Chapitre 16 : La cassure.

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Lorsque je me levai le lendemain matin, une horrible sensation me vrillait l'estomac à tel point que j'étais parcouru de soubresauts d'angoisse. Mais comment éviter l'inévitable ? Je ne pouvais pas rester à la maison sans une bonne raison et je ne pouvais pas faire l'école buissonnière, étant donné que le collège aurait automatiquement prévenu mes parents de mon absence. Dans les deux cas, j'aurais été obligé de justifier mon attitude. Surtout que, encore plus que l'appréhension de retourner au bahut, l'affreuse sensation d'être pris au piège me retournait littéralement le cerveau. J'aurais sauté d'une falaise, brisé mes os, juste pour m'éviter d'affronter les autres une énième fois.

Alors que je trainai les pieds en direction de l'arrêt de bus, j'aperçus d'autres élèves de ma classe que je connaissais vaguement qui y descendaient eux aussi. Je me fis violence pour ne pas rebrousser chemin et l'idée d'arriver en retard parce que j'aurais raté mon bus m'angoissait encore plus. Lorsque j'arrivai à leur hauteur, l'un d'eux m'interpella.

— Pourquoi t'as séché le cours de français, hier ? La prof était pas contente.

— J'ai pas séché...

Mon angoisse monta d'un cran. Pourquoi Olivia n'avait-elle pas prévenu ma professeure ? Allait-il contacter mes parents ? J'allais forcément être puni. J'étais au bord de la crise de nerf. Mon cœur battait la chamade, prêt à sauter hors de ma poitrine. Au moment de monter dans le bus, je retins mon souffle, comme si cela pouvait me protéger des autres, mais lorsque j'y pénétrai, les rires narquois faussement discret et les regards de biais me transpercèrent de part en part. J'avançai dans l'allée tel un zombie, pétrifié par la peur et l'angoisse, errant machinalement jusqu'à une place vide. Je collai ma joue contre la vitre et essuyai mes yeux embrumés.

Les quarante-cinq minutes de trajet me parurent interminables tant j'étais mal à l'aise de la présence des autres tout en appréhendant mon arrivée. J'avais l'impression que j'allais mourir, que je ne rentrerais pas de cette journée de cours. Je regardai le paysage défiler, je l'avais vu tant de fois que je savais que nous n'étions plus très loin. Lorsque le bus s'arrêta devant le collège, je remarquai aussitôt le proviseur qui cherchait une tête particulière dans la foule qui se déversait vers les grilles. Lorsque le dernier de mes camarades se leva, je n'eus d'autre choix que de le suivre. Alors que je tentai de me fondre dans la masse grouillante, le proviseur m'attrapa par l'épaule et m'attira en direction de son bureau. J'avais si peur que j'aurais préféré mourir foudroyé sur le champ que de le suivre. Tout était flou autour de moi, je ne perçevais plus que le son de ma respiration haletante, les pas de ses chaussures de ville qui claquaient sur le béton, le grincement de la porte, sa poigne douloureuse.

Il me bouscula à l'intérieur et referma la porte derrière lui avant de contourner son bureau et de s'asseoir face à moi. S'il m'avait proposé une chaise, j'aurais été incapable de m'y installer tant j'étais raide de peur.

— De quel droit vous permettez-vous de quitter l'établissement avant l'heure ? cracha-t-il sans un bonjour.

Ma bouche voulut répondre, mais aucun son ne sortit.

— Vous filez un très mauvais coton et si ça continue, vous allez avoir de sérieux problèmes ! Vous êtes dans un établissement d'éducation dans lequel les crises d'hystérie n'ont pas leur place ! Vous vous rendez compte de l'image que vous renvoyez ?

J'avais les larmes aux yeux, le cœur au bord des lèvres. Où était Olivia ? Et Nicolas ? Aucun d'eux n'avaient pris ma défense ?

— Je... pardon... mais Olivia était là...

— Vos excuses ne seront pas suffisantes si vous voulez arriver à quelque chose dans la vie !

— C'est eux qui s'en prenne à moi...

— Arrêtez de vous plaindre et comportez-vous en homme ! Vous avez quinze ans, vous n'êtes plus un enfant !

Cette phrase résonne encore dans ma tête comme si j'y étais. Je voudrais justement pouvoir y revenir, lui arracher ses lunettes d'une baffe, lui hurler de se comporter comme un homme tout en le frappant de plus belle. Ordure !

En quittant son bureau, je n'étais plus présent, mon esprit avait quitté mon corps et le regardait se mouvoir dans l'espace tel un robot. Le brouhaha de mes camarades s'amusant dans la cour était assourdissant. Comment pouvaient-ils être heureux alors que j'étais sur le point de m'effondrer ? Ne voyaient-ils pas que j'avais besoin d'aide ? J'avançai en direction d'un banc tandis qu'une scène lunaire se jouait sous mes yeux : Nicolas et mes agresseurs de la veille riaient en torturant un pauvre sixième.

Il en faut du courage pour s'en prendre à plus faible que soi, cinq troisièmes contre un sixième. J'avais l'impression de me revoir quelques années plus tôt. le pauvre bonhomme était haut comme trois pommes, tout juste une dizaine d'années. Ses pleurs firent vriller mon cerveau.

Je me suis avancé vers Nicolas. Je revois cette lueur de prédateur dans ses yeux disparaître lorsqu'il croisa mon regard. Avait-il honte ? Avais-je seulement eu de l'importance ? La souffrance était sa seule réponse ? Tandis que je me plantai entre lui et le jeune qu'ils violentaient, entouré par ses sbires, l'un d'eux balança une méchanceté à mon égard. Je ne me souviens pas de ce qu'il a dit, mais je revois clairement Nicolas sourire, se moquer de moi, ouvertement.

Après tout ce qui s'est passé ? Tout ce que nous avons vécu ? Tu n'es qu'un fils de pute !

D'instinct, sans vraiment m'en rendre compte, je balançai mon genou entre ses jambes si fort que je perdis l'équilibre. Il s'écroula en hurlant de douleur. Aussitôt, l'un de ses sbires s'approcha, mais mon pied fut plus rapide. Il se roula à côté de Nicolas, tous deux gémissant comme des bébés.

Mes actes ont forcément eux des conséquences, mais je n'en garde aucun souvenir. Tout ce que je sais, c'est que cette altercation a marqué la fin de ma scolarité et sonné le glas de mon histoire avec Nicolas.

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