50.1

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En retournant dans sa chambre, Yue sentit un vide grossir en elle, s’accaparer tout l’espace de sa poitrine qu’aurait dû occuper son cœur.

Son père lui manquait. Il lui manquait de moins en moins souvent mais de plus en plus fort chaque fois qu’elle pensait à lui. Alors Yue s’efforçait de ne plus penser, d’oublier pour faire taire la douleur et de faire des bêtises à la place : escalader les meubles, vider les tiroirs, démembrer des poupées… Le baron ne la gronderait jamais pour le bazar. Seulement pour tout le reste.

Alors Yue s’acharna des heures, retournant sa chambre et sa salle de bain, convaincue que la comtesse devait être beaucoup plus sévère que le baron ; qu’il ne devait pas seulement y avoir de jouets chez elle et encore moins le droit de les déranger. Elle pria pour ne jamais devoir vivre avec elle. La seule idée de la revoir le lendemain matin ou le jour de ses dix ans lui retournait les entrailles.

Couchée sans sommeil à minuit passé, sans avoir pris le temps de manger avant que son couvert ne fût débarrassé, elle se blottissait contre une boule d’oreillers et de couverture en évaluant le désordre autour d’elle, incertaine, subitement d’échapper à une réprimande. Elle avait peut-être exagéré un peu en touchant aussi à l’armoire. Le baron détestait les vêtements froissés. Les domestiques les rangeaient repassés sur ses étagères et sa penderie pour qu’elle puisse toujours s’habiller correctement.

Puisqu’il lui restait de l’énergie à dépenser, Yue se leva pour évaluer l’ampleur des dégâts et les réparer de son mieux, le tout à la seule lueur de sa veilleuse. Allumer toutes ses lumières lui paraissait risqué sans qu’elle ne s’expliquât pourquoi.

Le vent fit battre un volet mal fermé contre la menuiserie. Yue tressaillit et s’en trouva ridicule. Naguère, presque rien ne l’effrayait et certainement pas les bruits de fenêtre. Yue alla machinalement vers celle-ci, qui cadrait presque parfaitement la lune à demi pleine. Avant même de s’en rendre compte, la petite se tenaient debout sur le rebord et sentait une irrésistible envie de faire une nouvelle bêtise, quand dans son dos, sa veilleuse s’éteignit.



Cha faisait subir à Bard une de ses sautes d’humeur. Elle ne lui avait plus adressé une parole depuis la fin de la réception et, en prime, ses regards s’étaient durcis et ses rires acidifiés. Quant à savoir pourquoi, Bard n’en avait pas la moindre idée. Il avait essayé de lui tirer les vers du nez sans succès et les longues heures passées à remettre le jardin en état n’en avaient été que plus pénibles. En plus de ne rien comprendre au comportement de sa seule amie, il s’était fait blâmer à deux reprises par l’intendant : la première par la voix, la seconde par un coup de badine dont il portait encore la marque dans le cou.

Une fois le travail fini – tard – le personnel servant eut l’infini privilège de disposer des restes : fonds de bouteilles, fins de cigares, gâteaux entamés… Pour être juste, Bard n’aurait pas craché dessus s’il n’avait pas été servi à table avec les autres invités.

La gourmandise n’était pas des défauts de Cha. Elle aurait pu vivre d’écorces comestibles et de sang de campagnol toute sa vie si elle l’avait voulu. Ainsi, elle ne resta pas pour le partage. Bard profita de son départ anticipé pour revenir vers elle. À ce point de la soirée, il avait un peu perdu patience et l’aborda rudement.

— Si j’ai quelque chose à me faire pardonner, j’aimerais savoir quoi, s’il te plait.

Elle ne tourna même pas la tête.

— Je t’ai offensée ? Si j’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas, c’était sans le vouloir. Je suis désolé.

— Tes excuses, tu peux te les enfoncer dans l’œil.

C’était un début. Ils communiquaient.

— Est-ce que c’est encore à cause de ma forme draconique ? Je peux te la montrer, maintenant, si tu veux.

Elle s’arrêta abruptement, fit volte-face :

— Pourquoi tu m’as pas dit que t’étais un mestre ? s’emporta-t-elle.

Il déglutit.

— Je… je ne suis pas…

— Si tu nies, je te mets mon poing dans la figure.

Bard prit la menace suffisamment au sérieux pour reculer d’un pas, mais s’obstina :

— Je ne suis pas mestre, mais oui, je l’ai été. C’était il y a longtemps. Ma situation a complétement changé, depuis.

— En quoi ? T’es carrément le neveu du baron ! Tu m’étonnes qu’il te fasse tailler du cuir de luxe…

— Je ne suis pas le… Tu te trompes si tu penses que j’ai un traitement de faveur à cause de ça. Je te jure que…

— Que quoi ? le coupa-t-elle. Que t’avais pas d’esclaves fabuleux que tu traitais comme des animaux de compagnie ? ou pire ? Que t’es jamais monté sur un centaure comme sur un poney, que t’avais pas une petite fée sous cloche pour éclairer ta chambre ?

— Je… J’ai été élevé comme ça, Cha ! Je ne peux pas changer le passé !

Elle leva les yeux au ciel.

— Tu sais, j’étais vraiment contente quand t’as reçu ton bazar de mercenaire. J’avais l’impression que… je sais pas, qu’il y avait de l’espoir ? Que la chance pouvait tomber sur n’importe qui, mais non. La chance, c’est comme la liberté, y a que les humains qui y ont droit.

— Je ne suis plus humain !

— T’es né humain, c’est pareil. Et dans une famille de mestres, en plus !

— Alors, tu es en train de me reprocher ma naissance ?

— Va pas tout retourner, là ! Si tu pensais pas que c’était un problème, tu m’aurais dit que t’étais un Makara dès le début.

Bard ne trouva rien à répondre. Cha avait probablement raison mais il était trop en colère pour le lui céder. Il se demandait comment elle avait pu apprendre la vérité, tout en sachant que ça n’avait aucune importance.

Oppressée par le silence, la sang-mêlé soupira.

— Je vais me coucher, déclara-t-elle.

Un son étrange la coupa dans son élan. Les deux fabuleux tournèrent la tête. Une tuile était tombée du toit, poussée par une funambule de neuf ans qui se promenait sur le faîtage.

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