Chapitre XII
Il faisait encore nuit et pourtant, Éléonore voyait les lumières à travers les volets. Tout lui manquait. La pénombre, le ciel nocturne étoilé, les bruits de la nature à proximité, le bruissement des feuilles se balancant au gré du vent.
Elle était revenue chez elle mais elle ne s'y sentait pas à sa place. Elle se retourna quelques fois sans trouver le sommeil puis finit par se lever. Elle prit le livre de son grand-oncle et commenca à le lire.
Lorsque son réveil sonna, elle sentit une angoisse lui saisir la gorge. Son entremêlé apparut dans sa chambre.
« Je t'aiderai. »
Ces simples mots suffirent à la calmer et à chasser une grande partie de son anxiété. Elle se changea et descendit dans la cuisine. Son frère mangeait un bout de pain et il faillit s'étrangler avec quand il la vit. Il toussa bruyamment.
- Tu es revenue? fut la première phrase qu'il dit.
Elle haussa les épaules.
Nos parents ne l'ont même pas prévenu...
- Qu'est-ce qui t'est arrivée? Père et mère sont partis d'un coup.
Éléonore sourit.
- Demande-leur. Peut-être qu'ils voudront bient te répondre.
Elle prit une banane et alla dans la salle de bains après l'avoir mangée. Là, pour la première fois, elle se regarda dans le miroir simplement, sans se juger.
J'ai l'impression que mes yeux ne sont plus tout à fait les mêmes...
Celui de gauche, le bleu, s'était légèrement assombri, révélant davantage de nuances de gris. Celui de droite, le marron, avait plus de nuances d'orange ce qui lui faisait penser aux yeux d'un félin farouche.
Elle se coiffa rapidement et alla au collège avec son frère. Dès qu'elle passa la grille d'entrée, le brouhaha des conversations la frappa de plein fouet. Elle grimaça, son entremêlé se frotta à sa jambe. Lentement, elle s'habitua au bruit ambiant.
- Coucou Élé! Tu vas bien?
L'intéréssée releva la tête et vit Laura.
Elle ne m'a pas manqué.
Étonnement, elle ne ressentait pas cette crispation habituelle. Elle comprit alors à quel point la rencontre avec son entremêlé l'avait marqué et changée. Sa réplique fusa, sans qu'elle ne la retienne:
- J'ignorais que tu t'étais inquiétée pour moi. Ça m'étonne de ta part.
Laura la regarda avec surprise. Le sonnerie retentit et ils se rangèrent. Léonie vint prendre de ses nouvelles.
- Qu'est-ce qui t'est arrivé? T'as disparu pendant une semaine. Hé! Tu m'écoutes?
Éléonore regardait Florian et remarquait pour la première fois les légers reflets blanchâtres dans ses cheveux.
- Attends cinq secondes, Léonie.
Elle s'approcha de lui.
- Je peux te parler après les cours? lui demanda-t-elle.
Il la détailla, parut remarquer certains changements avant de hocher la tête.
Le reste de la journé lui paut interminable. Elle s'était habitué à la proximité de la nature en un clin d'œil. Léonie resta à côté d'elle et l'aida à rattraper les cours. Laura avait repris ses habitudes et n'arrêtait pas de faire des remarques sur elle. Éléonore ne s'en préoccupait pas outre mesure, son entremêlé l'aidait à se concentrer, à l'apaiser.
À la fin de la journée, elle dit au revoir à Léonie en la remerciant de son aide et attendit Florian devant le portail. Elle ressentait quelque chose quand elle le voyait. Sa peau était parcourue de picotement, en particulier à l'arrière de la nuque. Et elle avait une petite idée de son origine.
Il s'arrêta devant elle.
- Qu'est-ce que tu me veux précisément? voulut-il savoir.
- Quand tu m'as rattrapé, on a eu un espèce de coup de jus, je ne me trompe pas?
Florian acquiesça.
- Et alors?
Éléonore continua:
- Tu es comme moi, n'est-ce pas?
Laura, qui passait non loin, fronça les sourcils devant cette phrase qu'elle ne pouvait pas comprendre. Florian ne dit rien pendant un long moment. Éléonore soutint son regard scrutateur sans ciller.
- Si c'est à quoi je pense, alors oui, je suis comme toi. Mais il n'est pas le même, tu le sais bien.
Il définit son entremêlé.
Il y eut un court flottement entre eux.
- C'est à cause de ça que tu étais absente cette semaine?
- Oui et non.
Éléonore observa les alentours: Laura, ses amies et son frère les regardaient avec incompréhension et écoutaient sûrement leur conversation.
- On peut en discuter seuls?
- On peut marcher en ville. Ils auront dû mal à nous entendre.
Éléonore hocha la tête. Sa pire ennemie parut scandalisée. Ils s'engagèrent dans une ruelle puis se mêlèrent à la foule de passants. Pendant un certain temps, ils se promenèrent en ville sans parler. Elle profitait de la fraîcheur de l'automne. Le chalet d'Ophélie lui manquait déjà. Elle avait besoin d'en parler à quelqu'un, et avait l'intuition que Florian l'écouterait sans la juger, qu'il la comprendrait.
- J'ai commencé à faire des rêves la nuit, juste avant que tu arrives dans ma classe. Évidemment, comme je ne savais pas ce qui se passait, je réagissais différemment. Et j'ai commencé à avoir des problèmes, tout le monde pensait que j'étais amoureuse de toi alors qu'en fait, c'était mes rêves qui... je ne sais pas comment décrire ce que j'ai ressenti. Tu me comprends?
- Hmm.
Florian remarqua un banc et s'y assit.
- C'était un peu pareil pour moi. Avant, je vivais à la campagne. J'ai aussi commencé à faire des rêves. Mais je n'ai pas aussi bien réussi à cacher mes problèmes que toi. J'ai eu des problèmes de comportements, je me suis même fait virer de mon ancien collège et c'est pour ça qu'on a déménagé ici... bref. Et, je ne sais pas comment le définir. J'ai vu mon entremêlé pour la première fois et j'ai compris ce qui m'arrivait.
Éléonore déclara:
- Pareil. Quand mes parents ont vu que je n'étais pas attentive, voir même agressive, ils m'ont envoyé chez une grande-tante, en montagne dans les Alpes. Là, mes rêves sont montés d'un cran, tu vois ce que je veux dire?
- Oui, confirma Florian. Dès que j'étais proche de la nature, assis sur l'herbe par exemple, j'avais plus de sensations... physiques.
- Je me suis perdue lors d'une randonnée, continua-t-elle.
Florian sourit malicieusement.
- Perdue? C'est ça la version que tu as fait avaler à tes parents?
Éléonore sourit à son tour.
- Perdue, mais... j'étais attirée par la forêt.
- Tu avais une folle envie de te perdre, si tu veux mon avis...
Elle donna un léger coup de coude à Florian et remarqua son regard farceur.
- Je te laisse imaginer la suite si c'est comme ça.
Il reprit son air sérieux.
- Je pense que c'est mieux. Je suis content qu'on en discute mais chaque entremêlé est différent. C'est un bout de notre âme, c'est notre secret quoi.
Éléonore ferma les yeux en réfléchissant à ce qu'il venait de dire.
- Oui, tu as raison.
Son entremêlé grimpa sur le banc et posa ses deux pattes avant et sa tête sur ses cuisses.
- Ton entremêlé est un félin?
- Oui. Et toi?
- Les canidés. Loups, renards, renards polaires...
- C'est de là d'où vient le reflet un peu blanc de tes cheveux? lui demanda-t-elle.
- Tu as remarqué? Tu es bien la première.
- C'est discret.
- Pas comme ton œil droit. Lui, on le voit bien, déclara Florian.
Éléonore caressa la fourrure douce et remarqua qu'il faisait de même. Elle sourit.
- Qu'est-ce que doivent penser les passants?
Florian éclata de rire.
- Sûrment qu'on est fous. Mais je n'irai pas leur poser la question.
- Moi non plus.
Ils échangèrent un regard complice. La nuit tombait déjà et il commençait à faire sombre. Elle ferma les yeux et sentit un léger vent frais souffler. Inconsciemment, elle posa sa tête contre l'épaule de Florian. Il ne se dégagea pas. Pendant un long moment, les deux adolescents restèrent côte à côte avec leurs entremêlés, sans bouger.
- Éléonore?
- Oui, répondit-elle en relevant son visage.
- Il est 19h passé. Il serait peut-être temps de rentrer chez soi, non?
- Il est si tard? Pfff.
L'adolescent se leva et tendit sa main vers elle. Elle la prit et se mit debout à son tour:
- Merci pour tout, Florian. J'avais besoin d'en parler.
- Ça m'a aussi fait du bien. Je n'ai rien dit à personne pendant un an et honnêtement, je me sens mieux maintenant.
Ils s'échangèrent leur numéro de téléphone. Ils firent un bout de chemin ensemble avant de se séparer. Éléonore rentra et remarqua que sa famille se mettait à table. Personne ne demanda un motif pour son absence.
Martin a sans doute dit que j'étais avec Florian. Ils doivent s'imaginer un truc farfelu....
Le repas fut silencieux mais elle remarqua que son frère lui jetait des regards en coin. Une fois changée et dans sa chambre, elle prit des nouvelles d'Ophélie.
- Écoute, ça va. Il a plu hier et je suis partie cueillir des champignons dans la forêt ce matin.
- Ça me donne faim...
- Gourmande va. Et toi?
- Ça pourrait aller mieux mais bon..., soupira-t-elle. Tu sais, il y a un gars dans ma classe, Florian, il est comme moi.
- Vraiment? Deux dans la même ville, qui plus est dans le même collège... Qui eut cru? Il est comment?
- Sympa.
- C'est tout? rajouta Ophélie.
- C'est tout, répondit Éléonore. Dis, tu pourrais me donner le numéro de Marie?
- Marie? D'où la connais-tu?
- Je l'ai croisé et j'aimerais discuter avec elle.
- Hmmm. D'accord, je lui demanderai, promit sa grande-tante. Je te laisse, j'ai promis d'aider un voisin.
- Salut!
Alors qu'elle éteignait son portable, son frère entra dans sa chambre.
- Tu viens me souhaiter bonne nuit? dit-elle d'un ton sarcastique.
- T'as de drôles de conversations depuis que tu es revenue... Personne n'a rien compris.
- C'était une conversation privée, je te signale.T Tu n'as pas à écouter.
Martin fit une grimace.
- Tu peux m'expliquer?
- Non. Je ne veux pas en parler, encore moins avec toi.
Il eu un mouvement de recul.
- Ecoute... je m'excuse... Tu ne t'entendais avec personne et... les gars en particulier, me regardent toujours bizarement quand on est à côté. J'ai l'impression qu'ils ont tendance à oublier qu'on est des jumeaux. Je me suis mal comporté parce que... je voulais plus de popularité, qu'on arrête de me regarder de travers à cause de toi.
Éléonore regarda son frère. Il évita son regard en fixant la plancher de sa chambre.
Des excuses... je ne m'attendais pas à ça.
« Il a fait l'effort de te présenter des excuses. Cesse de lui en vouloir. Le pire ennemi de l'homme est l'homme. Fait en sorte que ton frère ne soit pas un ennemi. »
Elle soupira. Son entremêlé avait raison.
Mais c'est dur de pardonner comme ça...
Il se râcla la gorge.
- Bon, je te laisse.
Alors qu'il allait franchir le seuil de la porte, Éléonore l'interpella:
- Martin?
L'intéréssé se retourna.
- Merci pour tes excuses.
Elle s'étendit sur son lit en repensant à tous les évènements de la journée. Son entremêlé se glissa près d'elle. Sa présence la réconforta. Elle le caressa et il se mit à ronronner. Elle posa son visage contre l'épaule.
- Je vais faire de mon mieux. Pour tout.
Son entremêlé lui souffla dessus et lui lécha le front. Éléonore sourit.
FIN
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