Hors des sentiers battus 42/

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L'humidité s'infiltrait aussi bien dans ses poumons que ses os, quand il affronta une ultime fois la bruine et le brouillard. Avec soulagement, il entra au Havre Vert.

L'intérieur s'avéra aussi chaleureux que rustique. Adelin repéra à sa gauche la large flaque issue des capes, houppelandes et parapluies de ses prédécesseurs mis à sécher, il se plia aussitôt aux bonnes manières dans les auberges. Il brossa également ses bottes sur une grille au sol, où les saletés s'écoulèrent. Durant l'opération, l'aubergiste le salua depuis son comptoir :

  • Bien l'bonjour, voyageur ! 'acré déluge, pas vrai ?
  • M'en parlez pas, j'suis d'sous d'pouis c'matin !

Adelin avait reconnu l'accent des terres plus à l'Est de Guarrèr. Il remercia intérieurement sa famille paternelle de l'avoir exposé tôt et longtemps à leurs fournisseurs, hommes de la terre comme eux. Son interlocuteur siffla, s'intéressa aux origines de son interlocuteur. Le jeune notaire put badiner sans peine sur sa famille d'éleveurs d'oies, jusqu'à s'inviter au comptoir.

Son approche destabilisa l'aubergiste. Quand il mesura l'étendue des calcinations de son nouveau client, il en balbutia, avant de se reprendre, l'air pincé de dégoût et de crainte. Il n'en poursuivit pas moins la conversation avec naturel. Dans la salle au plafond bas se trouvaient quatre voyageurs en pleine partie de poker, attablés dans un coin sombre. Adelin releva la propreté générale des lieux, tout en bois et tapis muraux où alternaient portraits verdoyants et symbole du Sanctum. À cela s'ajoutaient de belles lampes à huile, la cheminée où se devinaient quelques extension métalliques permettant de transmettre sa chaleur aux murs et à la salle. Tout ceci contribuait à l'ambiance douillette, salvatrice après cette rude journée.

  • Y vous reste une place pour l'dîner et l'coucher, c'soir ?
  • Un peu, m'sieur !

Pendant qu'ils discutaient, une nouvelle personne s'introduisit dans l'auberge. Après avoir limité à son tour les dégâts des eaux, elle s'approcha silencieusement du comptoir, bien sûr du mauvais côté d'Adelin. La jeune femme balbutia quelque chose d'inintelligible, l'aubergiste lui répondit par le prix d'une nuit. Après un silence, la silhouette encapuchonnée supplia d'une voix blanche :

  • Je... peux... payer la moitié ? S'y'ous plaît...
  • C'est l'prix, à prendre ou à laisser.
  • Si ma présence t'dérange pas... on peut s'partager la chambre.

La jeune femme se tourna d'un bloc vers lui, le regard étincellant... avant de se décomposer devant sa face ravagée. Mal à l'aise, elle déglutit. Plusieurs fois. Adelin lui laissa le temps, devinant le choc qu'elle devait encaisser. On ne rencontrait pas tous les jours quelqu'un d'aussi défiguré que lui.

  • À prendr' ou à laisser, insista l'aubergiste.
  • M... merci... Monsieur ?
  • Bertrand Sésa, mad'moisel' ?
  • Iris... Duruisseau...

Ah, une orpheline. Bah, si vraiment elle le tolérait, il pouvait bien faire un geste. Elle eut l'air particulièrement gêné, avant de lui demander s'ils pourraient également partager leur repas. Adelin accepta d'un haussement d'épaules. Il passerait certainement la nuit sur le tapis, une première pour lui. Il imaginait mal comment pourrait se passer sa nuit autrement. De toute façon, il pouvait bien aller au bout de sa démarche et continuer à se montrer humain.

Il atteignit vite ses limites en badinages, et partit s'isoler dans sa chambre sans qu'Iris ne le suive. Il en profita pour ranger ses affaires, s'affaler sur la literie étroite et dure. Cela lui rappela ses soirées chez les Oidor.

Curieux, il s'abandonna à l'écoute de ce nouveau milieu. Dire qu'il n'y passerait qu'une nuit. Une première, dans son existence. Comme en tout lieu de vie, les grincements étaient légions et uniques en leur genre. À force de concentration, Adelin parvint à reconnaître quelques bruits de cuisine. Des couinements de rongeurs. Des raclements de chaises et de légères toux. Dans une chambre voisine, quelqu'un gratta une guitare et fredonna. Au-dehors, la pluie tombait toujours, des chevaux hennirent.

Avec le temps, Adelin se surprit à guetter d'autres sons. Comme des cacardements. Après tout, il se trouvait dans un lieu peu décoré, en bois... il s'attendait à entendre et sentir des oies. Cela le fit sourire. Une bouffée de nostalgie le prit.

Sans qu'il n'y prenne garde, aux attentes sonores s'ajoutèrent des hallucinations de crépitement. Il grogna de dépit. Bon sang, même en ces lieux, en cet instant de calme il devait penser au feu. Même s'il ne refuserait pas une bonne flambée pour sécher et se réchauffer. Distraitement, il tendit la main droite, forma un demi triangle et scruta les divers éléments métalliques autour de lui. Il surprit les différentes armes du barde deux chambres plus loin qui s'échauffait toujours sur sa guitare, quelques endroits plus loin où des cohortes de clous dénonçaient le rafistolage d'un mur, ainsi que la composition hétéroclite des meubles et des lignes de métaux dans les murs, dans une expérimentation de conduction de chaleur. Soit l'aubergiste s'était fait arnaquer, soit quelques réalités de coûts lui avaient imposé ces matériaux peu efficaces. Cela ne le regardait pas.

Soulagé et désireux de ne pas penser plus au feu, Adelin songea à sa nuit à venir avec Iris. Il espéra récupérer une couverture supplémentaire, cela lui suffirait amplement pour dormir sur le tapis. Son sac ferait un bon oreiller improvisé, comme dans son enfance, et cela le rassurerait de dormir sur ses affaires avec une inconnue dans la pièce.

Quelques pensées plus intimistes tentèrent une incursion dans son esprit, mais il ne leur laissa aucune place. Il ne tenait pas à être ce genre d'homme. Ce serait malvenu. Et puis, les bâtards représentaient des fléaux pour la noblesse. Jamais, au grand jamais il n'infligerait cette honte à sa famille. Après, si elle lui proposait... Non, non. Les exs de ses frères ne s'étaient pas privées de les accuser d'avoir profité de leur statut pour bénéficier d'un ascendant sur elles et d'en avoir tiré profit. Il se devait de prendre en compte leurs erreurs, pour ne pas les reproduire. Puis son premier réflexe avait été de souhaiter dormir sur le tapis. Donc il s'y tiendrait. Quelle personne censée délaisserait le confort d'un vrai lit pour un tapis ? De toute façon, avec sa face ravagée, il l'effrayait et la dégoûtait, inutile de s'attendre à autre chose qu'une nuit rendue étrange par un partage de chambrée... que beaucoup d'autres personnes avaient connues et connaîtraient à l'avenir.

Sentant qu'il s'égarait, il sortit ses notes d'avec Souffreux. Ceci l'absorba, jusqu'à l'heure du repas. Le jeune notaire en fuite songea que nul ne l'avait dérangé durant les deux heures écoulées.

Quand il descendit, Iris l'attendait à une table pour deux, les joueurs de poker avaient déplacé leurs mises sur leurs genoux pour faire place aux futures assiettes, trois groupes supplémentaires s'étaient répartis dans la salle commune. L'aubergiste allait déjà de la cuisine aux tables pour servir le plat du jour, unique choix possible en ces lieux.

Adelin salua sa future compagne de chambrée, cette dernière se crispa. Elle lui répondit avec des sourires forcés, des épaules tendues quand elle n'y prenait garde. Après quelques banalités, il préféra entrer dans le vif du sujet :

  • Dis, je vois que je te dégoûte. Donc si tu veux manger tranquille, je comprendrais.
  • Oh... non... prends... t'embête pas... C'est d'jà... tellement gentil... s'cuse, promis j'vais m'y faire...

Ils s'interrompirent le temps de recevoir une généreuse portion de gibier et de légumes locaux, dont Iris put indiquer la provenance. Adelin sourit. Bien une femme de la région, sûrement avec un entourage agriculteur pour en savoir autant. Aussi prit-il soin de s'instruire sur le sujet.

Sans s'en rendre compte, Iris lui détailla les types de sols qui convenaient le mieux aux différentes agricultures, mais aussi les meilleures combinaisons de cultures contre les insectes, les provenances des divers lisiers, ainsi que les effets des dates de plantation.

Adelin ne se priva pas pour lui poser des questions. En bon descendant d'éleveurs d'oies, il s'intéressa notamment aux grains. Lancée, la femme satisfit sa curiosité, se redressa en discutant, puis ils se surprirent à s'être penchés l'un vers l'autre en fin de repas, l'œil dans les yeux. Les mains... proches d'une manière inattendue.

Un silence gêné s'installa, ils reprirent leurs distances. Adelin laissa la cheminée happer toute son attention. Il avait chaud, mais personne n'avait alimenté le feu. D'où cela... Par la Lumière, il savait bien.

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