La parfumerie de l'hôtel Crillon
Les choses prirent un tournant inattendu dans le déroulement de cette matinée à l'hôtel Crillon, l'une des plus illustres enseignes hôtelières du groupe Rosewood, organisée en l'honneur d'un prince des émirats. Venu en visite dans la capitale parisienne pour ses affaires, il en profitait aussi pour faire du tourisme et un peu de shopping pour lui et sa famille.
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Pour le commun des mortels, difficile de visiter ce très bel hôtel de la rue piétonne Boissy d'Anglas sans une invitation personnelle ou tout simplement lors d'un séjour nocturne à un prix prohibitif. Cependant la boutique reste ouverte aux curieux en proposant un large éventail de grandes marques de luxe et de produits de collections assez sophistiqués.
Je pense à ces créations d'artisans exposant le talent français dans un style séduisant et plein de charme. L'Hôtel encourage les jeunes talents en offrant une vitrine incroyable aux visiteurs du bout du monde. Alors que dire de la réplique en modèle réduit de la Citroën DS ou bien encore de ces merveilleux parfums à l'eau de la collection Buly 1803.
Sur les rayonnages vitrés, mis en valeur par les éclairages, brillent des coupes fruits, agrumes et raisins de Corinthe. Ici trônent des machines à café en cuir fait à la main. Un catalogue, à la disposition des passionnés, permet de découvrir de grandes maisons aux nombreuses nominations comme Hector Saxe, La Luzeronde, Kiade, Studio Gaia, oOumm, Céleste Mogador, Elie Bleu, Moreau Paris, Lanvin…
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L'émir en complet élégant, accompagné de sa très belle épouse, admire tous ces objets lumineux et ingénieux, sans doute un peu blasé devant ces inventaires artistiques de qualité. Homme très cultivé, ayant fait ses études dans une grande université américaine, il poursuit sa carrière dans la diplomatie et se révèle au grand public pour sa collection très éclectique d'œuvres d'art. Son palais personnel recèle déjà bien des trésors émanant de grands peintres et de sculpteurs, de photographes renommés qui trouvent un place de choix dans cet écrin architectural dont revient souvent la maîtrise d'œuvre à des architectes français.
À cet instant précis, l'éminence moyen-orientale marque un arrêt devant un présentoir de parfums de la collection Eau Triple et en particulier un flacon de la Rose de Damas. Ce parfum unique à base d’eau lui révèle les effluves d'un bouquet de roses, piqué de gingembre et de vétiver, avec une touche subtile de cèdre et de musc. Cette rose absolue s’enroule comme un velours à même la peau, sans jamais s’imposer à l’excès. Une dédicace, traduite pour l'occasion en arabe, vante le mérite et la composition de ce merveilleux mélange.
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Alors dans cette atmosphère détendu et sereine d'un après-midi estival, rien ne laisse supposer ce qu'il va advenir car l'air se charge d'électricité comme à la veille d'un orage.
Un groupe d'individus déterminés et encagoulés, en tenue militaire de couleur noire, intervient dans les couloirs de l'hôtel. Des cris d'angoisse fusent de toutes parts. Deux gros véhicules sombres stationnent dans l'allée ombragée, moteur allumé. Quelques rafales crépitantes d'Uzi mettent le personnel et tous les résidents au sol dans les différents salons.
L'un des membres du commando se saisit alors avec violence de l'épouse terrorisée de l'émir et l'entraîne vers l'extérieur. Celle-ci disparaît sans ménagement par une porte latérale du break noir qui démarre aussitôt en remontant l'impasse. Un tampon imbibé de chloroforme appliqué sur son visage met un terme à ses angoisses excessives voire hystériques.
À l'intérieur de la boutique de l'hôtel, l'émir dresse les bras en l'air en signe d'impuissance, le regard vide. Il n'est pas candidat au suicide. Mais sans doute est-il habitué à ce type de menace assez fréquente au Moyen Orient. On entend encore des cris venant des différentes pièces voisines donnant sur le hall d'entrée.
Un garde du corps git au sol devant l'entrée près de l'un des comptoirs de la parfumerie. Un autre bâilloné dans le hall porte un sac noir sur la tête. Les mains attachées dans le dos par un collier de serrage à crémaillère, il semble groggy, inanimé et appuyé contre une commode.
Différentes caméras de surveillance essuient les premiers tirs des assaillants. L'un des membres du commando se rend en priorité dans le local technique pour retirer le serveur d'image vidéo. L'opération dénote une grande maîtrise et les lieux reconnus à l'avance.
Sans faire dans la dentelle, l'un de meneurs applique avec violence un coup de matraque derrière la nuque de l'éminence. Ce dernier s'écroule sur le sol, cédant au niveau des articulations des genoux et tombant lourdement, eu égard à sa forte corpulence. Un filet de sang trace une saignée rougeâtre sur le col de sa chemise jusqu'alors immaculée. Mais le reste du costume, réalisé par un maître tailleur de la capitale, apparaît impeccable.
Deux autres sbires prennent alors le relais et se saisissent de la victime sans connaissance et le sortent des lieux en le traînant au sol. Au passage des chemins de tapis ou de moquettes se déplacent. Des éléments de décorations tombent et se brisent créant une humiliation dans le regard du personnel dont certains arrivent à lever la tête malgré la menace des armes.
Puis le calme revient après un démarrage en trombe du deuxième véhicule du commando. Et pendant des secondes d'éternité, on se demande s'il s'est passé quelque chose, tant la sidération s'avère grande dans l'esprit de tous les témoins.
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Des douilles jonchent le sol un peu partout ainsi que des éclats de verre de chandeliers et des bris de miroir ou de céramiques. Trente minutes après l'intervention musclée, la police présente sur les lieux assez vite fige la scène de crime en empêchant le personnel de remettre de l'ordre dans les différentes salles.
Très vite, on maintient au confinement dans les chambres tous les touristes et les résidents ainsi que certaines notoriétés qui veulent malgré tout joindre leur ambassade. Mais le commissaire Antoine Duplessy se montre intraitable. C'est un peu sa marque de fabrique. Méthode et procédure. Il a pris place dans le Boudoir, lieu prisé des amateurs de pâtisseries, pendant que ses équipes procèdent aux recueils des témoignages et que la scientifique prend des photos et effectue l'inventaire des pièces à conviction. Force est de constater que les individus masqués n'ont pas laissé d'empreintes.
Des pompiers de la BSPP, stationnés dans l'allée piétonne, s'occupe des gardes du corps qui portent sur eux plusieurs ecchymoses. Déjà de nombreux passants, attirés par le remue-ménage et les gyrophares ainsi que les rampes d'éclairages qui clignotent de partout, comme un jour de foire du Trône, filment des bribes d'évènement. Un périmètre de sécurité d'une centaine de mètres se voit établi avec du Rubalise.
À l'ambassade américaine voisine, on renforce les mesures de sécurité. Certains ressortissants angoissés après les rafales de mitraillettes se réfugient sur place. À l'Élysée, les permanents sont sur les dents et préparent des communiqués. La Garde républicaine s'active dans la cour et les jardins, craignant une action de plus grande envergure. Déjà quelques voitures de presse viennent tenter de glaner des informations auprès des curieux ou des touristes. La police tient tout ce monde avide de sensationnel à distance.
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On entre peu à peu dans le début de soirée. Une atmosphère orageuse propre aux étés vient s'ajouter à l'ambiance fiévreuse car la réputation de l'émir s'avère importante et peut peser sur les relations diplomatiques.
Cependant, tout cela passe, semble-t-il, très au-dessus des préoccupations de notre enquêteur. Il joue, tel un enfant, avec un télescope sur pied qui sert de décoration au centre de la pièce prestigieuse de par la renommée de ses pâtisseries. Il le fait pivoter sur son axe, en assurant la mise au point, dardant son regard envieux, il bave de gourmandise devant les créations Signatures du Chef Pablo Gicquel.
En zoomant, il s'amuse à découvrir les étiquettes à l'écriture fine et stylisée qui incitent à un voyage très sensuel : Hématite, Mont-Blanc, Nuage de Jasmin, Chou d’Amour et sa tarte Chocolat, Alliance Chocolat et Nuage de Jasmin.
Tout un florilège de saveurs qui le mettent plus qu'en émoi.
Mais qu'on ne s'y trompe guère.
Sous cette apparente et désopilante désinvolture, le policier œuvre mentalement. Car plusieurs expertises sont en route. Les échanges avec les gardes du corps doivent permettre d'établir des portraits robots ou à tout le moins une description détaillée des agresseurs. Malheureusement, aucune image de vidéosurveillance ne sera disponible. Mais des curieux et des touristes produisent des vidéos qui devrait enrichir le maigre bilan de cette affaire dramatique.
Ces douilles de 9mm parabellum préoccupent l'enquêteur chevronné.
Munitions utilisées par des mitraillettes Uzi, armes privilégiées dans des opérations commandos ou terroristes. De courte longueur, elles permettent des actions efficaces et discrètes en produisant cependant un feu nourri et dissuasif. En témoigne les impacts qui constellent les murs et la décoration de l'hôtel.
Des agents du Mossad, se demande-t-il sans y croire.
Les relations sont, somme toute, bonnes entre Dubaï et Jérusalem. L'Égypte et la Jordanie soutiennent Israël. L'Iran par contre se dispute des territoires minuscules avec les Émirats dans les golfes d'Oman et Persique.
Mais de là à monter un commando en France.
À moins que ce ne soit pour faire pression sur cette dernière. Une coopération de défense existe bel et bien depuis 1971 et plus récemment à la suite de la guerre du Golfe en 1991. L'accord intervient dans le domaine stratégique et implique une défense aérienne élargie, faisant intervenir l'armée française en cas d'agression.
Tout cela le laisse perplexe en revenant à ces pâtisseries qui le titillent davantage.
Sans doute qu'un communiqué de presse sur la chaîne Al Jazeera permettra d'y voir plus clair avec une éventuelle revendication. Le préfet de police va lui tomber dessus avec certitude. Et sans compter tous les responsables gouvernementaux, la Mairie et la Région Ile de France qui feront valoir les intérêts supérieurs de nos relations avec les émirats. En l'occurrence des investissements colossaux qui couvrent des pans entiers de notre économie dont en premier lieu, le domaine sportif.
Le directeur de l'hôtel, soucieux de la réputation de sa maison se permet d'offrir à notre commissaire l'une de ses prestigieuses pâtisseries faisant le bonheur de notre homme. Ravi d'une trêve, ce cadeau inattendu tempère la tempête qui agite les neurones surchauffés de sa tête. Ce moment de délectation semble hors du temps. Ses sens s'en trouvent troublés au plus haut point alors que tombe un message sur toutes les chaînes de télévision et sur les téléscripteurs de l'AFP vers 18 h 45.
L'épouse de l'Émir vient d'être retrouvée indemne par des vigiles dans un parking souterrain près des Champs Élysées. Sans connaissance, transférée aux urgences de l'Hôpital européen Georges Pompidou, son pronostic vital ne serait pas engagé. Le journaliste sur l'écran de l'un des téléviseurs de l'hôtel précise l'absence de nouvelles s'agissant de l'émir et aucune revendication ne serait parvenu aux sièges diplomatiques ni dans les agences de presse.
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20 H 00. Commissariat central du 8ème arrondissement, rue de sèvres.
Dans son bureau Antoine Duplessy regarde dubitatif la télévision. Quelques officiers investis dans les recherches préliminaires ne semblent pas plus heureux de la situation et pressentent des nuits et des jours à venir infernaux d'autant que des services spécialisés commencent à interférer sur l'enquête en cours.
À quatre mois de sa retraite une telle affaire risque de tâcher sa carrière exemplaire.
Mais qui sait.
Un dénouement heureux pourrait le faire entrer dans la lumière après toutes ses années de labeur, se dit-il à lui-même. Il admire fixement la pureté des lignes d'un flacon de Rose de Damas qui trône à présent sur son bureau poussiéreux, sombre et fatigué, attention délicate du Directeur de l'Hôtel Crillon.
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Une idée étonnante vient d'émerger dans son esprit survolté.
Toute cette mise en scène.
Pas de morts, des gardes du corps à peine molestés.
Pas d'otages en dehors de l'émir.
Pas de revendication.
Et cette femme, l'épouse discrète hospitalisée aux urgences, qui ne semble souffrir d'aucune blessure. Juste stressée et très peu commotionnée.
Alors une lumière s'allume et malgré l'heure tardive, il convoque ses adjoints pour partager son intuition.
Que sait-on d'elle ?
À votre avis !
=O=
Pour aller plus loin
www.rosewoodhotels.com/fr/hotel-de-crillon
Grandiose et majestueux derrière son architecture signée Ange-Jacques Gabriel, l’Hôtel de Crillon, Rosewood Hotel, contemple la Concorde. L’une des plus belles places du monde.
Louis XV en demande la construction. Témoin de trois siècles d’histoire et longtemps propriété de l'illustre famille du Comte de Crillon, l’édifice se transforme en 1909 sous la direction de l’architecte Walter-André Destailleur et devient " L’Hôtel des voyageurs ".
Après 4 années de rénovation, l’Hôtel de Crillon réouvre ses portes en 2017 avec 124 chambres et suites, 4 espaces de restauration, un Spa, une nouvelle piscine, trois salons historiques et bien d'autres secrets...
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