10.5

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Une semaine avait passé depuis l’arrivée de Kelen. Il avait pris ma chambre, je dormais avec Calithra – notre relation n’était plus secrète, et tout le monde nous assurait qu’elle avait toujours été évidente. Nous avions passé chaque jour ensemble, parfois simplement tous les deux, et mon frère se plaisait à Aconitum. Maître Aloïs n’avait pas semblé s’inquiéter de sa présence, et j’avais supposé que Sam lui avait dit un mot sur la situation.

En fin d’après-midi, alors que je regagnai le hall d’entrée, je vis Kelen surgir brusquement. Il m’attrapa par les épaules, me fit faire demi-tour et remonter les quelques marches que j’avais descendu.

« Ma mère est en bas, me chuchota-t-il, alarmé. Si elle te voit, elle va te tuer ! Elle est venue me chercher.

  • Écoute, on va aller lui parler et elle comprendra que je n’ai pas de mauvaise influence sur toi, d’accord ?
  • Tu n’écoutes pas ! Elle va te tuer ! Tu n’auras même pas le temps d’ouvrir la bouche.
  • Sam n’est pas là ?
  • Si.
  • Bon, alors il ne m’arrivera rien. Et puis, tu es là aussi, non ? Et jusqu’à preuve du contraire, je suis ton égal.
  • Tu crois vraiment que tu peux la convaincre de me laisser rester ?
  • Je vais essayer. »

Je passai devant, nettement moins serein que ce que j’osais montrer. Je ne craignais pas pour ma vie, je doutais de parvenir à plaider la cause de Kelen.

Dès qu’il nous vit, le visage de Sam s’illumina. Il nous adressa un sourire radieux qui tranchait avec la mine sombre de sa femme. Grande, mince, un visage allongé aux traits fins qu’un chignon prolongeait, elle était habillée avec une élégance pompeuse. C’était une belle femme, toutefois je ne trouvai aucune ressemblance avec son fils.

Une vive colère monta en moi lorsque je pris conscience qu’elle faisait partie des responsables du suicide de ma mère, et de mon abandon. Mais pour le bien de Kelen, je tentai de la réprimer.

Autour, une assemblée s’était formée pour assister à la scène. Au milieu, le regard de Calithra passa craintivement sur moi.

« Tu ne dis même pas bonjour à ta mère ? lança-t-elle d’une voix grinçante à Kelen qui tentait de se cacher derrière moi malgré sa grande taille.

  • Je sais pourquoi tu es là ! Écoute, je ne veux pas rentrer, je veux rester avec Bonten. »

Les yeux de la femme tombèrent sur moi comme le couperet sur la nuque d’un pauvre malheureux. Elle devait imaginer mille façons de me faire disparaître.

« Tu vois ce que tu as fait ? pesta-t-elle en se retournant vers son mari. Maintenant il veut rester avec cette immonde vermine !

  • L’immonde vermine a un nom, la grondai-je en dirigeant sur elle un regard qu’elle devait penser insolent.
  • Tu oses t’adresser à moi ? Tu n’es qu’un bâtard, je pourrais t’anéantir sans ciller, mets-toi ça dans le crâne ! Cette histoire ne te concerne pas, alors tiens ta langue si tu veux rester en vie.
  • Émeline ! » grogna Sam comme un avertissement.

Elle l’ignora royalement et reporta son attention sur Kelen à qui elle ordonna de venir. La lueur désespérée dans son regard me fit comprendre qu’il allait céder, alors je le retins.

« Toi ! réagit-elle immédiatement. Lâche mon fils, tout de suite !

  • Ou sinon quoi ? Vous allez me tuer ? Vous ne voyez pas que le problème ici, c’est vous. Tout allait bien jusqu’à ce que vous débarquiez.
  • Tu n’as pas de leçon à me donner, bâtard. Je ne tolérerai pas que mon fils te fréquente. Son père nous a déjà assez fait honte en t’ayant, Kelen ne reproduira pas cette erreur.
  • Oh, chérie, comme tu y vas ! » se moqua Sam en posant sur elle un regard tendre.

Égal à lui-même. Est-ce que ça lui arrive de prendre quelque chose au sérieux ?

« Vous ne faites donc pas confiance à l’éducation que vous lui avez inculqué ? l’interrogeai-je.

  • Son père a reçu la même, et tu es là malgré tout.
  • Mais maman ! Ce n’est pas parce que je me rapproche de mon frère que je vais faire des bêtises ! Bonten n’est pas des nôtres, mais il ne conspire pas contre nous. Je te le jure !
  • Kelen, pour la dernière fois, viens ici ! »

Le jeune homme resta planté derrière moi. Elle s’avança alors dans notre direction mais je lui barrai le passage.

« Je ne te préviendrai pas deux fois, ôtes-toi de mon chemin, me menaça-t-elle.

  • Faites confiance à votre fils. C’est un gentil garçon, il n’a pas à cœur de vous faire du mal.
  • Mais il est influençable. Et qui sait ce que tu pourrais lui souffler à l’oreille.
  • Pas le meurtre d’un nourrisson et de sa mère, en tout cas. Vous voyez, je ne vous arrive pas à la cheville. »

Un bref instant, le roc sembla se fissurer. Puis son regard tranchant retomba sur moi ; si Sam n’avait pas été là, elle s’en serait prise à moi. Sa présence me rendait confiant, peut-être trop. J’étais à sa portée, elle aurait pu tenter n’importe quoi. Et alors ma certitude m’aurait fait un joli linceul.

« Tu ne vas rien dire ? lança-t-elle à Sam en se retournant vers lui. Tu vas laisser ton fils subir la même honte que toi ?

  • Il veut connaître son frère, il n’y a rien de mal à ça.
  • Il n’a pas de frère », répondit-elle froidement.

Elle s’avança jusqu’à ce que son visage soit à quelques centimètres du mien, un brasier à la place des orbites.

« Émeline, laisse-le, intervint Sam d’une voix douce. Bonten n’est responsable de rien, tu le sais.

  • Oui, c’est ta faute !
  • Les garçons ne devraient pas payer pour moi.
  • Ça ne veut pas dire que Kelen doit faire n’importe quoi ! Qu’est-ce qu’on dira quand on saura qu’il fréquente cette vermine ?
  • Tu n’empêcheras personne de jaser, laisse-les faire ! répondit-il avec une légèreté improbable.
  • J’essaye de te le protéger ! Tu peux en dire autant ? Tu m’as menti quand tu m’as dit qu’il était chez un ami, mais venant de toi, j’aurais dû m’en douter ! Regarde ce que tu as provoqué ! Voilà qu’on se donne en spectacle devant tout le monde ! Tu m’avais promis, tu m’avais juré qu’il ne ferait jamais parti de nos vies !
  • Maman, l’interrompit Kelen d’une petite voix en se glissant devant moi comme s’il craignait que ce qu’il allait dire ne se répercute sur moi, arrête, s’il te plaît. Ton acharnement est ridicule. Bonten est là, il serait temps de t’y faire. Si tu l’acceptes, plus personne n’osera dire quoi que ce soit. »

Comment aurait-elle pu alors que je représentais l’amour de son mari pour une autre ? Après ma naissance, elle aurait pu refuser de se marier avec Sam, probablement. Mais un fils et des années plus tard, elle était toujours avec lui. Kelen m’avait confié que sa conception avait été longue et difficile : sa mère avait rencontré de nombreux échecs lors de ses grossesses. La naissance de son unique fils relevait du miracle.

« Jamais, marmonna-t-elle en baissant les yeux.

  • Sérieux ? Tu vas rester campée sur tes positions ? se renfrogna son fils.
  • Kelen, tu devrais rentrer avec ta mère, dis-je finalement.
  • Quoi ? Mais je croyais qu’on était d’accord, je reste avec toi !
  • Tu sais où me trouver et je doute que quelqu’un puisse réellement t’empêcher de venir me voir. Je peine à croire ce que je vais dire, mais, pour la tranquillité de ta famille, tu dois rentrer.
  • Pour ma famille ?
  • Pour ta mère », me corrigeai-je.

Celle-ci me fixait avec un air étrange, sans doute n’en croyait-elle pas ses oreilles.

« Vous n’avez que faire de mes conseils, j’en ai conscience, repris-je à son attention, mais je vais quand même vous en donner un : lâchez-lui la bride avant qu’il ne la brise de lui-même. »

Elle ne répondit rien. À mes côtés, Kelen faisait la moue puis soudain, son visage s’éclaira :

« D’accord, je rentre avec toi, mais à une condition : laisse-moi être plus indépendant. Je veux pouvoir voir Bonten quand je veux, partir à l’aventure dans le vrai monde si j’en ai envie. Fréquenter qui je veux, amicalement parlant, bien sûr. Tu ne le regretteras pas, je te le jure ! »

Elle regarda longuement son fils, ses yeux se posèrent brièvement sur moi, puis elle acquiesça d’un signe de tête.

« T’es d’accord ? Pour de vrai ? s’emballa Kelen en se jetant sur elle pour la serrer dans ses bras.

  • Mais à la première bêtise, tu ne mettras plus jamais les pieds ici.
  • Chérie, c’est un enfant, bien sûr qu’il va faire des bêtises, s’amusa Sam.
  • Tant qu’il n’égale pas les tiennes. Allez chéri, va préparer tes affaires ! »

Kelen l’attrapa par la main et l’entraina avec lui ; lorsqu’elle passa à côté de moi, elle me lança un regard comme pour me dire que je serais le premier sur la liste des responsables s’il arrivait quelque chose à son fils. Dès qu’elle disparut en haut de l’escalier, un brouhaha s’éleva brusquement de la foule qui commença à se disperser.

Calithra me rejoignit, et se serra aussitôt contre moi.

« J’ai cru qu’elle allait te dévorer tout cru ! lâcha-t-il avec soulagement.

  • Oh non, elle préfère amplement jouer avec ses proies, plaisanta Sam qui posait sur moi un regard fier duquel on devinait toute la tendresse.
  • Vous devriez arrêter de lui mentir, ça n’aide pas, lui reprochai-je.
  • Tu as eu une semaine entière avec ton frère, je ne m’en sors pas si mal. »

Face à son immense sourire, je laissai échapper un soupir.

« J’ai quelque chose pour toi », me dit-il en attrapant ma main avant d’y déposer un petit objet.

J’y découvris une bague en or blanc, sertie de sept petits diamants qui remontaient de chaque côté de l'anneau. Au centre, un plus gros était inséré sur une structure qui ressemblait à une rose.

« Si c’est une demande en mariage, sachez que je suis déjà pris. Et je ne suis pas certain que votre femme soit d’accord, répondis-je en la lui tendant.

  • Mais non, jeune idiot, c’est la bague de fiançailles que j’avais offerte à ta mère. Elle voulait qu’elle te revienne. »

Le visage fermé, j’observai le bijou en l’imaginant glissé à un doigt fin et pâle comme les miens.

« Je n’en veux pas, fis-je en la lui tendant de nouveau.

  • Alors vois ça avec ta mère, moi, j’ai fait ma part !
  • Gardez-la, vous la connaissiez, vous.
  • Bonten… si tu me vouvoies encore une fois, je jure que tes oreilles vont devenir si rouges que tu pourras aller faire la circulation en centre-ville.
  • Reprenez-la.
  • Tu es aussi têtu qu’elle, dit-il d’un air attendri, je ne te laisserai pas me la rendre. Fais-en ce que tu veux, ça ne me regarde plus, j’ai respecté la promesse que j’avais faite à Yūka. »

Il nous laissa planté là et rejoignit sa femme et son fils à l’étage.

« Pourquoi il ne m’écoute jamais ? pestai-je.

  • Pourquoi toi, tu ne l’écoutes jamais ? fit Calithra, c’était la volonté de ta mère.
  • Mais je ne la connaissais pas. Qu’est-ce que tu éprouverais toi, si on te donnait l’objet d’une inconnue ? Tout ce qu’elle est pour moi, c’est un visage et un nom. Je n’ai aucun souvenir d’elle.
  • Mais elle, elle en a eu avec toi. Elle t’aimait, et elle a sacrifié beaucoup pour toi. Tu peux bien accepter sa bague, non ? »

Calithra avait cette capacité à toujours parvenir à me convaincre. Mais j’étais content qu’il l’ait fait pour quelque chose d’aussi précieux. Ce petit objet était la seule chose que je possédais d’elle, et il était chargé de tout son amour. Il serait là pour me rappeler que j’avais eu tort de croire que j’avais toujours été seul.

Ma main glissa dans celle de Calithra et je me hissai sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Je souris en repensant à la première fois où je l’avais vu. Il avait dû me trouver bien étrange, ce jour-là. Quelle chance d’être tombé sur lui ! Sa confiance ainsi que celle de Maître Aloïs m’avaient sauvé la vie. Et sa persévérance avait eu raison de ma carapace et mes préjugés sur les autres.

Il était ma plus belle rencontre, de celles qui permettent de s’épanouir. J’aspirais à lui ressembler un peu plus.

Qui sait ? Peut-être qu’Aconitum allait bientôt compter un nouveau membre valeureux ?

FIN

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