(6) Gary
La main appuyée contre la porte, la tête baissée, la respiration pantelante, le cœur affolé, je m'efforce de retrouver une contenance. Un simple contact et je perds tout contrôle. Je me doute de ce qui se passe, mais mon cerveau me ramène rapidement à des mœurs plus honnêtes.
Au lavabo, je m'asperge le visage afin de me dégriser. Sa peau aussi douce qu'une pêche. Je m'essuie à l'aide d'une serviette, arrange ma tenue et quitte le poste de secours. Son parfum fruité et enivrant.
Je pars à la rencontre de Fabien, un jeune opérateur manège tout juste engagé. Sa longue chevelure éclatante, soigneuse, aux effluves de lavandes et miel. Près de la cabine, un homme de forte carrure fait face à mon employé, un doigt menaçant vers son torse. J'accélère le pas. À proximité des deux personnes, mon sang ne fait qu'un tour, quand j'entends les invectives qu'ose perpétrer le client.
— Fabien, tu vas bien ? Demandé-je en m'interposant entre l'indélicat et lui.
— Vous êtes qui, vous ? M'apostrophe durement le client.
— Son supérieur...
— Ce n'est pas trop tôt ! Vous en avez mis du temps pour vous bouger.
— Maintenant, je suis là, rétorqué-je avec une certaine amertume dans la voix.
— Ce petit con est...
— Monsieur, je vous arrête tout de suite. Il est hors de question que je vous laisse continuer d'insulter ou d'agresser mon employé de la sorte. Pendant que je lui parle en privé, vous allez me faire le plaisir de vous calmer.
Avant que l'atrabilaire réagisse, d'un signe de tête, j'ordonne à Fabien de me suivre à l'intérieur de la cabine. Je la verrouille pour éviter qu'une oreille indiscrète vienne s'en mêler. Fabien est aussi pâle qu'un linge, il triture ses mains malhabilement et baragouine des paroles que je ne discerne pas. Je lui tire la chaise, il s'y installe. Ses jambes tremblent. Une main sur son épaule, je l'invite à prendre de longues respirations pour s'apaiser. Le procédé fonctionne, car au bout de quelques minutes, le jeune homme est plus serein et parvient à m'expliquer ce qui s'est passé.
Encore une histoire de taille et d'un refus d’obtempérer de la part du parent. C'est toujours la même chose et cet état d'esprit me fatigue. Cette fois-ci, je ne laisserai rien passer. Avant de sortir, je demande à Fabien de faire une pause et d'aller se rafraîchir.
J'abandonne l'environnement de l'attraction, le père stoppe ses cent pas et s'approche de moi. À son attitude, je comprends qu'il ne lâchera rien et moi non plus.
— J'exige que ma fille monte sur ce manège...
Face à son ton de supériorité, je perds mon sang-froid et j'attaque sans ménagement.
— Vous n'avez strictement rien à exiger. J'en ai ras-le-bol des personnes comme vous, qui se croient tout permis.
— Comment...
Je le coupe en exécutant un pas vers lui.
— Vous n'avez pas hésité à intimider, rabaisser mon opérateur, juste parce qu'il a refusé l'entrée à une de vos filles. Il a fait son travail et il l'a fait consciencieusement. Votre comportement est inadmissible.
— C'est le vôtre qui...
Un autre pas. Il recule.
— C'est à mon tour d'exiger. J'exige que vous preniez vos cliques et vos claques et que vous vous éloigniez de cette attraction. Et si j'apprends que vous vous en êtes pris à un autre de mes salariés, je ferai en sorte qu'on vous sorte du parc à coups de pieds au-derrière.
— Vous allez avoir un retour salé, termine-t-il en attrapant ses filles par la main et en les tirant sans ménagement vers la sortie du parc.
— Abruti, murmuré-je entre les dents.
Fabien réapparaît, les cheveux en bataille et de l'eau gouttant de son visage. Je m'assure qu'il puisse reprendre son poste, il acquiesce d'un sourire. Je reste un instant afin d'être certain qu'il aille bien. Malgré la violence verbale qu'il a subie, il garde le sourire et reste aimable avec les clients.
Satisfait, je me dirige vers le saloon. J'ai besoin d'un remontant. Je m'assois sur un tabouret de bar et commande un café corsé.
— Tu devrais peut-être éviter, me conseille Patrice en se plaçant à mes côtés.
On dépose une tasse devant moi, je fixe le liquide noir.
— J'ai entendu ton discours. D'habitude, tu es beaucoup plus posé.
— Je suis fatigué de tous ces débiles.
— J'ai aussi vu Alice sortir du poste juste avant l'événement.
Alice. Ma belle Alice et ses mains qui caressent mon dos, me faisant frissonner.
— Elle n'a rien à voir avec cette histoire.
— Tu en es sûr ? Et ta chemise mal boutonnée, c'est une coïncidence ?
Ses lèvres délicieuses au goût cerise dont je raffole.
— Va droit au but.
— Depuis son accident, vous passez beaucoup de temps ensemble, peut-être trop.
Son corps contre le mien, un plaisir grisant.
— De quoi je me mêle !
— Tu fais n'importe quoi. Tu as quarante ans et elle vingt-quatre. Pense à tes enfants. Comment vont-ils réagir ? Et tu oublies une personne : Babeth.
— Babeth, répété-je en touillant ma boisson.
La calme et gentille Babeth. Elle ne mérite pas ça !
— Bientôt deux ans que vous êtes ensemble. Vous avez même parlé de vous installer ensemble. Tu ne peux pas envoyer tout valdinguer sur une pulsion.
— Je ne sais plus où j'en suis, soufflé-je en me prenant la tête entre les mains.
— Je vois ça ! Encore demain et tu es en congé, profites-en pour réfléchir à tout ça, pour remettre tes idées en place.
Je me lève, pose de la monnaie sur le comptoir et m'en vais avec des pensées, des questionnements plein la tête.
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