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Emballé par son propre récit, Romickéo poursuivit :

– Depuis la Guerre Propre et l’instauration du gouvernement actuellement en place, nous n’avons donc plus que très peu de personnes réellement vieilles, et tout a été mis en place pour que nous pensions que c’est normal, sans nous douter de rien. Seuls les ultrariches, les gens bien placés et quelques autres exceptions, dépassent un certain âge, comme tu l’as sans doute remarqué.

Il marqua une pause puis ajouta d'un ton appuyé :

– Gaëlla, l’Etat se débarrasse discrètement des citoyens lambdas vieillissants, tout en prenant les précautions nécessaires pour ne pas éveiller de soupçons chez la population. Il est ainsi courant qu’une maladie fulgurante, une crise cardiaque ou un problème de santé quelconque, emporte les quadragénaires, puisqu’on les considère comme vieux, et que c’est le juste cours des choses, n’est-ce pas ?

Gaëlla acquiesça vaguement, sans montrer de réel intérêt pour le récit que lui partageait Romickéo avec une ferveur presque inquiétante à ses yeux. Ce n’était décidément pas ce qu’elle espérait apprendre, en le poussant à lui faire part de ses opinions clandestines… Selon elle, il était juste un peu trop naïf, et sans doute conspirationniste à l’extrême.

– Quant aux trentenaires, poursuivait-il, les causes de décès sont plus variées, pour ne pas que leurs morts prématurées n’attirent l’attention. Ils développent les mêmes genres de complications de santé que nos aînés, mais ce n’est pas le plus fréquent. D’ordinaire, lorsqu’ils décèdent, les accidents, les suicides, les mauvaises rencontres dans la rue, sont le plus souvent en cause, pas vrai ?

Gaëlla hocha distraitement la tête, de nouveau petit à petit engourdie par l’alcool. Elle porta son verre à ses lèvres et fixa Romickéo, la vision un peu troublée.

Le regard de ce dernier était embrasé par une ardeur enfiévrée, transporté par l’excitation que sa conviction suscitait en lui. Gaëlla était soudain prise de l’envie de lui voir cette même expression avide, enflammée, dirigée vers elle. Elle laissa son imagination le représenter, penché au-dessus d’elle, ses mèches châtain clair effleurant ses joues, le visage habité par cette exaltation, cet emballement. Débordant de fougue, ivre de désir, il l’embrasserait dans cette fièvre délirante.

Subitement, le sifflement dans son oreille ramena la jeune fille à la réalité, et au discours véhément de Romickéo.

– … c’est pourquoi personne ne voit ce qui se passe, disait-il. D’ailleurs, à part leurs éleveurs, les gens n’ont pas beaucoup d’occasions de fréquenter des citoyens plus âgés qu’eux. Donc ils ne se rendent pas compte du nombre anormal d’entre eux qui sont supprimés chaque jour, partout dans le pays, par des agents d’une unité spéciale d’élite. Ces assassins à la botte de l’Etat, qui éliminent méthodiquement les individus vieillissants, constituent une branche entière des services secrets du gouvernement. Les groupes hors système qui ont enquêté et découvert cette machination diabolique, sont parvenus à démasquer plusieurs de ces tueurs à gage, et cherchent actuellement à rassembler des preuves de leur horrible travail.

Romickéo marqua un temps de pause. Il consulta Gaëlla du regard, visiblement pour s’assurer qu’elle le suivait bien, et qu’elle avait conscience de l’ampleur des révélations qu’il lui livrait. La jeune fille tentait de se concentrer sur ses explications, tout en faisant abstraction du sifflement qui vrillait dans son oreille, et de l’envie qu’elle avait de l’embrasser.

Même si elle n’adhérait pas à son argumentation, elle lui signifia qu’elle l’écoutait par un léger hochement de tête, qui l’encouragea à reprendre de plus belle :

– Ton éleveur, comme je le disais, est donc pour moi une énième victime du mécanisme anti-âge du système. Maintenant, tu me demandais un peu plus tôt pourquoi l’Etat réaliserait tout cela. Quel serait pour lui l’intérêt de commettre de telles abominations, en effet ? Les origines de tout ça se cachent dans les prémices de la chute de l’ancien gouvernement, à l’aube de la Guerre Propre. Mais n’importe qui n’est pas prêt à entendre ce qui a été découvert par les groupes antisystème qui ont poussé l’enquête à ce point.

Romickéo regarda Gaëlla quelques instants, semblant étudier son attitude.

– Et au vu de tes réactions, tu ne l’es certainement pas, acheva-t-il. Encore moins avec la quantité de liqueur que tu as ingurgitée. Bonne soirée, Gaëlla.

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