Chapitre III

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Une fois encore, la sonnerie de son smartphone réveilla Chris en sursaut.

— Oui, allô ? bredouilla-t-il en peinant à ouvrir les yeux.

— Coucou mon chéri, c’est maman. Tout va bien ?

— Oh, bonjour, maman. Oui, ça va, merci.

— Avec ton père on pensait te prendre au passage pour aller à la chapelle, tout à l’heure. Ce serait gentil de ta part de venir en même temps que tout le monde, cette fois-ci !

Les événements des heures passées lui avaient totalement fait oublier leur petite cérémonie en l’hommage d’Yvan.

— Ah, oui... c’est gentil de votre part, répondit-il tandis qu’une migraine commençait à lui marteler le crâne.

— Nous serons là dans dix minutes ! Ne traîne pas, d’accord ?

— Oui, maman ! Merci, maman ! À tout à l’heure, maman !

La façon qu’elle avait de le traiter comme un enfant à presque quarante ans l’agaçait au plus haut point. Fils unique, sa mère s’était toujours montrée surprotectrice, ce qui ne l’avait pas vraiment aidé durant sa jeunesse. Heureusement, son père savait comment calmer les angoisses parentales de la matriarche et était toujours parvenu à pousser Chris à se surpasser ou à tenter de nouvelles expériences. Sans quoi il n’aurait jamais fait d’études et vivrait probablement encore avec eux.

Lorsqu’il voulut se lever pour prendre un cachet d’aspirine, la clé tomba à ses pieds. Son cœur se serra à l’instant où elle percuta le sol. Fébrile, il la ramassa et la remit autour de son cou. Sa migraine disparut aussitôt.

En repensant à l’ultimatum imposé par sa mère, il fit un rapide détour par la salle de bain pour se rafraîchir. Sur le moment, Chris aurait tout donné pour avoir le temps de prendre une douche froide et ainsi remettre ses idées en place. Brièvement, il passa un peu d’eau sur son visage et dans ses cheveux, puis attrapa son sac pour rejoindre ses parents aux pieds de l’immeuble.

Après s’être installé à l’arrière de la berline, il les embrassa entre les sièges avant.

— Tu es bien pâle, mon chéri… tout va bien ? demanda sa mère avec une inquiétude palpable.

— Il se remet probablement de sa soirée d’anniversaire, lança son père en mimant une personne qui boit.

— Oui, c’est exactement ça. Et sinon ? Le ski ? coupa Chris pour ne pas avoir à se justifier.

— Très sympa ! Beaucoup de neige et des pistes agréables. En revanche, il y avait beaucoup trop de monde, impossible d’avoir une chaise longue pour se reposer après une descente. Tu imagines ?

Sa mère avait un don naturel pour discourir d’arguments oiseux. Elle les faisait beaucoup rire, son père et lui.

— J’imagine... mais dans la mesure où vous y allez chaque année et que, chaque année, tu me dis la même chose, peut-être que l’an prochain vous pourriez… changer de station ?

Son père étouffa un rire tandis que sa mère le fusillait du regard.

— Ça ne m’étonne pas de toi, tu es bien le fils de ton père. Du changement, toujours du changement ! Parfois, je m’étonne qu’il ne me traite pas comme ses voitures, à en changer toutes les cinq minutes.

— C’est parce que je t’aime et que je serais totalement perdu sans toi, ma chérie, lança son père en lui faisant un clin d’œil. N’embêtons pas Chris avec nos histoires, il n’a pas besoin de ça aujourd’hui, souffla-t-il en pensant être discret.

— Je vais très bien ! rétorqua Chris en roulant des yeux. D’ailleurs, j’adore écouter vos problèmes futiles, ça me change les idées.

Son ton moqueur trahit le manque de sincérité de ses propos et il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en entendant sa mère grommeler.

Les quarante-cinq minutes de trajet qui les séparaient de la chapelle furent plutôt silencieuses, Chris n’avait pas vraiment la tête à bavarder. Outre les événements des dernières heures, il angoissait à l’idée de parler avec ses ex-beaux-parents qu’il avait tout fait pour éviter jusqu’alors. Malheureusement pour lui, il n’y avait qu’une seule autre voiture sur le petit parking : celle des parents d’Yvan.

La petite bâtisse sans prétention, avait été construite au treizième siècle en plein cœur d’une clairière par une délégation de moines Cisterciens. Elle ne dépassait pas les soixante mètres carrés et avait une forme ovoïde. Au-dessus de l’entrée se dressait un petit clocher à cloche unique. Tout autour, les feuillus et épineux enneigés laissaient planer une atmosphère apaisante et bucolique.

— Bonjour, Chris.

Il reconnut instantanément la voix qui l’interpelait et se retourna fébrilement.

— Bonjour… répondit-il en baissant la tête

En entendant leur voiture, la mère d’Yvan était sortie de la chapelle pour les accueillir.

— Je suis heureuse de te voir, dit-elle en s’approchant pour le prendre dans ses bras, les yeux humides.

— Moi aussi, je suis heureux de vous voir, répondit Chris en la serrant contre lui.

L’enivrant parfum de sa belle-mère fit remonter tant de souvenirs qu’il ne put retenir ses larmes. Ce doux mélange d’agrumes, de rose et de bergamote qu’elle portait depuis toujours, et qui lui sied à merveille.

— Tu nous as beaucoup manqué, tu sais, ajouta-t-elle en essuyant les larmes sur les joues de Chris tandis que son époux les rejoignait.

En remarquant sa présence, Chris commença à expliquer son comportement, mais il le coupa en l’attrapant par l’épaule. Tout en plongeant son regard dans celui de Chris, il l’attira affectueusement vers lui et le serra si fort dans ses bras, que Chris crut ne plus pouvoir respirer. Il le sentit hoqueter en tentant de cacher son émoi.

— Peu importe le passé, ce qui compte, c’est que tu sois à nouveau là. On a déjà perdu un fils, hors de question d’en perdre un deuxième.

Chris avait si longtemps pensé que sa belle famille lui en voulait pour la disparition d’Yvan que ces mots lui réchauffèrent le cœur. Il se rendit compte de l’amour réciproque qui les unissait et son esprit s’allégea de ce poids tandis qu’ils pénétraient tous dans la chapelle.

Leur cérémonie n’avait rien d’officiel, leurs deux familles étant athées, ils ne célébraient pas de messe. C’était une simple réunion entre proches, consacrée à parler d'Yvan et des bons moments qu’ils avaient vécus. Une manière d’honorer sa mémoire.

Chacun alluma un cierge avant de s’asseoir en silence sur un même banc pour évoquer leurs souvenirs communs. Jamais ils n’apportaient de fleur coupée. Yvan les adorait et trouvait dommage de sacrifier d'innocentes plantes pour honorer les défunts. Une cérémonie aussi simple que l’endroit qui l’abritait. Le baptistère était sobre et les murs en pierres sommairement taillées n’étaient éclairés que par une lanterne en bronze qui pendait au centre. Dans le fond, un petit vitrail multicolore surplombait un autel en bois sur lequel un napperon en crochet blanc ainsi que deux bougeoirs en laiton étaient posés. Dans le coin droit, un vieil orgue à soufflet était installé à côté d’un candélabre en fer noirci. Sur la gauche, une statue de la vierge Marie, berçant l’enfant Jésus, avait été placée dans une petite alcôve voûtée.

Aux alentours de dix-huit heures trente, la cérémonie achevée, le père de Chris proposa d’inviter le petit groupe au restaurant, ce que les parents d'Yvan acceptèrent volontiers. Ils étaient restés très proches après sa disparition et Chris fut surpris que sa mère ne lui en ait jamais parlé. Il comprit combien ses beaux-parents tenaient à lui et à quel point ils avaient souffert de son absence.

En se levant du banc, Chris aperçut un bref éclat lumineux provenant de la porte de la sacristie. Tandis que les autres regagnaient l’entrée de la chapelle, il s’approcha pour voir d’où il provenait. Au fur et mesure qu’il s’avança, l’éclat déclina, mais il réussit à percevoir qu’il se dégageait de la serrure.

Les autres finirent de sortir et sa mère se retourna pour l’interpeller.

— J’arrive tout de suite, j’ai perdu un bouton de mon manteau, tenta-t-il pour faire diversion.

Elle lui sourit, puis disparut à l’extérieur. Aussitôt, la serrure de la porte se mit à siffler en se tordant dans tous les sens. Le métal devint de plus en plus brillant, scintillant d’un éclat similaire à celui de la clé, et ses contours s’arrondirent avec magnificence. Hypnotisé par ce ballet, Chris retira machinalement la clé de son cou et l’y inséra sans effort. Un tintement mélodieux se fit entendre lorsque le paneton actionna le mécanisme. La porte s’ouvrit doucement et sans un bruit. Mais Chris eut à peine le temps de jeter un coup d’œil dans la pièce, qu’elle se referma violemment, au même instant où son père passait la tête par la porte de la chapelle.

— Chris, qu’est-ce que tu fais ? Il fait froid dehors, on attend plus que toi !

— J’arrive, répondit Chris en le rejoignant tout remettant la clé autour de son cou.

— Que fais-tu avec cette clé de placard ?

— Oh, ça ! C’est un cadeau pour mon anniversaire. Une bonne blague, je suppose ! lança-t-il, pris de court.

— Vous, les jeunes…

Au restaurant, Chris eut beaucoup de mal à rester concentré sur la conversation. Sa seule hâte était de retourner à la chapelle pour découvrir ce qui se cachait derrière la porte de la sacristie. Le repas terminé, il promit à ses beaux-parents de passer les voir rapidement, puis se fit raccompagner chez lui. Aux pieds de son immeuble, il remercia ses parents et les embrassa.

— Passe une bonne nuit, mon chéri.

— Merci, maman. Vous aussi et rentrez bien.

Chris regarda leur voiture s’éloigner, fébrile. Sitôt avaient-ils tourné au coin de la rue qu’il attrapa son smartphone pour appeler un taxi. Il fut très rapide pour arriver, contrairement au trajet vers la chapelle qui parut interminable. La neige, qui s’était remise à tomber, ralentit grandement leur progression, tant le chauffeur devait redoubler de vigilance pour éviter l’accident.

L’heure était proche de minuit lorsqu’ils arrivèrent à la chapelle. Une atmosphère lugubre avait remplacé l’aspect bucolique de la clairière tant le ciel nuageux bloquait la lumière de la lune. Chris eut un frisson qui lui monta le long de l’échine lorsqu’il réalisa qu’il était seul au milieu de la forêt, en pleine nuit.

Lorsqu’il voulut entrer dans la bâtisse, il se trouva bloqué par la porte verrouillée. Un petit écriteau cloué sur le côté disait, « Ouverture de la chapelle 8h00, fermeture 20h00 ». Il se retrouva bien embarrassé.

— Je dois trouver un autre moyen d’entrer, pensa-t-il.

Il fit le tour de l’édifice, sans succès puis, en revenant devant l’entrée, il se souvint de sa discussion avec la mystérieuse voix dans son salon. Il retira la clé et tout en la serrant dans sa main droite, se focalisa sur la serrure devant lui. Cette dernière se déverrouilla et la porte s’entrouvrit doucement en grinçant. Il resta interdit quelques secondes, puis son regard se posa sur la clé. « De la magie ? » pansa-t-il en pénétrant dans la bâtisse.

Son chemin vaguement éclairé avec le flash de son smartphone, il avançait prudemment en direction de la porte de la sacristie lorsqu’une angoisse lui vrilla l’estomac. « Et si c’était une erreur ? Ça pourrait être dangereux… », s’inquiéta-t-il.

Une voix raisonna soudain autour de lui. La même qu’il avait entendue quelques heures auparavant.

— Vous êtes proche… ne tardez pas...

Prenant une grande inspiration, il inséra fébrilement la clé dans la serrure qui se déverrouilla sans un bruit. Il eut à peine le temps de pénétrer dans la pièce que la porte se referma violemment derrière lui. Paniqué, il s’acharna sur la poignée avant de remarquer qu’elle était verrouillée et que le côté duquel il se trouvait ne disposait pas de serrure. Une odeur étrange lui monta soudain au nez et il s’écroula lourdement au sol, prit de vertiges.

— Bientôt... votre destin vous sera révélé…

Ces mots diffus et lointains résonnèrent à ses oreilles tandis qu’inexorablement, une léthargie forcée l’emporté dans un néant sans fond.

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