2. Une main tendue vers l'Enfer

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Au début d'un automne, lorsqu'elle revint au château, personne ne la reconnut. Elle n’était plus l’enfant souillée d’un crime muet. A présent se dressait une jeune femme, droite, le regard dur, la voix basse. On lui confia la lingerie, les draps à laver, les chambres à nettoyer.

Le Seigneur rentra de ses affaires. Il la vit marcher dans la cour. Il s’arrêta pour la regarder longuement. Le port fier, une allure noble. Les jours suivants, il entreprit de lui parler. Des phrases brèves. Des compliments flous. Des silences prolongés. Puis, il la fit venir dans ses appartements. Il la toucha. D’abord l’épaule. Ensuite la taille.

Il y avait des choses que Carmélia ne racontait pas. Pas même à elle-même. Des fragments épars, brumeux, tranchants, le grincement d’une porte refermée, l’odeur du bois ciré mêlée au cuir humide.

La sensation de doigt qui ne tremblaient jamais, le murmure rauque juste derrière son oreille :

- Tu es à moi.

Elle ne cria jamais. À quoi bon ? Les murs du château ne portaient pas les cris. Ils les absorbaient. Elle avait appris à se taire, à ne plus bouger, à compter les fissures du plafond pendant que l’ombre passait sur elle.

Et puis à oublier, s’inventer un autre monde. Un monde où elle était forte, où elle pourrait regarder son visage sans baisser les yeux, où il paierait. Ce monde, elle ne le trouvait que dans ses rêves.

Jusqu’à ce qu’il devienne réel.

Les mois passaient au château, les rumeurs couraient comme des rats dans les murs. La réputation de Carmélia l'avait précédée. On la disait étrange, fille du diable, née d’un péché. On disait qu’elle n’avait pas d’ombre à midi, qu’elle parlait dans son sommeil, que les chandelles s’éteignaient lorsqu’elle entrait.

Mais surtout, on murmurait autre chose. La servante disparue, quelques années plus tôt, ressemblait étrangement à cette jeune fille aux yeux d’argent.

Un soir, alors qu’elle étendait les draps dans le couloir du haut, une vieille lingère l’aborda. Une femme au dos tordu, au souffle sifflant, dont les mains sentaient la lavande et la poussière.

Elle ne la regardait pas. Elle parla simplement, d’une voix sèche, éraillée.

— Ton regard… c’est le sien. Celui de ta mère. Elle aussi, elle avait ce feu. Ce feu triste. C’était une brave fille, tu sais. Silencieuse. Mais belle. Trop belle pour rester invisible.

Carmélia se figea.

— Elle a eu un enfant, chuchota la vieille. Personne n’en parle. Mais je l’ai vue, moi. Elle montait souvent là-haut, dans ses appartements. On savait. Mais on disait rien. Parce que c’est le Maître.

Elle marqua un silence. Puis ajouta, les yeux dans le vide :

— Et puis un jour, elle est tombée. Le cœur de Carmélia ralentit. Ou s’arrêta.

Elle ne répondit rien. Elle reprit son drap, et repartit en silence. Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Assise, droite dans son lit, les mains posées sur les genoux, elle entendait les mots de la vieille serpenter dans sa tête.

Au matin, elle n’était plus la même.

Le printemps ramena avec lui le maître. Armand-Aymar de La Roque, toujours drapé dans sa dignité noire, toujours droit, toujours lointain, mais cette fois, elle le regarda différemment. Il descendit de cheval dans la cour, le pas assuré, les bottes claquant contre les dalles de pierre. Carmélia marchait, un drap sur l’épaule, les bras pleins de linge propre.

Leurs regards se croisèrent.

Le soir même, une servante lui porta un mot :

"Que la jeune Carmélia monte au second. Le maître souhaite lui parler."

Elle entra dans ses appartements comme on entre dans une église profanée. Les rideaux étaient tirés. Il se tenait debout, près du feu. Il s'adressa à elle sans la regarder :

- Déshabille-toi !

Un silence immense s’installa. Puis, elle leva lentement les yeux vers lui.

- Non !

Le Seigneur se tourna, fou de rage. Avant même qu'il ne parle, elle ajouta, le visage fermé, le corps tendu :

- Maître, ne reconnaissez-vous donc pas votre sang ?

- Que veux-t...

Sa voix se brisa devant son regard sans vie. Il recula, blêmit.

Elle le regarda avec un dégoût glacé. Puis, elle se tourna et sortit. Son dégoût se transforma en colère, puis en haine, enfin en peur.

Elle se mit à courir, traverser les couloirs sombres du château qu'elle quitta dans la nuit. Elle passa entre les arbres du parc pour se diriger vers la falaise.

Elle atteignit le gouffre. Celui-là même où sa mère avait disparu.

Dans les secondes qui suivirent, les ténèbres s'abattirent sur le Sailhant. Un couvercle de plomb. Une brume rase commença à glisser entre les herbes folles. Elle dessinait des mains blanches au-dessus des pierres noires. Au bord de l'abîme, là où le sol s’effritait, Carmélia s’arrêta d'avancer.

Il ne lui restait qu'un pas. Un seul, pour la délivrer.

Au fond, le lac luisait d’une lumière étrange, bleutée, lunaire. Le silence l’entourait. Pas un mouvement, seul ses cheveux ondulait sous une brise légère.

Un halo blafard prit forme, tout en bas. Elle plissa les yeux, tenta de percer la brume suspendue au-dessus du lac. La lumière palpitait. Elle respirait. Un moment, elle guetta un mouvement. Rien. Pourtant, ce halo l’appelait dans le silence, obstinément.

Elle recula d’un pas, le cœur serré, puis se tourna vers la sente raide et tordue, que seuls les désespérés ou les fous osaient emprunter. Elle devait descendre, sentir cette lumière, comprendre ce qu’elle voulait. Au fond d’elle, une chose était désormais certaine.

En bas , quelqu’un l’attendait.

Le goufre était un puits béant, taillé dans la roche volcanique, creusé par les siècles et les cris. Le lac, immobile, miroir d’obsidienne, noir comme le deuil, renvoyait la lumière blafarde du ciel comme un œil sans paupière.

Elle ne savait pas vraiment ce qui l’avait menée jusqu’ici. Peut-être le dégoût. Peut-être la colère. Peut-être cette voix ancienne, enterrée avec sa mère, et qui remontait à présent le long de ses os.

Le vent était tombé. Le monde retenait son souffle. Pas un cri, pas même le froissement d’une aile de chouette. Juste le cœur de Carmélia.

Lent. Profond. Un tambour d’annonce.

Quelque chose bougea. Pas dans les arbres, ni même dans l’eau, mais dans l’air lui-même. L’obscurité avait soudain appris à respirer.

Elle fit un pas en arrière. Le gouffre frissonna. Un silence plus épais encore s’abattit.

Il apparut. Au bord, juste là où l’herbe s’arrête, où la pierre commence. Un homme, une présence, drapé dans une cape effrangée. Ses mains étaient des ombres, son visage englouti dans une capuche trop grande pour une seule personne.

Il ne marchait pas, il glissait. Il ne respirait pas, il vivait. Il était là, sans jamais être venu.

Sans un mot, il tendit une main démesurée. Au creux de ses doigts, un livre. Sa reliure sombre, ses coins brûlés. ses fermoirs d’acier rouillés. Sur la couverture, une marque vivante, mouvante.

Carmélia ne parlait pas. Elle ne pouvait pas.

— Tu sais lire ?

La voix était comme un écho de caverne. Grave, profonde, douce.

  • Je lis le latin, quelques mots.

— Cela ne fait rien. Il saura se lire à toi.

Presque involontairement, elle tendit la main. Le cuir du livre était tiède, il palpitait. Quand ses doigts se posèrent dessus, les fermoirs sautèrent d’eux-mêmes dans un grincement sec. Les pages s’ouvrirent, poussées par un souffle ancien. Les mots se mirent à bouger. Ils flottaient au-dessus du papier, dansaient. Puis, il s’inscrivirent dans son esprit .

Elle les avait toujours su.

La voix se fit plus proche, plus intime :

— Tu veux te venger. Tu veux vivre. Voici ta voie. Voici ton prix.

  • Qui êtes-vous ?
  • Mon nom a-t-il de l'importance ? Nergal, Anubis, Hadès...
  • Le Malin !
  • Tu préfères ? Je ne suis pas ici pour ça.

Il leva la main. Elle émit une lumière morte. En un éclair, elle comprit, ce qu’elle avait à faire. Qui elle devait tuer, à qui elle devrait remettre l’âme.

Carmélia acquiesca avant de fermer les yeux. Une larme brulante coula le long de sa joue pendant que les mots qui suivirent résonaient dans son coeur et dans son âme.

"Donne-moi une seule clarté, je te livrerai toutes les ombres.

Sème la peur, moissonne l’éternité. Par le sang et le silence, je fais de toi ma fille.

Tu ouvriras les entrailles de la lumière et n’en garderas que la cendre.

J’inscris ton nom dans la nuit, et nul ange ne viendra t’en effacer.

Toi et moi, désormais… ne ferons qu’un."

.........................................................................

Il s’appelait Armand. Il avait huit ans, une chevelure rousse comme les flammes, un rire qui claquait dans les couloirs du château comme des bulles de champagne. Il courait sans cesse, sautait les marches deux à deux, dérobait des pommes dans les cuisines, et appelait les servantes "Princesses".

Un enfant solaire, aveugle aux ombres qui veillaient sur lui, différent de son père.

Carmélia l’observait depuis des jours. Silencieuse. Tapie dans les recoins du domaine, elle glissait entre les pierres comme une ombre revenue d’outre-tombe. Elle ne le haïssait pas. Elle ne l’enviait même pas. Elle savait juste ce qu’il était.

Le fils de celui qui l’avait tuée, l’enfant à sacrifier pour qu’elle renaisse.

Un soir d’automne, les feuilles mortes tapissaient les chemins comme des langes oubliés. Le petit garçon jouait seul dans les jardins, entre les ifs et les statues. Ses nourrices l’avaient perdu de vue. Il riait. Il s’éloignait.

Un sifflement doux, comme une mélodie d’orgue au loin, l’attira vers la lisière. Là-bas, entre deux buissons, une silhouette l’appelait. La silhouette d'une "Princesse" qu'il n'avait jamais vue, une Dame d'une beauté à couper le souffle.

Il la suivit.

Ils marchèrent longtemps, jusqu’à la forêt. Jusqu’au cœur noir du Sailhant. Dans la clairière, l’air ne bougeait plus, le silence pesait comme de la suie dans les poumons. Elle l’assit sur une souche, puis lui prit la main.

Le livre s’ouvrit. Il n’y eut ni cri. Ni larmes. L’enfant ne comprit pas. Pas tout de suite. Il sentit seulement le froid l'envahir doucement, puis le vide. Il regarda Carmélia, les lèvres tremblantes.

— Pourquoi tu… pourquoi tu fais ça ?

Elle ne répondit pas. Elle lui caressa les cheveux. Tout devint plus lent, l’air, plus dense, les couleurs, plus ternes. La forêt elle-même retint son souffle. Autour d’eux, des ombres commencèrent à ramper, des formes sans contour, des présences sur la mousse. Des voix, très loin, très anciennes, chantaient.

L’enfant voulut bouger mais il ne put plus. Ses bras pesaient, son cœur ralentissait. Il sentit quelque chose glisser hors de lui. Il pleura, mais aucune larme ne vint.

Puis ses yeux se vidèrent. Juste un souffle, le dernier.

Et un frisson de la terre.

Quand Carmélia rouvrit les yeux, elle n’était plus la même. Elle sentait la chaleur dans ses veines, un feu qui ne l’avait jamais habitée. Au creux de son esprit, une voix rit doucement.

"Une âme pour une vie éternelle. Sept autres, et tu deviendras reine".

Le corps du petit Armand s’effondra sur le sol, sans trace, sans blessure. Dans les hautes branches, les oiseaux de nuit s’étaient tus.

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