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– Tu as raison, je fais partie du mouvement de rebelles qui a piraté les systèmes des habitations de toute la population, commença Romickéo. À la base, c’était effectivement pour nous venger, parce qu’on n’avait pas le droit à une vie référencée, aux privilèges auxquels les citoyens lambdas ont accès. Ce groupe, c’est moi qui en suis à l’origine, avec une paire d’autres rejetés du système comme moi. Notre objectif final était de renverser le gouvernement, pour toutes les raisons dont je t’ai fait part au cours de nos échanges, en nous attaquant à lui petit à petit.

Gaëlla lui envoya une pique bien sentie pour le rabaisser, en apprenant qu’elle faisait non seulement face à un terroriste, mais à l’initiateur du terrible projet. Romickéo ne releva pas l’insulte, et poursuivit d’une voix hésitante :

– Puis, d’autres groupuscules se sont joints au nôtre, et j’ai perdu la main sur les décisions. De nouveaux leaders ont pris ma place. Je me suis laissé entrainer, je n’ai pas vu le danger venir, ils connaissaient mon passé et m’ont utilisé, m’ont retourné le cerveau pour me convaincre qu’on était une famille, tous ensemble… Une famille contre les oppresseurs, contre l’Etat, contre les civils, tous ceux qui nous méprisaient et nous laissaient moisir dans l’ombre. Au départ, je pensais qu’ils… qu’ils servaient les mêmes intérêts que moi, qu’on avait les mêmes valeurs, et c’était ce qu’ils assuraient. « Ceux qui peuvent sauver le système sont ceux qui n'en font pas partie ». Je m’étais mis ça en tête, croyant être un futur héros de l’humanité, et ils m’avaient conforté dans mes croyances.

La voix de Romickéo était devenue rauque et amère. Gaëlla pouvait voir les muscles de sa mâchoire se contracter sous l’effet de la colère.

– J’ai adhéré à leur doctrine, au départ, parce qu’elle me paraissait juste. Ils voulaient s’emparer du pouvoir car ils réclamaient plus de libertés, d’égalité pour les pauvres, ils refusaient le massacre des personnes âgées, et étaient contre l’obligation de choisir un partenaire. Ils voulaient aussi qu’on puisse faire nos propres enfants. J’ai été aveuglé par ma rage, par leurs discours révolutionnaires, et j’ai été naïf. Comme je suis un hackeur assez doué, ils m’ont fait effectuer des missions, dont celle du dérèglement des systèmes d’habitations et des transports. C’était depuis le Bitonio que j’agissais, j’étais chargé de cette zone, qui regroupait plusieurs quartiers.

Il secoua la tête.

– Je me suis laissé avoir comme un idiot, j’ai foncé tête baissée, certain de faire partie d’une communauté soudée, une vraie famille, qui me comprenait parce que tout le monde était comme moi… Personne ne parlait de violence, de tuer qui que ce soit, à ce moment-là, alors je ne me suis pas méfié. Mais quand j’ai vu les dégâts de mes actions, les gens blessés par les systèmes défaillants de leurs habitations, et que j’ai demandé à arrêter, c’était trop tard. J’étais pris dans l’engrenage, trop de pression pesait sur moi, ils m’ont fait continuer, en m’intimidant, me menaçant…

Romickéo marqua une pause, leva un instant les yeux vers Gaëlla, avant de les baisser et de reprendre :

– Puis, j’ai appris le projet de l’attentat du Centre des Séances d’Approche. Quand j’ai commencé mes missions pour le groupe, je n’imaginais pas une seconde, je n’envisageais même pas qu’ils en viendraient à ça ! Je ne voulais pas participer, être complice d’un tel crime. Mais ils ne me laissaient pas le choix, c’était obéir ou la mort…

– Alors tu as fait ce qu’ils te demandaient bien sagement, pour sauver tes fesses, cracha Gaëlla, dépassée par sa furie.

– N-non, réfuta Romickéo, mais l’air peu sûr de lui. J’ai fait comme si j’obéissais, pour ne pas qu’on nourrisse de soupçons à mon égard, mais j’avais un plan en tête : juste avant l’attentat, j’avais prévu d’hacker le système, de désactiver la bombe, et faire croire à un bug, même si je savais qu’ils recommenceraient plus tard. Et c’est ce que j’ai tenté de faire le jour du drame, j’ai tout essayé pour détourner leurs machinations, mais ils avaient changé tous les codes d’accès et protégé leur réseau trop puissamment pour que je le cracke en quelques heures… Comme s’ils savaient qu’ils risquaient d’être trahis par leurs membres. Je te jure, Gaëlla, j’ai fait de mon mieux pour empêcher la tragédie d’avoir lieu, mais le temps passait et je ne parvenais pas à pénétrer le réseau !

– Oui, pauvre de toi, dit Gaëlla, sans un soupçon d’empathie. Tu as vraiment tout donné, il faut qu’on te comprenne, tu n’es pas comme ces méchants…

Le menton de Romickéo se mit à trembler. Il poursuivit, comme s’il ne l’avait pas entendue :

– Alors, en désespoir de cause, quand j’ai réalisé que je n’arriverais pas à désamorcer la bombe à temps, je me suis empressé de prévenir les autorités depuis une borne intraçable, à quelques minutes de l’explosion. Mais il était trop tard…

– Oh, c’est si tragique, railla encore la jeune fille. C’était donc toi, le mystérieux informateur qui avait contacté la police avant l’explosion ? Tu dois avoir la conscience légère, tu avais tout tenté pour déjouer les plans des terroristes, ce n’est pas ta faute si les choses t’ont échappé !

– Je comprends que tu ne puisses pas me croire, ce ne sont que des paroles, des regrets alors qu’il est trop tard pour revenir en arrière. Et je suis bien conscient que je suis complice du crime, en ayant refusé de le dénoncer tant qu’il était temps. Je n’aurais pas dû tenter de l’empêcher seul, j’ai été égoïste parce que je ne voulais pas me mettre en danger, et je me croyais capable d’y arriver…

– Tu ne seras jamais pardonné, articula Gaëlla avec une colère froide dans la voix, retiens bien ça.

Un silence de mort s’abattit sur la petite cabane. Le chant des oiseaux dans les branches des arbres voisins, à l’extérieur, paraissait si lointain à Gaëlla, qu’elle avait l’impression de ne pas être sur la même planète.

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