Chapitre 2
La rivière en contrebas du pont serpentait à couvert de vieilles trognes, de frênes, de saules et autres espèces d’arbres ; leurs ramures déployaient d’épais branchages en travers du ciel. Contre leurs troncs se développaient fougères, ronces, orties et fleurs sauvages. L’eau claire moussait quelque peu à cause du dénivelé.
Le maître bandit demeura là, tout pensif. Allons ! Ce n’était pas un endroit où trouver une bourse comme celle qu’il avait abandonnée. Il remonta la rive puis il entra dans les bois, toujours indéterminé quant à la suite de cette journée. Il ne possédait pas de cheval ; il avait jusqu’ici considéré comme trop voyant un cavalier blanc avec bandeau. Et cependant qu’il regrettait cette commodité, il considéra aussi les immenses avantages d’une marche sur ses deux jambes : discrétion et faufilage.
Il atteignit l’extrémité du bois, tout garni de fougères, coquelicots et sureaux en fleurs. Ce parfait couvert lui permis de regarder sans être vu. La route longeait son bois en dessinant une courbe. De l’autre côté, sous de grands arbres, une hôtellerie, bâtiment à colombage, bruissait de sa clientèle. Il se pouvait que les hommes de la rivière l’attendissent plus loin, comme un barrage infranchissable. L’hôtellerie lui offrait peut-être un asile pour quelques heures.
Sûr de son instinct, il traversa la route en quelques bonds, comme une biche effrayée, et entra dans la bâtisse avec tant de vivacité que tous les clients, d’un mouvement identique du corps et de la tête, se tournèrent sur lui. Avait-il allure si surprenante qu’on attachât tout à lui ses regards, et qu’il fascinât au point de les abrutir tous ? Hélas ! Il s’aperçut de sa bévue lorsqu’un enfant, tout en joie, s’écria : « Le maître-bandit ! » Il portait toujours son bandeau et son chapeau qui, tout en dissimulant son identité, le faisait reconnaître immédiatement.
Étrangement, où il pensa durant une seconde être accueilli par des insultes et des menaces, où il craignit être jeté dehors ou recevoir à lui des hommes pour le ligoter, où il allait se retirer, il entendit des exclamations et des invitations. À peine connaissait-il le titre par lequel on l’appelait, alors connaître l’émoi général soulevée par sa personne ! On lui dit qu’il était le plus galant des brigands et qu’il servait une cause plus noble que les nobles, puisqu’il volait surtout ces derniers, nobles qu’on exécrait.
On lui demanda pourquoi si peu de violence. Il ne répondit rien et, progressant parmi les clients excités, tout étonné, il se chercha une table. L’hôtelier la lui trouva ; ronde, petite, un peu excentrée mais visible à tous, heureusement loin de la porte et près d’un escalier. Il s’y assit, toujours plus étourdi.
Dans la salle obscurcie par quelque fumée de pipe, il aperçut autant de bonnes gens que de mauvaises. Il se méfia tout en se demandant s’il entrevoyait pas un moyen de gagner une bourse ou deux. Mais s’il était des visages pour chercher à connaître le sien à travers son bandeau, certains semblaient accomplir un effort extrême pour regarder le plancher ou le mur. Une dame, prise entre un garçon de dix environ et une servante, accomplissait cette effort, et le continuait quand le reste de la clientèle, habituée à l’idée que le gredin visible dans les chemins les côtoyait pour dîner, retirait un peu de son attention au maître-bandit pour en rendre aux écuelles et aux pichets. Il reconnut celle que savons se nommer Madame de Sagères. Cette attitude procédait soit de sa crainte soit de la raison qui s’échappait des autres esprits et qui restait entier dans le sien, peut-être plus fort à cause de la dissipation pour le drôle de client entré pour faire la joie collective.
Le maître-bandit entrait ici par un hasard assez bizarre pour le faire souper non loin de ses dernières victimes, mais on voyait bien à son attitude qu’il n’escomptait rien voler. Ses armes étaient rangées et ses yeux patients. Il attendait l’hôtelier. Ce hasard marquait en fait, comme on dit, un arrêt de sa destinée, sa fortune, bonne ou mauvaise.
L’hôtelier se présenta près de lui, point trop prêt cependant – sans doute de cette raison flottant comme gaz au-dessus des têtes était-elle tombée dans la sienne.
« Bienvenu au Loup d’Anjou, Monsieur. Voilà seulement dix minutes nous parlions en votre faveur. Continuez vos attaques au meilleur propos possible, soit déposséder les aristocrates, et notre foi croîtra.
—Oh ! Vous flattez mon oreille, répondit le gredin toujours en contrefaisant sa voix. Donnerez-vous une chope à votre élu ?
—Bien volontiers.
—Un repas complet ?
—Pâté, fricassée de poulet et tarte aux fraises ?
—Bien volontiers. »
Peu après, le maître-bandit reçut le bon dîner proposé, merveille à ses papilles, soulagement à son estomac vide. Les conversations avaient repris, et l’on tentait de lui soutirer un mot, une phrase, il répondait peu, par peu de se laisser deviner complètement. Quelle assiduité à son égard ! Elle lui venait de deux extrémités de la salle : Madame de Sagères qui, en s’efforçant de ne pas le voir, le voyait plus qui quiconque, et quelques trois gars portants culottes sombres, chemises corrompues et gilets rouges, et sabres à leurs tailles. Ils jouaient aux cartes quelque somme intéressante ; ils n’étaient apparemment pas les plus pauvres ici. Le Maître-Bandit leur rendit leurs regards, et même osa s’inviter parmi eux sitôt son dîner achevée et son godet vidé.
« Qui es-tu ? demanda l’un des gars. C’est une question qui nous taraude différemment des autres : nous nous moquons de ton nom, nous voudrions plutôt entendre ton titre ou ta position dans ce monde. Tu ne nous impressionnes pas, sache-le. Le Maître-Bandit est forcément en dessous des idées qu’il suscite. Personne ne satisfait aux impressions qu’il donne.
—Comme on raisonne savamment ! Comme on parle le langage des gens intelligents ! » se moqua le maître-bandit – tout à l’entour se taisait, jusqu’aux oiseaux, pour entendre.
« Alors, qu’es-tu ? On ne devine pas ton état.
—Peut-être le même que le vôtre.
—Tu connais notre état ? s’étonna le gars.
—Non, mais il n’est pas impossible que nous exercions le même métier.
—Mais tu te tiens comme un noble, dit un autre.
—Donc vous n’êtes pas noble, ce qui m’étonne beaucoup. Je vous propose ceci : jouons aux cartes tous les quatre ; misons nos sous.
—Et nos identités.
—Pourquoi pas ? » répondit le Maître-Bandit avec un sang froid appréciable à tout ceux qui, à l’entour, écoutaient, et frémissaient : peut-être le verrait-on sans bandeau.
« C’est entendu ! »
Ils jouèrent et comme l’étranger jouait mieux qu’eux, les gars se demandèrent si la chance ne l’accommodait pas trop pour qu’on la crût seule avec lui. Il remporta la partie, donc la mise – un petit tas de pièces – et le droit de connaître la profession de ses adversaires, ce qui ne l’intéressait plus, maintenant qu’il était satisfait.
« Ça ne vaut pas, tu as triché ! se plaignirent les joueurs.
—J’ai gagné, peu importe le moyen.
—Ce n’est pas du jeu !
—Bien sûr que si ! »
Quelle déception ! Cette partie de cartes n’ouvrait sur aucune surprise supplémentaire, aucun évènement particulier pour prolonger ce drôle de dîner.
Un quatrième homme approcha, vêtu comme les autres, d’allure plus brutale, conformé comme un taureau, à face rouge ; ils avaient le teint de la fureur et du soleil. Ses camarades l’appelèrent Ambroggio avec la déférence due à un chef. Le maître-bandit entrevoyait là une bande peu recommandable.
Ledit Ambroggio s’assit parmi eux.
« Ne vous énervez pas. Je propose une deuxième partie, lui contre moi. Je vous rendrai vos gains après ma victoire.
—Inutile, Monsieur, je ne joue plus.
—Je joue mon anneau. »
Peut-être l’anneau porté à son doigt avait-il une piètre valeur, mais joint au ton peu amène de l’homme et à l’impression d’être cerclé, cet anneau impressionna trop le maître-bandit pour qu’il se permît de refuser.
« Bon.
—Et vous miserez tout, cela va s’en dire, dont votre identité. »
Nouvelles espérances, nouvelle exaltation : ici-même, au Loup d’Anjou, on allait faire une grande découverte.
« Bon. Mais si je gagne, on l’acceptera cette fois ? »
Ainsi en allait-il. Notre sacripant, hardi et mince, brave et seul, se risquait jusqu’au bord d’insurmontables dangers. Cette fois il ne pouvait prendre le large comme il aimait à le dire lui-même lorsque les nuages s’amoncelaient sur sa tête.
« Pas de troisième partie, promis l’homme taurin.
—Bon. »
Soupirant, il remisa ses gains. Cependant il proposa son propre jeu. Ambroggio le vérifia en grognant et avec surprise. Sur les cartes joyaux, sabres, pistolets et coupes en or au lieu des carreaux, piques, trèfles et cœurs habituels ; pirates, bandits favorites célèbres et mousquetaires au lieu des valets, dames, rois et as ; enfin, les jokers présentaient un profil qu’on aurait juré être celui du maître-bandit ; mais comme il portait écharpe, bandeau et chapeau, c’était impossible à prouver.
Toute l’assemblée cercla les deux joueurs enragés, et le mauvais Ambroggio, aux mâchoires crispées, et l’étranger dont le sang, en refluant vers le peu visible de son visage, le piquetait par dessus son teint clair. Ils jouaient en acharnés. Ambroggio trichait-il ? Certainement. Le Maître-Bandit le supposait légitiment puisque lui même recommençait ses tours. On le comprend : soit il regagnerait son pécule et un anneau soit il sortait comme nu de la taverne.
Un surcroît de chance et de talent, aidé par les apostrophes des clients, qui dissipait la concentration, aida à sa victoire. Il posa ses cartes sous l’œil ahuri de l’adversaire.
« Tu ne peux mieux faire : j’ai gagné !
—Tu as encore triché !
—Toi aussi ! Nous sommes quittes ! »
Le maître-bandit rassembla ses cartes et ses pièces, fourra le tout dans sa sacoche après quoi, avec un aimable sourire, il tendit sa main pour obtention de son deuxième gain. Ambroggio ressemblait à une marmite pleine de vapeur. Il retourna la table, tira sa rapière. Notre homme, qui s’était reculé et avait armé son bras, y réfléchit : ce type-là le dominait d’une tête et pesait bien plus lourd que lui, mais était-il aussi agile ? Le maître-bandit abandonna finalement son sort à cette dernière compétence puisqu’il pensait impossible de se dérober à ce duel vulgaire, très au-dessous de l’idée qu’il se faisait de sa personne. Oui, vulgaire, parce que mené dans une hôtellerie, au regard de gens simples. Le scandale, pensait-il, prend meilleur sens devant un bon public : les amis, même faux, et d’extraction assez élevée pour vous vous faire une réputation terrible.
Il porta des coups sans puissance, à l’économie, avec adresse néanmoins, pour mesurer les capacités de son adversaire. Nous ne dirons pas que celui-ci y allait à pleine force et de sa certitude, parce qu’il se précautionnait également ; mais tous les deux éclatèrent dans leurs mâles résolutions et rivalisèrent en adresse et ingéniosité. Il sautaient, reculaient, se cherchaient puis se trouvaient, reculaient et revenaient charger.
L’hôtelier demanda de l’aide au dehors. Les combattants se pressèrent alors, pour s’éviter une arrivée importune. Le Maître-Bandit sauta à l’extrémité d’un banc, Ambroggio à l’autre ; le banc donna de la gîte du côté de ce dernier, parce qu’il pesait plus lourd ; il bascula. Seuls ses bras, agitées comme deux ailes, le sauvèrent d’une complète chute. Le Maître-Bandit bondit vers lui, le poussa, mais plutôt que lui passer l’épée en travers du corps, il la planta dans le plancher, à côté de sa tête furieuse.
« Victoire ! »
Ambroggio se leva et marcha vers la porte avec ses amis.
« Tu t’es fait de terribles ennemis, murmura-t-on au maître-bandit depuis une table voisine. Contrebandiers, qu’ils sont !
—Ah, vraiment ? D’où viennent leurs produit ?
—De partout, même d’Orient. Parfois ils viennent ici vendre leurs larcins, mais on ne sais jamais où ni de quelle façon, tant ils s’organisent bien.
—D’orient ! »
Bien des visions, toutes éblouissantes de verdure et d’azur, remplirent le Maître-Bandit. À son cou il suspendait des créatures aux cheveux crépus, aux gorges découvertes ; il ne savait précisément en quel pays – peu importait. Il regardait par la fenêtre : des collines, plus loin d’autres collines, la côte, la Méditerranée, le détroit de Gibraltar, l’océan immense et bordé sur son autre coté de palmiers, de fleurs étranges et d’indigènes, de pirates. Il rêvait comme un enfant alors que son premier désir était de nourrir mon estomac, le deuxième de raser sa barbe, le troisième… Le troisième : s’offrir logement, paix ? Non : le troisième c’était bien la liberté.
À ce moment de triomphe, entrèrent de nouveaux hommes, pareillement vêtus qu’Ambroggio, interlopes comme lui mais moins hargneux. Cette bande, le Maître-Bandit ne comptait nullement la donner en festin à son bras ; ce serait aller à l’ingestion. Comme tous les évènements de sa journée s’enchaînaient drôlement ; tout luttait contre lui, tout défaisait ses efforts pour obtenir quelques pauvres pièces. Voilà ce que c’est que la précarité du bandit !
« Les gars ! s’exclama Ambroggio. Aussitôt, il parut regretter sa parole, en témoignait la main, portée à sa bouche et sa confusion.
—Monsieur maître-bandit, nous voudrions vous parler un peu », dit l’un des arrivants d’une voix courtoise, et même amicale.
De là quelque méfiance ; c’était trop qu’on parlât si bien au maître-bandit après l’avoir surpris au bord de la rivière. Il se leva à son tour, balaya toute la salle de ses regards. Si les hommes tenaient à ce le retenir, s’ils projetaient de lui faire un mauvais sort, ils ne devraient user d’aucune violence, envers personne, sans quoi la clientèle protesterait.
Le maître-bandit marcha dans la salle.
« Messieurs, c’est impossible, dit-il, attendu que je suis déjà occupé, et que m’éloigner un seul un instant de mon occupation, ferait de moi un goujat, peut-être bien un mufle. Je suis venu parler à une dame, une dame dont le pudeur m’émeut ; je suis venu pour elle seulement. Sortir un instant ferait que je serai venu pour vous aussi.
« Allons donc ! Tu ne parais pas bien occupé ! Aucune dame ne parait t’accompagner ou attendre.
—Pourtant si. Seulement, où je le sais elle l’ignore, ou du moins elle le sait sans que cette connaissance lui soit encore apparue ; elle ignore aussi que Dieu a présidé à l’agencement de nos mouvements. J’ai l’intention de le lui dire. »
Espérances renouvelées, plus folles que tantôt ; il ne s’agissait plus de voir le visage sous le bandeau, mais de sentir le corps sous les apprêts. Les femmes libres laissèrent éclater leurs sourires. Sauf une, vers qui se dirigea le maître-bandit avec nonchalance, comme sans le le vouloir.
« Messieurs, cette visite dans une hôtellerie où je m’expose inconsidérément, ce risque, je le pris pour cette dame que voici. »
Il désigna Madame de Sagères. Elle manqua d’air. Sa servante dut le soutenir. Son fils ne comprenait guère les ressorts de ce discours. Lui ne voyait qu’un héros de toute beauté auquel il espérait ressembler.
« Moi, je vais me battre pour lui ! proclama-t-il.
—Jean, ne recommencez pas !
—Mère !
—Jean, silence !
—Madame, un mot de moi, le voulez-vous ? demanda le maître-bandit. Votre servante pourra se tenir en alerte si vous vous méfiez. Permettez au maître-bandit de vous parler.
—Ciel, Monsieur ! » soupira la dame, à la fois craintive et extasiée. Elle voulait dire non et désirait proclamer oui. L’empire de la raison cédait.
« Où nous parlerons, ou je parlerai avec plus de dix hommes, là, dehors… »
Les prunelles du maître-bandit brillèrent étrangement, son regard s’attrista, quelque amertume, soit feinte soit véritable. La raison ne pouvait plus rien pour Madame de Sagères. Elle se leva. Sa domestique la supplia de refuser.
« Suis nous, ma bonne Rosalie. Où parlerons-nous, Monsieur ?
—A l’étage, répondit l’hôtelier, qui avait approché et qui, comme tous, se rivait à la conversation. J’y dors entre le service du midi et celui du soir »
Il semblait vouloir aider le maître-bandit à se sauver. madame de Sagères comprit mieux. Paraissant se ressaisir, elle le suivit d’un pas assuré. La domestique marcha derrière eux, Jean dans son giron.
Les hommes jugèrent moins folles leurs espérances, quoiqu’ils pensassent : « Quel veinard, ce maître-bandit ! », et les femmes : « quel beau couple ! », en observant de biais le leur. On cessa le moindre de ses mouvements, même celui du cœur, pour les regarder marcher ensemble. Vue rare reconduite quelques derniers instants que la robe, le corsage, le visage et les cheveux de la dame, vue parfaite que son compagnon ; il passait pour un héros romantique et elle pour une fleur innocente. Leurs pas étaient si légers ! En lévitation dans leurs parures, ils franchirent la salle au moment ou le soleil entraient par les croisées.
Quant aux poursuivants, ils furent indécis et demeurèrent de longs instants en conversation, mais aucunement menaçants.
Une chambre s’ouvrit à la main du maître-bandit. Le lit était pour troubler à nouveau madame de Sagères. La présence de Rosalie devant la porte, à l’extérieur, ne la rassurait qu’à moitié. Elle s’assit sur une chaise pour donner l’apparence d’une parfaite contenance.
« Merci pour votre bonté. J’ai obtenu le temps de partir sans avoir à me battre contre tout un groupe. Vous présenterez mes excuses à votre fils et vous lui direz que j’estime son courage mais qu’il doit suivre toutes les voies que vous tracez pour lui. Elles seront nobles et sûres. »
Il ne reçut aucune réponse. Son espèce d’otage s’impressionnait de sa présence.
« Dîtes, comme je vous vois, vous paraissez espérer quelque chose qui nous ferais bien plaisir à tous les deux.
—Mon Dieu ! » souffla madame de Sagères comme ce quelque chose, appuyé par les yeux de son ravisseur, se présentait à son esprit. Elle prenait vue sur lui, qui tendait son pistolet vers la porte.
« Bon, dit-il. Je vois. Je vais le proposer tout net : voulez-vous un baiser de moi ? »
Elle hésita, abasourdie par un trouble auquel elle désirait céder sans l’oser tout-à-fait, elle perdit à demi connaissance contre le dossier de sa chaise ; puis revenant à ses sens, elle revit le maître-bandit dans la même pièce qu’elle et se souvenant de ses paroles, se trouva ahurie.
« Vous proposez cela si directement !
—Eh ! C’est que le temps me manque pour dire mieux. Eh bien ? Ce n’est pas grand chose pour moi, ma foi : manipuler mon pistolet et en même temps…
—Mon Dieu ! »
Cette fois c’était arrêté au plus profond d’elle : elle cédait.
Cependant du brouhaha en approche, espèce de vague qui venait se fracasser contre la porte, décida le maître-bandit à partir, avec son pistolet et sa proposition. Tandis qu’il sautait par la fenêtre, on défonça la porte. Madame de Sagères était seule et bien troublée, lorsque des mousquetaires entrèrent, avec un officier.
« Je m’attendais à d’autres gens, dit-elle. Mais allez ! Je préfère votre intervention ! Quant à l’homme qui m’entretenait, un simple paysan qui avait une bonté à me demander pour sauver sa famille de la misère. Sa confession m’a si émue que j’espère ne plus en entendre de pareille. Il est parti par la fenêtre, croyant que c’était pour lui ce grabuge. »
L’officier la regarda étrangement puis il commanda à ses hommes de redescendre. La domestique rejoignit sa maîtresse, puis Jean. Ils décidèrent tous trois de finir au plus vite le voyage et de ne plus sortir avant un moment.
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