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Gaëlla était retournée à l’école ce jour-là, mais n’avait pas compris un seul des concepts énoncés par ses professeurs au cours des leçons, à cause de ses récentes absences répétées.
Rob, à côté d’elle, avait tenté de lui résumer leurs travaux des derniers jours, mais il s’était lui-même embrouillé dans ses explications, et Gaëlla s’était retrouvée plus confuse qu’auparavant.
L’hématome encore visible sur son menton, laissé par sa blessure au cours de l’attentat, attirait toujours des regards sur son passage, et quelques étudiants l’avaient abordée dans les couloirs de l’établissement, pour l’interroger sur la tragédie. Ces interactions non désirées, qui ravivaient douloureusement sa mémoire, commençaient à lui peser pour de bon…
Sitôt sa journée de cours achevée, la jeune fille avait sauté dans le premier bus fonctionnel en direction du Bitonio. Les réseaux de transports en commun étaient toujours aussi impactés par les bugs, en dépit des réparations et des contrôles régulièrement effectués. La problématique générale des défaillances des systèmes électroniques dans le pays ne s’était guère améliorée non plus.
Ces soucis techniques à répétition agaçaient de plus en plus la population, dont le quotidien en était sérieusement affecté depuis plusieurs semaines. L’impatience montait crescendo, en même temps que l’angoisse, dans les esprits.
Parallèlement, les pistes pour remonter aux terroristes de l’attentat du Centre des Séances d’Approche semblaient bloquées ; l’enquête n’avançait pas. Cette situation ne contribuait qu’à attiser la colère et la peur du peuple, qui craignait que l’organisation rebelle ne frappe à nouveau.
En arrivant au Bitonio, Gaëlla troqua son jean et son pull over-size pour une jolie robe pourpre à volants, avant d’entamer son service.
À peine une heure plus tard, la porte d’entrée s’ouvrit sur Romickéo.
– Il va fermer, ce bar, si je continue à en être le seul client, déclara-t-il en s’approchant du comptoir, la mallette de son EC sur l’épaule.
Les cheveux du jeune homme étaient cachés sous un bonnet noir, seules quelques mèches châtaines s’en échappaient pour tomber sur son front. Il était rasé de près, et revêtait un long manteau, par-dessus ce qui semblait être un sweat sombre. Une main dans la poche de son jean, il se donnait un air décontracté.
Gaëlla, qui avait mentalement préparé sa réaction lorsqu’elle le reverrait, plaqua un sourire affable sur son visage.
– Oui, il va sans doute fermer tôt ou tard, répondit-elle l’air de rien, et je comprends : personne n’a envie de venir dans un bar aussi arriéré.
Elle vit, à l’expression du jeune homme, qu’il ne s’était pas attendu à ce qu’elle se comporte ainsi envers lui. Une sorte de satisfaction l’emplit à la pensée qu’elle avait mis son ego de côté (pour un temps), comme il le lui avait suggéré d’un ton prétentieux, avant de quitter le bar.
Abandonnant rapidement tous faux-semblants, Romickéo posa la mallette de son EC sur un tabouret proche et soupira.
– Écoute, je suis vraiment désolé, dit-il, la mine défaite. Je n’aurais pas dû te parler comme je l’ai fait, l’autre soir. C’était moche de ma part, surtout après le… terrible choc que tu avais subi, et l’annonce du décès d’un tes proches par-dessus le marché.
Gaëlla l’écouta attentivement, sans se départir de son sourire de façade.
– En fait, poursuivit-il, après une hésitation, je t’avoue que j’étais déçu. Vu ton obstination à vouloir creuser des sujets subversifs, je croyais que tu étais réellement intéressée par ce genre de théories… Mais c’était mesquin de ma part de t’attaquer injustement.
Gaëlla ne comptait pas lui présenter ses propres excuses pour le comportement provoquant qu’elle avait eu à son égard ; elle avait obtenu de lui la réaction qu’elle voulait, pour pouvoir reprendre le cours de leur discussion avant leur dispute, cela lui suffisait.
Même si ça lui coûtait, elle s’était convaincue qu’elle devait se montrer polie envers le jeune homme, pour tenter de découvrir si sa théorie représentait réellement une menace ou non.
Dans l’intérêt du bien commun, elle ne pouvait pas laisser sa fierté prendre le dessus. Comme elle se le répétait désormais souvent lorsqu’un désagrément venait la contrarier : il y avait des choses bien plus importantes.
Ainsi, elle amena le jeune homme à reprendre le fil de ses explications sur les découvertes des groupes antisystème qu’il avait évoqués la fois précédente. Et notamment, à lui révéler pourquoi le gouvernement organiserait selon lui méthodiquement l’élimination des citoyens vieillissants du pays. Cette fois, elle l’écouta avec la plus grande attention.
– L’Etat a en réalité une responsabilité insoupçonnée dans la Guerre Propre, l’informa-t-il, une fois un jus de mangue à la main, et l’étincelle d’insurrection dans son regard retrouvée. Mais je vais y aller doucement. Avant le conflit, l’ancien régime faisait face à un problème de taille, parmi de nombreux autres : la surpopulation. L’accroissement démographique devenait hors de contrôle, les ressources telles que l’eau ou la viande disparaissaient petit à petit, le pays était appauvri et de moins en moins sûr… Le système de redistribution sociale et les services de santé publics avaient coulé depuis des décennies, leur perte notamment accélérée par le libéralisme poussé à l’extrême, la course au gigantisme du capitalisme, la mauvaise gestion des dépenses publiques, la corruption des politiques qui ne servaient que leurs propres intérêts et léchaient les bottes des lobbys…
Romickéo la regarda un instant, l'air de juger si elle suivait le rythme, puis reprit :
– Dans tout ça, les classes sociales inférieures se heurtaient à une précarité de plus en plus dévastatrice, et le nombre d’individus livrés à eux-mêmes, qu’on entassait dans diverses banlieues périphériques, sans leur apporter d’aide réelle, était toujours grandissant… Alors, il avait fallu trouver un moyen radical de remédier à tous ces problèmes d’un coup. C’est ainsi que la Guerre Propre a été déclenchée, par notre propre gouvernement.
Gaëlla cligna des yeux, interdite.
– Ce n’est pas possible, répliqua-t-elle, c’est une secte de révolutionnaires qui voulait prendre le pouvoir, qui l’a lancée.
Romickéo pinça les lèvres et eut envers elle un regard qui semblait signifier : « Si tu savais, ma pauvre ».
– Evidemment, c’est ce qu’ils ont dit, répondit-il. Ils ont utilisé des groupes en marge de la société, déjà mal vus de tous et connus des services de police pour troubles de l’ordre public ou d’autres délits dans le style, comme boucs-émissaires. C’étaient leurs coupables idéaux, avec un mobile tout prêt : ces « dangereux non-conformistes » souhaitaient l’anarchie. Alors, en laissant le monde entier croire qu’il s’agissait de leur œuvre, notre cher Etat a lui-même diffusé les produits chimiques dans l’eau potable de toute la population, menant à la stérilisation massive de ses habitants.
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