- Mère... commença-t-elle, la voix hésitante. Il y avait tant à dire, tant d’émotions et de vérités entremêlées. Chaque mot comptait. Elle devait être claire, l’avenir de leur peuple en dépendait.
Althea relâcha doucement son étreinte. Elle la guida vers un fauteuil et s’assit en face d’elle avec cette élégance naturelle qui lui était propre. Son regard ne quittait pas celui de sa fille, et il exigeait des réponses. Aerolia sentit l'ampleur de l'instant, consciente que la femme assise en face d'elle n'était pas seulement sa mère, mais aussi la Reine, gardienne des traditions et des lois ancestrales.
- Je suis partie pour protéger ce qui me semblait juste. Ce n'était pas un acte de défiance, ni un rejet de vos enseignements, Mère. Mais... j'ai vu autre chose, une autre voie possible, une alternative à la violence, une chance pour notre peuple d'évoluer vers une ère où la compassion pourrait remplacer la dureté des anciens rites. Ce que j'ai vécu sur Aetheris m’a ouvert les yeux.
Elle marqua une pause, scrutant la réaction de sa mère. Le visage d’Althea resta impassible, mais ses yeux trahissaient une tempête d’émotions.
- Tu parles d’évolution, Aerolia, mais nos traditions nous ont permis de prospérer et de connaître la paix sur tous nos royaumes depuis des générations. Que peut-il y avoir de plus précieux que ce que nous avons bâti ? La compassion a ses limites dans un monde gouverné par la force des alliances et des rivalités.
- Je sais, Mère, répondit Aerolia, une urgence montant dans sa voix. Mais ce monde que nous avons bâti est en train de se briser, emportant avec lui ceux que nous aimons. Julien, l'homme que j'ai connu sur Aetheris... Il a sacrifié sa vie pour me protéger. Lui, cet humain d’une autre planète, a incarné cette compassion que je défends aujourd'hui. Si nous ne changeons pas, si nous ne tendons pas la main à de nouvelles civilisations, d’autres souffriront, et notre grandeur n’aura plus de sens.
Un silence lourd tomba entre elles. La reine détourna un instant le regard, comme si ces mots avaient fait écho à des pensées qu’elle n’avait jamais voulu affronter. Elle se leva, s’approcha de la fenêtre, et observa les derniers rayons de Seyriss qui disparaissaient derrière les collines.
- Je crains pour toi, Aerolia, dit-elle finalement, sa voix presque brisée. Je crains que cette nouvelle voie ne t’éloigne de ce que nous sommes, de ce que tu es. J’ai toujours voulu te protéger, comme toute mère le ferait, mais... Je ne peux te protéger de ce que tu souhaites affronter.
Aerolia se leva à son tour. Elle posa une main réconfortante sur l’épaule de sa mère :
- Peut-être qu'il est temps de nous protéger autrement, murmura-t-elle. Ensemble.
Althea se tourna lentement vers sa fille. Ses yeux brillaient d’une émotion contenue. Elle tendit la main, effleurant le visage d’Aerolia comme pour graver ce moment dans sa mémoire :
- Comme tu as grandi... Je vois en toi plus que la fille que j’ai élevée. Aujourd'hui, je vois une Reine, prête à prendre des décisions que je n’ai jamais osé envisager. Puisse la force de nos ancêtres t’accompagner, Aerolia. Tu porteras ce fardeau, mais sache que je serai là, à tes côtés.
- Merci Mère, répondit la jeune Princesse, en souriant
Soudain, une présence familière la fit se retourner. Son père, Rygan, dont le regard bleu profond était empreint d'une inquiétude mêlée de déception. Le sourire d'Aerolia s'estompa presque aussitôt, laissant la place à de l'austérité sur son visage juvénile.
- Approche, Aerolia, commanda-t-il d'une voix forte.
La princesse s'avança, le cœur lourd mais le regard déterminé. Elle s’inclina respectueusement avant de prendre la parole :
- Votre Majesté, je viens devant vous aujourd’hui pour rendre compte de mes actes. J'ai désobéi aux lois de notre dynastie.
Rygan la fixa, son expression impassible ne trahissant rien de ses pensées :
- La désobéissance est inacceptable. Tu dois en comprendre les conséquences.
- Mais vous devez écouter ce que j'ai à vous dire.
Rygan lui tourna le dos. Il se dirigea vers la Salle du Trône sans dire un mot, suivi de sa fille. En entrant dans l'immense pièce, une atmosphère de gravité enveloppa la jeune Princesse. Les murs, ornés de tapisseries richement brodées, semblaient absorber chaque murmure, chaque secret de la royauté. Au centre, le trône en marbre sculpté attendait, témoin des choix à venir.
Le vieux Souverain parla d'un ton ferme :
- Tu sais que nos lois sont strictes.
- Je comprends, Père, mais certaines circonstances peuvent transcender ces lois. Si j'ai agi ainsi, c'était pour mieux me connaître, afin d'exceller dans mon rôle d'héritière du trône. Je devais partir, découvrir de nouvelles terres, de nouvelles vies. J'ai pu visiter des planètes inconnues de notre monde jusqu'au jour où... elle hésita.
- Jusqu'au jour ?
- Où je me suis échouée sur Aetheris.
Rygan éleva la voix, faisant frissonner Aerolia :
- Aetheris ? Cette terre hostile ! Mais tu as perdu la raison ? Ses habitants sont des barbares, des sanguinaires, ne vivant que pour le pouvoir et la domination, la guerre et la destruction.
- Non, père ! l'interrompit-elle avec passion. Pas tous ! D'autres sont remplis d'empathie, de bonté, d'amour... d'honneur !
Elle ne s’en rendit pas compte, mais, débordant d'émotion, elle avait élevé la voix. Son père la rappela à l'ordre :
- Aerolia ! Elle baissa la tête et répondit, sincère :
- Pardon, Votre Majesté, je me suis emportée.
Le visage de Rygan se radoucit :
- Poursuis ton récit.
- Sur Aetheris, j'ai rencontré un homme, Julien. J'ai perdu le contrôle de Veclavia mais j'ai pu la diriger vers un lac, d'où il m'a sauvée. Puis, il m'a recueilli chez lui, il m'a protégé, alors que son armée me traquait. J'ai appris à le connaître et lorsque je me suis dévoilé à lui, il m'a écouté. Il ne m'a jamais jugé, il m'a traitée dignement, d'abord comme une personne, ensuite comme une femme. Au fil du temps, je l'ai observé, puis j'ai appris à l'apprécier avant de... l'aimer. Et je l'aime encore aujourd'hui, malgré son sacrifice.
- Son... sacrifice ?
- Quand son armée nous a retrouvés, ils ont voulut nous arrêter. Ils ont ouvert le feu. Il n'a pas hésité une seconde à s'interposer, à donner sa vie pour sauver la mienne. Sans lui... Sa voix se brisa. Elle prit une inspiration et poursuivit son récit
- Sans son intervention, je ne serais pas devant vous pour vous présenter des excuses. Il a agi par Amour... Uniquement par amour pour moi. Sa sagesse, sa bonté... Tout ce qu'il a fait mérite qu'il soit honoré.
Rygan plissa les sourcils. Un mélange de colère et de perplexité se dessina sur son visage :
- Honorer un humain d'Aetheris ? Quel lien as-tu donc tissé avec lui ?
Aerolia respira profondément, rassemblant son courage.
- Julien croyait en la possibilité de changement, en la rédemption. Il m’a appris que chaque vie avait de la valeur, que même ceux qui commettaient des erreurs pouvaient évoluer. En honorant sa mémoire, je souhaite montrer que notre monde peut changer, que nous aussi, malgré notre sagesse, nous pouvons évoluer au-delà de la peur ou de la vengeance. Je demande simplement une chance pour nous tous de comprendre la complexité de l'univers. Notre sphère d'énergie ne représente pas seulement notre puissance technologique, mais aussi notre capacité à unir des mondes différents.
Puis, elle leva les yeux vers lui et s'adressa à lui dignement :
- Père, je suis éternellement lié à lui !
Le grand Roi demeura silencieux. Il pesa les paroles de sa fille. Bien que toujours sceptique, Rygan sentit un frisson d’admiration devant la force qui émanait d'elle. Il se leva lentement, la regarda fixement :
- Viens !
Ils sortirent de la salle du trône et commencèrent à marcher le long d'un corridor majestueux, bordé de sculptures représentant les héros de leur histoire.
- Aerolia, tu as toujours eu une sagesse au-delà de tes années. Je suis fier de la Reine que tu es en train de devenir, mais sache que ce chemin n'est pas sans dangers. Les décisions que nous prenons auront des répercussions sur l’avenir de Lyräan, de tous nos Royaumes et de Notre Peuple.
- Je le sais, Père, répondit-elle avec fermeté. Mais je suis prête à...
- Laisse-moi finir, mon enfant.
Un silence pesant s'installa entre eux, rempli d'une tension palpable. Finalement, Rygan reprit, un léger sourire se dessinant sur ses lèvres :
- Si tu crois en la lumière que cet homme, Julien, t'a apportée, alors je te suivrai. Je te laisserai plaider sa cause et la tienne devant les “Sages du Conseil”, mais sache que je serai attentif aux conséquences de cette décision.
Aerolia sentit son cœur se soulever de joie et de soulagement. Elle savait qu'avec le soutien de son père, elle pourrait tracer un nouveau chemin entre Lyräan et Aetheris, la terre de son bien-aimé :
- Merci Père ! Elle le prit dans ses bras pour l'embrasser. Rygan sourit, avant de la repousser délicatement :
- Princesse, vos devoirs !
Aerolia se reprit en effectuant une révérence devant son Souverain puis; la tête baissée, elle recula face à lui pour se rendre à ses appartements.
- Aerolia, je n'ai pas fini !
Elle leva la tête, surprise. La dureté brillait des yeux du monarque quand soudain, un sourire fendit son visage :
- Comment appelleras-tu le futur Roi ?
Le visage de la princesse s'illumina avant de répondre fièrement :
- La future Reine, Père ! Elle sera l'Alliance entre nos deux mondes. Je l'élèverai comme l'aurait fait son père, je lui transmettrai notre Histoire, nos valeurs, et toutes celles qui régissent l'univers autant qu'elle guident le cœur des humains.
Puis, Aerolia redressa le buste. Dans ses yeux brillait une force calme, et sur son visage, la dignité de celle qui marchait vers son destin royal :
Elle se nommera Elena...
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