13.4
Une voix se fraya un chemin parmi l’avalanche de couleurs. Comme une épée de lumière, elle trancha net les fils arc-en-ciel et les laissa retomber dans la mer. Le corps de Pratha lui semblait être une enclume ; ses épaules étaient comme chargées de galaxies entières. Il trouva néanmoins la force de s’appuyer sur ses bras - un ruisseau brûlant se forma sur le coin de ses muscles et envahit ses veines - et de chercher l’origine du bruit.
Turpa avait disparu.
Pratha se retourna et aperçut, sous le lampadaire, une silhouette obscure, totalement imperméable à la lumière.
Il se mit à claquer des dents. Impossible de trouver son couteau. Il se frotta les yeux, les plissa, et chercha à trouver le visage duquel partait une chevelure flamboyante, belle comme le feuillage d’un arbre majestueux.
“Pratha !” s’écria la voix.
Était-elle douce, ou en colère ? Triste, heureuse, impatiente, amusée ? Il était incapable de le dire.
Il murmura :
“Qui est-ce ?”
La silhouette fondit sur lui ; s’il n’avait été retenu par ses jambes faites d’argile trempée, Pratha fût sûrement tombé dans l’eau. Peut-être était-ce arrivé à Turpa ? Peut-être qu’une silhouette était venue le chercher, et qu’il avait sombré comme un navire rébéen ?
La silhouette s’était assise à côté de lui. Son visage lui parut transpercé de flèches lumineuses, multicolores. C’était comme si les couleurs du monde entier s’étaient donné rendez-vous sur ce nez, cette bouche, ces yeux.
Le Grand Qalam ? Gopta ? Jébril ? Sayyêt, descendu de son arbre ? Modshi, qui avait réussi à couper sa corde ? Ou était le Prince Bhagttat, venu le châtier ? Quelle faute avait-il commise ? Était-ce parce qu’il avait renié Eshev ? Qui d’autre qu’un Asura pour accomplir la vengeance divine ?
Oh, il était perdu. Il le savait. Des picotements naquirent sur le coin de ses yeux.
“Tu peux m’expliquer ce que tu fais ici ?” demanda l’Asura.
Sa voix était fracturée, traversée d’interférences, désaccordée. Pratha ferma les yeux, inspira, et tenta de découvrir le visage de cet être.
Vartajj.
Il l’avait compris à l’éclat ambré de ses yeux. Cette beauté, quasiment oubliée, devenue en l’espace de quelques jours un vestige de sa mémoire.
Là, comme une civilisation revenue d’entre les morts, la jeune femme le dévisageait. Elle étincelait à la manière d'un astre à l'agonie. Pratha prit une profonde inspiration, et balbutia quelques mots :
“Je discutais avec Turpa.”
Le visage haussa un sourcil et soupira.
“Bien sûr…”
Ses yeux ambrés, presque dorés, se posèrent sur les siens. Pratha eut l’impression qu’une éruption solaire s’abattait sur lui, tant les yeux de Vartajj étaient chargés de colère. Sur leurs extrémités, de petites gouttes se mirent à perler.
“Je sais ce que tu as fait.”
Bien sûr, songea Pratha. Il fut incapable de maintenir le contact avec cet Asura multicolore et préféra se tourner vers l’océan.
“Ça ne te fait rien ? demanda Vartajj.
- Je… non, bien sûr que non, ça me fait pas rien.
- Dans ce cas, j’estime au moins avoir le droit à ton attention”, lâcha la jeune industrielle.
Sa voix avait pris un timbre aigu, perçant, chargé de particules brûlantes.
“Je… je ne sais pas quoi te dire”, répondit Pratha, le souffle coupé.
Vartajj claqua de la langue. Le chevalier aperçut une larme quitter l’angle de son visage et foncer droit vers les vagues. Un rictus se dessina sur ses lèvres.
“J’aurais dû m’en douter. Incapable d’assumer, ça ne m’étonne pas de toi. Après tout, tu es bien la dernière personne qui m’en aurait parlé. L’histoire aurait pu parcourir tout l’Empire sans que tu daignes montrer ton visage de lâche. J’ai été stupide, terriblement stupide. Quand je vois l’espèce d’éponge gorgée de liqueur que tu es devenu, je me dis que j’aurais dû m’y attendre. Tu vois, Pratha, depuis ces derniers jours, je ne rêve que d’une chose.”
L’intéressé maintint enfin un contact oculaire avec elle. Il découvrit une haine plus farouche encore que celle des Rébéens à son égard, pendant la bataille. Même lorsqu’il lui était arrivé d’égorger un blanc dans une ruelle ou au bord d’un rempart, il n'avait ressenti en eux une telle fureur.
“Je donnerai cher pour retourner au jardin de Deshpothara, le jour où tu m’as mal parlé. Je rêve de te traiter comme le goujat que tu étais - que tu as toujours été - et de me distancier le plus vite possible de toi. Le Pratha que j’ai aimé ne s’était pas tant dévoyé, il comprenait ce que signifiait l’honneur, la parole, l’amour… La chose qui se tient devant moi n’a rien de tout cela. Tu es devenu une caricature de soldat ; la corde de Modshi aurait tout aussi bien pu t’être serrée autour du cou.”
Pratha fut parcouru de frissons terribles. Il eut l’impression que la nappe de la nuit s’abattait sur lui de tout son poids.
“Tu ne mérites pas une seconde de plus, j’ai déjà donné bien trop de mon temps et de mon amour à la créature médiocre que tu es devenu.”
Même s’il n’avait pas froid, le chevalier se mit à greloter. Le sol sous ses pieds tanguait. Il détourna son regard de Vartajj, observa un bateau de pêcheur balloté dans la Baie des Requins, et marmonna :
“Je suis désolé.”
Vartajj souffla un courant d’air bouillant. C’était comme si Pratha sentait sa peau se consteller de cloques sous l’effet de la déflagration. Il eut l’impression de mourir. L’eau, vite : il fallait sauter.
Il lui sembla que sa peau se désintégrait sous le vent hurlant, qu’il était réduit à l’état de charpie humaine. Comme les porteurs de miroirs.
Une envie irrépressible de chercher du côté de la bourrasque, sur sa gauche, l'assaillit. Il ne découvrit qu’une poche de vide. Pas d’émanation psychique, rien.
Vartajj était partie.
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