Chapitre 17
Après le contrôle d’identité habituel à l’entrée de la base, le véhicule de l’armée conduit par Carlyle pénétra dans l’enceinte, dévoilant un paysage bien différent de ce qu’Owen et Zoey avaient imaginé.
Ce n’était pas une simple base militaire austère et froide comme ils l’avaient pensé. Non, l’endroit ressemblait plutôt à un village bien organisé. Les rues étaient propres, fleuries, bordées de maisons aux façades en briques claires et entretenues. Plus surprenant encore, il crut distinguer, au loin, une aire de jeux pour enfants.
— C’est quoi cet endroit ? murmura Zoey, qui observait les alentours avec la même perplexité.
Il haussa légèrement les épaules, jetant un regard vers les nombreux militaires en uniforme qui patrouillaient dans les rues, armes en bandoulière. Certains échangeaient quelques mots, d’autres riaient, une scène presque normale… si l’on oubliait qu’ils étaient en pleine guerre contre les cyborgs et les robots.
Carlyle, concentré sur la route, ne fit aucun commentaire jusqu’à ce qu’il se gare derrière un grand bâtiment blanc, bien plus imposant que les autres. Il coupa le moteur et se tourna vers eux, le regard sérieux.
— Laissez vos affaires ici. Y compris vos arcs.
Owen et Zoey échangèrent un regard inquiet.
— Pourquoi ? demanda Owen, méfiant.
— Parce qu’ici, vous devez passer inaperçus, et deux civils armés, c’est tout sauf discret.
Owen soupira mais posa tout de même son arc et son carquois sur le siège arrière. Zoey l’imita à contrecœur.
— Et maintenant ? demanda l’archer.
Carlyle ouvrit sa portière.
— Maintenant, vous me suivez. Et surtout, faites profil bas.
Ils descendirent du véhicule et entrèrent rapidement dans le bâtiment. L’intérieur était tout aussi impeccable que l’extérieur. Un long couloir aux murs immaculés s’étendait devant eux, baigné dans une lumière artificielle. Owen observa le moindre détail, les moindres issues qui s’offrait à lui en cas besoin.
— Carlyle… on est où, exactement ?
Le militaire se retourna brièvement vers eux, l'air assuré.
— Ne vous en faites pas. On est dans l’aile secondaire, réservé aux personnels.
Zoey échangea un regard inquiet avec Owen. Carlyle avait parlé d’un ton calme, mais ses yeux trahissaient une certaine nervosité.
— Allez, venez, ajouta-t-il, les pressant d'avancer. Plus on traîne, plus on risque d'attirer l’attention.
Ils continuèrent à avancer, l'écho de leurs pas se répercutant sur les murs immaculés, essayant d’ignorer les regards curieux des soldats qu'ils croisaient dans les couloirs. Certains échangeaient des regards intrigués, des sourcils froncés, mais Carlyle leur adressait un salut rapide, sûr de lui, comme s'il s'agissait d'une routine banale. Owen avait conscience de leur allure dépareillée. Ils étaient loin d’être aussi propres et disciplinés que les militaires qui les entouraient. Le contraste avec leurs vêtements poussiéreux et leurs visages marqués par la fatigue était flagrant.
Carlyle s'arrêta brusquement devant une porte discrète, sans indication visible. Il la poussa et la retint ouverte pour les laisser passer.
— Allez, entrez.
Owen et Zoey pénétrèrent dans un petit couloir étroit, éclairé par une lumière blafarde. Deux portes leur faisaient face, chacune ornée d’un logo distinctif : l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Carlyle vérifia rapidement les alentours, son regard s’assurant que personne ne les avait suivis. Lorsqu’il fut certain qu’ils étaient seuls, il se tourna vers eux.
— Voilà les douches. Prenez votre temps. Il y a des tenues militaires dans les vestiaires, servez-vous.
Zoey laissa échapper un soupir de soulagement en voyant enfin la perspective d’une douche chaude. Owen, lui, restait sur ses gardes, le regard fixé sur Carlyle.
— Et après ? demanda-t-il.
— Après, vous restez ici. Ne bougez pas, ne parlez à personne. Attendez mon retour. Si quelqu'un vous demande quoi que ce soit, dites simplement que vous êtes en attente d'instructions. Compris ?
Zoey acquiesça d’un signe de tête, mais Owen avait encore des questions.
— Combien de temps on doit attendre ?
— Le temps qu'il faudra, répondit Carlyle fermement.
Il jeta un dernier coup d'œil derrière lui, comme pour s’assurer une dernière fois qu’ils étaient en sécurité.
— Je reviens dès que possible. Surtout, pas de bêtises.
Sans attendre de réponse supplémentaire, Carlyle sortit du couloir, laissant Owen et Zoey seuls devant les deux portes.
— Je ne sais vraiment pas si c’est une bonne idée d’être ici, mais je me reposerai la question après avoir profiter de leurs avantages à encore avoir de l’eau chaude.
Owen lui rendit un sourire léger avant de pousser la porte des vestiaires hommes, tandis que Zoey faisait de même du côté des femmes. Il espérait que Carlyle savait réellement ce qu'il faisait.
Sous la douche, Owen laissa l'eau chaude couler sur son dos, apaisant ses muscles tendus et nettoyant les restes de poussière et de sang séché. Lorsque l'eau savonneuse atteignit la plaie sur son flanc, une douleur le rappela à l'ordre. Il serra les dents et se força à nettoyer méticuleusement la blessure, chassant les pensées du chaos récent.
Il resta de longues minutes sous le jet d’eau, savourant ce qui ressemblait à un rare moment de normalité. Une fois propre et détendu, il se sécha rapidement puis chercha une tenue parmi celles disponibles dans le vestiaire. Le tissu beige, marqué du logo de l'armée, lui allait parfaitement. Il s'observa un instant dans le petit miroir au-dessus du lavabo : cheveux encore humides, expression tirée, silhouette amaigrie. Il ferma les yeux et soupira. L’image de Kathleen lui vint alors à l’esprit, comme si elle était actuellement auprès de lui. Le sourire qu’elle affichait lui serra le cœur, elle lui manquait tellement.
Le bruit de la porte le ramena rapidement à la réalité.
— Je ne sais pas toi, mais moi j’en ai marre d’attendre, souffla Zoey.
— Tu abuses, lui répondit-il au travers de son reflet dans le miroir. Ça fait à peine vingt minutes qu’on est ici.
Elle pouffa un rire forcé.
— T’as fait une sieste ou quoi ? Ça doit faire au moins 45 minutes que je patiente. Tu crois que Carlyle s’est fait attraper ? Ou alors qu’il est en train de nous balancer à toute la base ?
— Il ne ferait pas ça, assura Owen, bien qu'il sente une pointe d'incertitude dans ses propres mots.
Toujours appuyé sur le lavabo, il se redressa et jeta dans une poubelle ses vêtements sales.
— Comment tu peux en être aussi sûr ? On ne sait presque rien de lui. Il a beau être sympa, ça reste un soldat sous ordres.
Owen soupira. Carlyle avait prouvé à plusieurs reprises qu'il n'était pas qu'un simple exécutant de l’armée. Il semblait sincèrement vouloir les aider, mais Zoey n’avait pas tort : à quel point pouvaient-ils vraiment lui faire confiance ?
— Je sais pas, admit-il finalement. Mais il a risqué gros pour nous jusqu'ici. Et franchement, on n’a pas vraiment d'autres options. Je te rappelle que tout cette manigance vient de Stephen et donc de Paloma.
Zoey resta silencieuse un moment, son regard perdu dans le vide.
— Ouais, je sais... Mais être ici, déguisée en militaire... J'ai l'impression d'être une imposture.
— Tu parles comme si on était des fugitifs, dit Owen. On essaie juste de survivre et de se mettre en sécurité.
Zoey esquissa un léger sourire, mais l'inquiétude persistait dans son regard.
Après une attente qui sembla interminable, des bruits de pas pressés résonnèrent dans le couloir. Carlyle apparut finalement, jetant un rapide coup d'œil derrière lui avant de refermer discrètement la porte.
— Désolé pour l'attente, dit-il à voix basse. Mais j'ai peut-être trouvé un moyen de vous faire passer la frontière.
Assis sur un banc du vestiaire, Owen et Zoey se redressèrent immédiatement, l’attention rivée sur lui.
— Un convoi part dans moins de deux heures, commença-t-il. Ils transfèrent les cyborgs capturés ce matin vers Glasgow. C’est un transport surveillé, mais c’est la seule chose qui passe les frontières en ce moment.
Zoey fronça les sourcils.
— Et alors ? demanda-t-elle.
Carlyle inspira profondément avant de lâcher :
— Vous en ferez partie. Owen comme soldat... et Zoey comme cyborg.
Un silence abasourdi s'installa. Zoey cligna des yeux, incrédule, puis éclata brusquement :
— Attends, quoi ? Vous voulez que je me fasse passer pour un cyborg ? Vous réalisez ce que vous me demandez ?
— Écoute, c'est notre seule chance, tenta de justifier Carlyle. Si vous essayez de passer autrement, vous serez arrêtés ou pire. Mais si vous êtes dans un véhicule officiel, vous avez plus de chance de passer inaperçu.
Owen déglutit, les rouages de son esprit tournant à toute vitesse. Il comprenait la logique du plan, mais il voyait également tous les risques qu’il impliquait. Zoey, elle, secouait la tête, les yeux écarquillés.
— C’est insensé, murmura-t-elle. Et dangereux. Si jamais ils découvrent que je ne suis pas un cyborg...
— Ils ne le découvriront pas, coupa Carlyle. On va te déguiser. Tu seras placée à l’arrière avec les autres cyborgs, sous surveillance minimale. Je me suis arrangé pour faire parti du convoi également, en tant que conducteur. J’ai toutes les infos nécessaires pour que le plan se déroule au mieux. Dès notre arrivée à Glasgow, on te récupère et vous serez libre de partir.
Owen se passa une main nerveuse dans les cheveux.
— C'est ça ou rester ici, reprit Carlyle avec une froide détermination. Vous pensez que vous pourrez continuer à vous cacher encore longtemps ? L'attaque de ce matin, c'était un avertissement. Ils se rapprochent. Ça devient de plus en plus risqué pour vous, et honnêtement pour moi aussi, de rester dans les parages.
Zoey ouvrit la bouche pour répondre, mais ses arguments restèrent coincés dans sa gorge. Carlyle la regardait sans ciller, sans trace de moquerie ou de supériorité. Juste une réalité brutale, imposée par les circonstances.
— Je ne suis pas d'accord, murmura Zoey, la mâchoire serrée. Il doit y avoir une autre solution... un autre moyen... Comment vous allez me faire passer pour un cyborg de toute manière ? C’est impossible.
Carlyle réfléchit une seconde avant de répondre
— On a récupéré des pièces de robots mis en pièces après l'attaque de ce matin. Je vais essayer de mettre la main sur un bras mécanique suffisamment crédible. On le fixera sur toi pour simuler une prothèse.
Elle se tourna vers Owen, cherchant du soutien, une contestation. Mais il resta silencieux, le regard baissé, réfléchissant intensément. Lorsqu'il leva enfin les yeux vers elle, Zoey comprit. Elle vit ce doute, ce poids de la décision qui pesait sur lui.
— Owen... Ne me dis pas que tu penses que c'est une bonne idée, implora-t-elle.
Il passa une main sur son visage, hésitant un instant avant de parler.
— Écoute, Zoey... commença-t-il doucement. C’est dangereux, c’est vrai. Mais ce n’est pas impossible. Et... je ne peux pas rester coincé là une journée de plus. Pas après ce qui s'est passé ce matin.
Elle le dévisagea, les yeux brillants de frustration.
— Et s'ils me découvrent ? Et s'ils décident de m'enfermer pour de bon, ou pire ?
Owen posa ses mains sur ses épaules, avec fermeté.
— Je te protégerai, quoi qu'il arrive. On fera ça ensemble.
— Hier tu signes ce fichu papier et aujourd’hui te me jettes dans la fosse aux lions… Super !
Ces mots firent mal à Owen. Jamais il ne jouerait avec la vie de Zoey.
— Non, je t’interdits de remettre en cause le bout de papier. Tu sais très bien que je suis prêt à tout pour ta protection. Fais-moi confiance. Je ne laisserai personne te faire de mal.
Le silence retomba, lourd et pesant. Zoey ferma les yeux, prenant une grande inspiration.
— Owen sera avec moi à l’avant du véhicule, se permit de préciser Carlyle. Nous pourrons agir immédiatement en cas de problème.
— Zoey, ajouta Owen, serrant un peu plus ses épaules, j’ai besoin que toi et moi on reste en vie. J’ai besoin qu’on retrouve ta mère. Quelque chose me dit que ce n’est pas en restant ici que tout ça arrivera.
Son regard passa de Carlyle à Owen, puis se perdit dans le vide.
— D'accord, finit-elle par souffler, résignée. Mais je te préviens, Owen. Si ça tourne mal...
— Je sais, répondit-il doucement. Je te le promets.
Owen serra sa fille dans ses bras avant de lui embrasser le haut du crâne.
— Ok, Zoey récupère tes anciens vêtements. Tu ne pourras pas faire ça en tenue d’ici. On te fera te changer avant de monter dans le convoi.
Zoey acquiesça d'un léger signe de tête. Elle semblait toujours inquiète, mais une étrange résignation traversait son regard. Owen, à ses côtés, serrait discrètement les poings, prêt à tout pour la protéger.
— C’est quoi le plan ? demanda Owen.
— Je vais vous raccompagner au véhicule où vous m’attendrez, le temps que je récupère deux trois choses qui nous seront utiles pour notre camouflage. Ensuite je vous intégrerai au convoi le plus discrètement et naturellement possible.
Le compte à rebours était désormais lancé. De retour à la voiture, ils ne pouvaient plus faire marche arrière. Une dernière ligne droite vers la sécurité et la liberté.
Annotations