CHAPITRE 28
Il n'avait qu'une pensée en tête : si l'un de nos agents la retrouve, il a l'autorisation de la tuer. C'est ce qu'avait dit le ministre de la Paix Sociale et de la Sécurité. Skinner attendait ce moment depuis le début. Il savait qu'une telle décision finirait par tomber. Et depuis que cette garce s'était envolée par la fenêtre de la chambre de Preston, sa patience diminuait de jour en jour. Récupérer sa tignasse de sauvage n'avait rien réglé. Ce qu'il voulait, c'était sa tête.
On avait localisé Preston dans la périphérie. Cet idiot se promenait avec son Ooème. C'était comme brandir une pancarte : suivez-moi, je vous mène droit à la terroriste.Comment un homme si intelligent pouvait-il se montrer aussi naïf ? Depuis que cette femme s'était inflitrée chez lui, il se comportait comme un adolescent boutonneux. Ridicule. Pendant ce temps, la haine de Marcus s'amplifiait. D'autant plus que Flora ne lui avait rien accordé. Elle avait quitté la réunion sans un mot pour lui. Il en était sûr, elle était partie pour s'occuper de son bébé. Son bébé ! Ce Reborn de malheur prenait trop de place dans le cœur de Maîtresse. Elle lui préférait cet assemblage hideux et malodorant constitué de circuits électroniques et de tissus humains clonés. C'était insupportable. Cette colère sourde, en lui, ne pourrait être apaisée que par un meurtre. Je te trouverai, sale négresse, et je te trancherai le cou.
Il serait, comme toujours, le premier sur les lieux. Les autres avaient perdu leur motivation, ils s'impliquaient moins qu'avant dans leurs missions. La paix sociale, le calme, installés depuis longtemps, avaient émoussé leurs instincts de chasseurs. Mais Skinner, lui, brûlait du désir viscéral de plaire à sa Maîtresse. Et il était prêt à tout, absolument tout, pour la satisfaire.
Il vérifia une dernière fois d'où provenait le signal de l'Ooème de Preston. Ce quartier de la périphérie lui était familier. Il y avait là-bas de jolies putes, encore en chair et en cheveux souples. Celles-là, il ne les abîmait pas. Non par pitié. Le quartier n'aurait pas apprécié qu'elles portent des traces de sévices.
Sur l'écran, le point bleu luminescent vibra avant de se déplacer lentement. Ah ... Il bouge. Un sourire carnassier apparut sur le visage de Skinner. Attends un peu que je vienne te coller au train. Tu ne m'échapperas pas.
D'un coup sec, il appuya sur l'accélérateur. Rugissement. La voiture — une voiture de sport noire, petite et racée — s'élança tel un fauve tranchant la nuit.
***
Naxi Bing ressentait une forme de joie étrange. Logé dans son cœur, un sentiment de bonheur se mêlait à une pincée épicée de rancune. Ce soir, enfin, elle se vengerait. Elle avait attendu si longtemps... La conversation qu'elle venait d'avoir avec Mattéo l'avait en quelque sorte... ramenée parmi les vivants. Le jeune homme avait tenu parole. Ce soir, Il lui offrait l'accomplissement d'une promesse faite un an plus tôt.
Elle se souvint de sa surprise lorsqu'il l'avait accostée, ce jour-là. C'était au mois de mai, elle s'en souvenait parfaitement car c'était le mois anniversaire de sa petite Lina. Elle rentrait du travail, épuisée. Elle était commis de cuisine dans une grande maison bourgeoise du quartier des Mimosas, à l'ouest de la Ville Blanche. Une journée éreintante, comme tant d’autres, à encaisser les sautes d’humeur d’un chef irascible qui préférait hurler plutôt que parler. Parfois, il reprenait la conversation d'un ton feutré, comme s'il n'avait pas perçu la tempête houleuse qui venait tout juste de sortir de sa bouche surmontée d'une moustache frémissante de colère. Imbuvable. Elle se perdait dans ses pensées, digressant, songeant à une meilleure opportunité d'embauche. Une autre cuisine, un autre patron. Mais finalement, sa place n'était pas si mauvaise. Hormis ce chef insupportable, les patrons étaient corrects. Ils n'oubliaient jamais les étrennes de Noël et lui offraient même une boîte de bons chocolats accompagnée d'un petit cadeau pour Lina.
Elle marchait d'un pas pressé, les mains enfoncées dans les poches de son gilet, son esprit déjà ailleurs, anticipant les diverses tâches qui l'attendaient encore à la maison. Récupérer Lina chez la voisine, lui donner sa douche, la mettre en pyjama, préparer son dîner, puis, comme tous les soirs, tenter de lui faire accepter l'heure du coucher. Discuter, négocier, refuser, se lasser. Ressentir plus intensément le poids de l'épuisement physique et mental. Consentir à ce que Lina dorme dans le lit maternel après lui avoir lu une, non plutôt deux, ah non pas une troisième !, histoire. Puis, une fois l'enfant endormie, Naxi se glissait hors de la chambre à pas de loup, et partait faire sa toilette. Les cloisons étaient fines et elle frémissait à l'idée de réveiller sa petite terreur. Ensuite elle grignotait un morceau et se concoctait une infusion pour se détendre un peu. Parfois, les yeux lourds, elle posait sa tête sur la table, avant de se redresser brusquement, son I'Dream prêt à s'activer. Elle avalait alors ses trois pilules habituelles et allait se coucher auprès de sa fille.
L'implant faisait le reste. Il sauvait son sommeil. Il créait des rêves merveilleux, issus de son subconscient défaillant. Elle était libre. Enfin libre. Légère. Heureuse. Elle flottait. Elle conversait avec les hirondelles et dansait parmi les nuages clairs. La nuit, tout disparaissait : elle n'était plus Naxi, femme écrasée par le fardeau de sa naissance. La meilleure partie de son existence surgissait des ténèbres glacées. Un monde onirique dans lequel elle devenait quelqu'un d'autre : une femme dont personne n'aurait profané le corps.
— Excusez-moi.
Elle sursauta, surprise d'être interpellée à cette heure avancée. Le couvre-feu avait pris effet depuis une demi-heure. Elle possédait un Pass l'autorisant à se déplacer, mais malgré cela elle ne se sentait jamais sereine. Une anxiété sourde persistait à chaque fois qu'elle quittait la Ville Blanche pour rejoindre la périphérie. Elle redoutait la possibilité d'un contrôle. Pourtant, elle n'avait rien à se reprocher. Les seules personnes croisées après le couvre-feu étaient les ouvriers et les employés aux horaires de travail décalés. Mais il y avait aussi aussi des individus plus inquiétants. Marginaux, dealers ou détraqués mentaux, dénués de toute notion de l'heure ni des règles. Des patrouilles circulaient pour maintenir l'ordre, mais à moins qu'une opération surprise ordonnée par le ministre de la Paix Sociale et de la Sécurité ne soit lancée, les agents effectuaient leur routine sans grande fermeté. La paix sociale avait besoin d'un peu de flexibilité pour pouvoir se maintenir. Les agents étaient surtout actifs dans la gestion des individus atteints de troubles mentaux. Ils les capturaient à l'aide de filets électrifiants et les jetaient sans ménagement dans leurs véhicules, ricanant et distribuant quelques coups de pieds dans les côtes au passage. On racontait que ces pauvres bougres étaient envoyés dans des instituts spécialisés pour être soignés, mais Naxi en doutait. Et puis, ce n'était pas son problème. Elle avait bien d'autres préoccupations.
— Vous êtes bien mademoiselle Bing ? demanda l'homme de l'autre côté de la rue.
Il s'avança jusqu'à ce qu'elle puisse distinguer les traits de son visage. Il inspirait confiance. Il souriait poliment, attendant sa permission pour s'approcher.
— Oui, répondit-elle. Qu'est-ce que vous voulez ?
— Je voudrais vous parler de quelque chose. C'est important.
Elle lui fit signe de traverser la rue.
— très bien, fit-elle en reprenant sa marche, le jeune homme marchant à côté d'elle. Je vous écoute.
— Je sais qui est le père de votre fille.
— Tout le quartier le sait. C'est un secret de Polichinelle ici.
— C'est vrai. Mais personne ne vous a proposé de vous venger pour ce qu'il vous a fait.
Elle s'arrêta net, tourna son visage vers lui. Il n'avait rien perdu de son air avenant ni de son flegme. Elle sembla réfléchir à une réponse, mais se ravisa et se remit à marcher.
— Je ne me suis pas présenté : Mattéo Cortès. Je suis gardien au Greenpark 8. Et je travaille aussi au Bonheur des Dames comme prostitué.
— Au moins vous êtes franc.
— Je n'ai rien à cacher.
— Très bien. Pourquoi vouloir m'aider ?
— J'ai besoin de vous pour quelque chose d'important.
— Ah, je vois. Un échange de services, en quelque sorte ?
— Oui… En quelque sorte.
— Tout semble important pour vous...
— Pas pour vous ?
— Non.
Naxi demeura froide et impassible, cependant la proposition de ce Mattéo Cortès l'intéressait. Depuis que Marcus Skinner s'était jeté sur elle tel un prédateur, elle rêvait de vengeance. Si elle pouvait enfin lui faire payer...
— Et comment un gigolo gardien de parc pourrait me venger ?
— J'ai des amis qui ne demandent pas mieux que de se débarrasser de ce monsieur. Et j'ai pensé que vous aimeriez peut-être... participer. Qu'est-ce que vous en dites ?
— Je ne sais pas...
Ils arrivaient au coin de la rue où Naxi Bing et sa fille résidaient. La jeune femme s'arrêta brusquement. Elle fixa un point imaginaire au bout de la rue.
— Il faut que je réfléchisse. Je dois d'abord me renseigner sur vous.
— Je comprends. Votre décision changera le cours de votre vie. (Il baissa la voix). Votre conscience devra porter le poids d'un meurtre... Vous devrez vous engager pleinement avec moi. Je reviendrai demain, une fois la petite endormie. Je vous expliquerai tout en détail.
— Pas demain. Revenez dans trois jours.
— Dans trois jours, alors.
Mattéo Cortès s'éclipsa, avalé par la nuit. Naxi resta un moment immobile. Elle ne savait que penser. La fatigue l'empêchait d'analyser correctement tout ce qu'il lui avait dit. Et puis, elle avait hâte de retrouver sa fille. Lina lui manquait. L'odeur de sa peau lui manquait. Lina était le centre de son existence, le point d'ancrage vers lequel toutes ses pensées finissaient par converger, toujours. Lina. L'amour de sa vie. Conçue dans la honte et le crime. Jolie fleur fragile née sur un tas de purin.
La vie de mère célibataire était si difficile, surtout sans famille, sans personne pour l'aider... Lorsqu'elle se sentait couler, qu'elle avait envie de céder à la noyade et d'abandonner tout espoir, une pensée suffisait à la faire revenir à la réalité : sa fille. La déesse-femme en elle reprenait le contrôle et lui intimait de se relever et de recommencer à marcher. Avance, lui murmurait-elle Ne fais pas du sur-place ou tu finiras par reculer. Avance, même d'un seul pas. Tu es une femme. Tu es une mère. Tu as la force infinie en toi, la rage de survivre et la colère de la vengeance. N'oublie jamais qu'un jour viendra où tu montreras au monde la grande puissance de la Déesse-Femme.
Alors, le visage baigné de larmes, recroquevillée dans son lit, Naxi souriait en fixant le plafond. Elle imaginait que ses ancêtres femmes, regroupées sous la voûte céleste, au-dessus du toit de sa maison, posaient sur elle leurs regards empreints d'une infinie bienveillance et lui envoyaient des messages de réconfort dans les murmures du vent. À travers ses larmes, elle leur répondait à voix basse. Elle leur promettait de tenir bon, de ne pas plier sous le poids du désespoir. Pour elles. Pour le courage de celles qui l’avaient précédée. Les femmes de sa lignée. Et pour les femmes du monde entier, trépassées, présentes et à venir.
Et soudain, elle ne se sentait plus seule. Elles étaient là. Elles étaient légion. Reliées par ce fluide invisible et sacré de la Déesse-Femme. La mère unique. La source première de la force infinie des femmes.
Trois jours plus tard, comme convenu, le jeune homme mystérieux était revenu. Dans le silence ouaté de sa cuisine, Naxi l'attendait, une tasse de verveine dans les mains. Elle avait hâte d'entendre ce qu'il avait à dire. Elle avait désigné une chaise et il avait pris place. Cette nuit-là, bercée par les voix de Mattéo, les yeux, lourds de fatigue, mais pourtant attentive, Naxi comprit que son avenir et celui de sa fille étaient sur le point de basculer.
Elle comprit qu'enfin il était possible de trouver une issue à l'enfer terrestre. Il suffisait de créer un enfer encore plus rouge, un brasier plus ardent, et d'en devenir le maître. Inverser les rôles. Ne plus subir, ne plus courber le dos, ne plus espérer. L'espoir, quelle chimère ! L'espoir: un mensonge éhonté. L'espoir : un enfant hideux, tremblant, emprisonnant les chevilles de ses doigts rachitiques et clouant les âmes sur place.
À mesure que Mattéo parlait, un désir violent de vengeance embrasa le coeur de Naxi. Elle attendit que Mattéo ait fini de parler, puis elle posa lentement les mains à plat sur la table, pencha son buste en avant et planta son regard dans le sien. Naxi venait de comprendre qu'elle était constituée d'un alliage rare, unique, plus résistant que l'acier. Cette nuit-là, elle sut enfin où était sa place.
— Très bien, dit-elle. C'est entendu.
Le jeune homme hocha la tête, visiblement satisfait.
— Tu ne veux pas prendre un temps de réflexion ?
Elle remarqua qu'il la tutoyait désormais. Ils devenaient camarades.
— C'est inutile. Amène-moi cette ordure de Skinner sur un plateau et tu auras ma loyauté éternelle.
Elle tendit le bras au-dessus de la table. Ils se serrèrent la main. Le pacte était scellé, leurs destins liés.
Oui, Naxi Bing éprouvait une joie étrange. Mattéo avait tenu parole.
Ce soir, Il lui offrait l'accomplissement d'une promesse faite un an plus tôt.
Ce soir, elle affronterait l'homme qui avait failli briser son âme. Skinner comprendrait alors son erreur.
Ce soir serait le dernier de sa vie.
Enfin !
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