60.3

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Aline leva vers sa mère un regard paniqué. Quant à Léopold, il brûla d’une bouffée tout un centimètre de son cigare, souffla du coin de la bouche.

— J’ignorais qu’ils seraient là. Aux dernières nouvelles, Claud n’était pas rentré de campagne et Archibald séjournait sur la côte est pour sa santé. J’aurais voulu les éviter aussi. S’il avait été en mon pouvoir de vous épargner ce désagrément je l’aurais fait. Veuillez pardonner ma négligence.

Seconde bouffée, plus raisonnable. Denève souffla à son tour.

— Je vois qu’ils ne vous ont pas donné d’agrément non plus. Mettons que je vous pardonne par compassion.

Elle s’assit, embrassant du regard une mer de sable et sa couronne de gradin, le monde qui y grouillait, leur effervescence. Aline l’imita. Léopold resta debout.

— Pourquoi sont-ils venus à l’improviste ? voulut savoir Denève. Pas pour soutenir votre neveu, je suppose.

— Non, effectivement. À l’origine, Armand seul devait l’accompagner. C’est à moi que mes frères venaient parler.

— Était-ce urgent ?

— Pour Claud, oui, sans doute. Toutes les opportunités de me narguer lui sont bonnes ; il lui tardait d’en saisir une nouvelle. L’an dernier, c’est à lui qu’Archibald a confié la traque de mes assaillants après le massacre de l’Héliaque. C’était une façon de me faire expier les pertes humaines essuyée. J’ai dû me résigner à laisser cette brute de Claud se mêler de mes affaires, tout en nourrissant l’espoir que son entreprise soit couronnée d’échec. Je le voyais déjà commettre la même erreur que moi : sous-estimer nos ennemis et tout y perdre…

— A-t-il été plus prudent qu’escompté ?

— Plus chanceux. Le groupuscule s’étant spontanément dissous suite à notre rencontre, les individus qui le composaient ne représentaient plus la même menace. La plus dangereuse, l’huldra, s’est faite tuée par les fines lames du mari de ma sœur dans un moment de faiblesse. Plus tard, l’ogre a été retrouvé mort au fin fond de la Vallée de Trois Couronnes. Quant à l’héritier de la Toute-Puissance d’Arë’n, il y a fort à parier qu’il s’en soit retourné chez lui. Il n’y a plus trace de lui en Terres Connues depuis les événements.

— Reste la bête, si je ne m’abuse.

— Capturée.

— Par Claud ?

— La fabuleuse avait trouvé refuge dans une ferme isolée du Menèg en revêtant ses traits humains. Lorsqu’ils ont découvert sa vraie nature, ses sauveurs ont cherché à la vendre. Plus tard, un incendie s’est déclaré sur leur propriété et le hasard a placé Claud dans le voisinage. Il a capturé le smilodon qui avait profité du chaos pour fuir. Tirez-en les conclusions que vous voudrez.

— Je suppose que la gloire d’un Collectionneur est beaucoup amoindrie lorsqu’il achète ses créatures au lieu de les chasser.

— Cela dépend du prestige du vendeur et de la catégorie desdites créatures. Puisque Claud collectionne les chimères de combat, les antécédents de ses monstres sont moins importants que ceux des miens, l’apparat étant un monde plus regardant. Cependant, sa fortune et la mienne ne sont pas comparables. Il mène une vie dissolue, ses affaires sont en désordres. Son argent dort lorsqu’il ne brûle pas. Acheter au prix du marché lui est rarement possible. Naturellement, cela ne l’empêche pas de vendre à des prix indécents.

— Vous voudriez la lui racheter ?

— Je n’ai pas renoncé à ravoir mes chimères disparues. Cette créature est ma seule piste, d’autant qu’elle est douée de parole. Claud le sait. Il sait aussi à combien s’élèvent mes fonds disponibles et voudrait me mener au bord de la ruine.

— Que comptez-vous faire ?

— Cela ne regarde que moi.

— Nous y revoilà. Que n’ai-je pas encore fait pour mériter votre confiance ? Vos cachoteries finiront par me vexer.

Un rictus étira les lèvres du baron.

— Je m’abstiendrai de vous répondre devant votre fille. Respectez mon silence et je respecterai le vôtre.

Rappelé à la présence d’Aline, Denève eut honte de son indiscrétion autant que de son oubli. À l’origine, cet évènement ne devait concerner qu’elle.

Habituée à ce genre de situation, Aline n’en avait rien écouté, préférant jouer à deviner les noms des maisons dont les couleurs décoraient le cercle et chercher des figures familières dans les loges en vis-à-vis.

— Aline, vous devez avoir soif par cette chaleur, supposa le baron.

Il prit l’initiative de lui servir un sirop de violette, son préféré.

— Tout le pichet sera pour vous, promit-il en lui présentant le verra.

Un sourire d’innocent orgueil lui illumina le visage.

— Merci, Monsieur le baron.

— N’hésitez pas à me poser toutes vos questions sur les vitrines que nous verrons aujourd’hui. Ma journée ne sera pas perdue si je peux rendre la vôtre agréable.

Par-dessus l’épaule de sa fille, Denève adressa un sourire à Léopold qui signifiait à la fois merci et n’en faites pas trop quand même.

Il refit le tour de leur rangée de siège pour prendre sa place près d’elle.

— J’ai une offre à vous soumettre.

Illustrant son propos, le baron tira une lettre de l’intérieur de sa veste. Denève y sourit comme à un mauvais tour d’illusionniste.

— S’il s’agit d’une nouvelle tentative de racheter ma propriété, elle est refusée d’avance.

— Vous vous méprenez. Mon but n’est pas de vous faire céder, mais de me rendre. Vous avez gagné, Madame.

La surprise la laissa interdite.

— Lisez, insista Léopold.

Denève affecta le détachement en se rendant à la volonté du baron. Son cœur manqua un battement lorsqu’elle découvrit les premières lignes. Un rire nerveux lui échappa, puis une larme furtive. Ébranlée par l’émoi, elle peina à se reconstruire une figure neutre.

— Vous êtes…. incorrigible, Monsieur. Vous n’avez rien trouvé de moins romantique qu’un contrat de mariage ?

— Le romantisme n’est plus de mon âge et n’a jamais été de mon caractère.

— Je ne vous comprend pas… Pourquoi maintenant ? Qu’y gagnez-vous ?

— N’ai-je pas besoin d’une épouse, d’un mariage en grande pompe et du ciel sait quoi d’autre vous me jetiez à la figure il y a quelques lunes ? Je me suis laissé convaincre. Prenez le temps d’étudier toutes les clauses, notamment celles concernant la position que vous voulez me voir prendre auprès de votre fille.

La main d’Aline agrippa celle de Denève, un espoir, une supplique.

— Vous allez vous marier pour de bon ? Nous retournons vivre à Haut-Castel ?

— Rien n’est encore décidé, la refroidit sa mère. Nous devons…

Un tir de canon lui coupa la parole. Trois autres suivirent. Un tonnerre d’applaudissement retentit en réponse, progressivement rejoint par le roulement exalté des tambours.

Six dragons fendirent le ciel au-dessus d’eux, projetant des ombres filantes sur le sable, d’une seule ligne en va et vient. D’un dragon sur deux, la ligne se divisa en deux, qui reprirent la même danse en axes croisés, puis en arcs de cercle, un exercice de synchronisation dont chaque transformation excitait les clameurs.

Ils fondirent comme le long des parois d’un entonnoir, donnant un aperçu des cavaliers qui les montaient.

Le soleil qui glissait sur les écailles minérales du dragon de Yue conféraient à sa cuirasse l’éclat scintillant d’un intérieur de géode. Malgré ses efforts pour faire abstraction de sa présence, Aline ne put que le remarquer et le spectacle lui en devint pénible.

Yue possédait le don, presque la maladie, d’attirer toute l’attention sur elle. Aline ne supportait plus de la voir, de devoir toujours la considérer malgré elle, comme si malgré les décans passés, chaque jour était encore celui de son anniversaire.

Lorsqu’à quelque distance du point convergeant de leur trajectoire, le lignes se changèrent en boucles, Aline se prit à regretter l’absence de collision. Désintéressée du spectacle, ou plutôt convaincue de l’être, elle ressortit sa brochure et lut une énième fois le programme de la demi-journée tandis que le public se laissait subjuguer par une nouvelle phase de l’enchainement où chaque cavalier se détachait de la formation pour exécuter une série de figures individuelles.

La fatalité voulut qu’Aline relevât la tête pour voir Yue prendre son tour, vriller vers le soleil qui ne l’aveuglait pas, percer en plein centre la formation plane des cinq autres, puis voler autour, à hauteur de tribune, hissée sur ses étriers pour saluer la foule exaltée.

Les autres la rejoignirent plutôt que l’inverse pour reprendre un jeu de formations, rapprochées, cette fois, moins rigoureuses et lisses que les premières. Ce fut un ballet folâtre. Si quelques faussetés ponctuèrent la performance, elles passèrent pour intentionnelles et le public n’en applaudit que plus fort.

Tous atterrirent d’un seul corps, les longs des arrêtes imaginaires d’un carré. Les voltigeurs défirent leurs sangles, mirent pied a terre et saluèrent pendant que dans le ciel où dansait encore le souvenir de leurs prouesses, une série de feux d’artifice éclatait.

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