(E)Recule, poireau.
Je claque la porte de l'appartement pour ensuite négliger l'ascenseur, encore en panne, au profit de l'escalier et de ses marches de marbre ébréchées. Il fait sombre, et les rares néons encore en service n’aident pas. La dernière porte palière s'efface, révélant le hall d’entrée ; surprise ! le facteur est déjà là. Regards en coin, deux étrangers s'observent. Salut bref, un simple hochement de tête machinal. Il sort rejoindre son utilitaire jaune ; le pot d’échappement fume timidement, la matinée est fraîche.
La serrure de la boîte n'appelle que son sésame nickelé, mais ma main ne constate que l’absence du trousseau de clés dans la poche du manteau. Déception, fondu au noir. Flash mental qui brouille la vue : un porte-clés oublié, toujours sur la console de l’entrée.
Un claquement de serrure électrique : Madame Michu, ma voisine de l’étage supérieur, pousse la porte vitrée de l’immeuble. Son cabas déborde de provisions de bouche, les feuilles vertes d’une énorme botte de poireaux tranchent sur la pâleur du mur immaculé. Alors qu’elle sourit, heureuse, benoîtement satisfaite de n'être plus seule, un plan s’impose. Un bref conciliabule, elle hoche la tête, elle est d’accord.
Elle me charge de ses paniers, modeste contribution au service qu’elle me rend. Le voyage jusqu’à son appartement est plus long cette fois, l’étage en plus, bien sûr, mais surtout, monologue-t-elle sur cette vieille tendinite qui, à sa cheville gauche, se réveille avec l’humidité. Elle ne claudique que très légèrement, mais la grimace sur son visage, alors qu’elle se retourne vers moi au premier palier, m’indique qu’il ne faut pas ignorer sa douleur.
Arrivée devant sa porte, elle extrait de son sac à main un étui de cuir contenant ses clés, puis l’agite sous mon nez rapidement : Petite sotte, semble-t-elle dire. Réponse tacite, un silence digne.
Les appartements sont tous identiques, le sien est terne et triste, décoré d’assiettes de faïence grisâtres et de reproductions d’œuvres d’art de style pompier. Le petit meuble sur lequel elle pose ses clés est protégé d’un napperon qui semble de facture industrielle et gâté, de surcroît, de taches de café.
Au fond, une large fenêtre ouverte donne sur le balcon : rejoindre mon appartement en passant par le balcon supérieur, plan-suicide en marche. Pas la meilleure idée du monde, mais, au vu des tarifs pratiqués par un bon serrurier, économiquement justifiée.
Enjamber la rambarde d’aluminium constellée de fientes. À genoux sur l’encorbellement, mon corps entame une lente translation verticale ; mes deux pieds battent l’air. Les mains agrippées au rebord de béton, mes jambes cherchent en aveugle un point d'appui à l’étage inférieur.
La surface est moussue, glissante, une main dérape et lâche prise. Suspendue à dix mètres au-dessus du sol par l’autre, ma pauvre carcasse se balance tel un Père Noël factice oublié sur la cheminée, toujours battu par les vents alors que le printemps est là.
Mon salut ne tient qu’à un fil ; ou plutôt, à une botte de poireaux.
Madame Michu, n’écoutant que son courage – qui prend alors l’ascendant sur ses capacités d’intervention limitées – me tend la botte salvatrice en criant :
— Mordez dedans, Léopoldine, croquez ! C’est plein de vitamines A, B1, B2, B3, B9, ça va vous fouetter les sangs !
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