LICORNE

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— Va-t’en !

Elle le repoussa violemment. Il souriait, tremblotant, le visage en sueur.

— Regarde-moi bien, dit-elle. Tu vas sortir d'ici et tu reviendras lorsque tu auras récupéré l'argent du loyer. Tu as bien compris ?

Il souriait toujours, il lui manquait des dents. Dans ses yeux on voyait les effluves de l'alcool, l'amertume de la vie, la douleur, la tristesse, la joie. L’amour aussi.

— Comment as-tu pu me faire ça ?

Il s’éloigna, la démarche chancelante et elle claqua la porte. Elle sentit les battements de son cœur contre ses tempes. Les prémices de la migraine… Elle alluma la machine à café, inséra une dosette et appuya sur le bouton. Un vibrement lugubre puis le café coula, très noir, odorant. Elle s'installa sur le canapé usé. Quand la propriétaire l'avait appelée, elle avait cru défaillir. Elle était trop bête, décidément. Elle aurait dû se méfier quand Lenny avait proposé de s'en charger. Pourquoi gardait-elle toujours au fond d'elle un petit espoir qu'il change? Parce qu'il était gentil. Ce n'était pas un homme mauvais, il était malade. Et sa maladie le tuait à petit feu. Elle ne pouvait rien faire contre cela.

Elle porta ses mains à son front, se recroquevilla, prête à supporter de souffrir encore. À l'étage au-dessus, un air de guitare. D'ordinaire elle aimait entendre ces mélodies naviguer dans l'immeuble mais là, chaque note se transformait en un brutal coup de marteau porté en plein milieu du front. Quant aux voisins d'à côté, ils ne dansaient pas au rythme de la musique. Le raffut qu'ils menaient faisait partie du quotidien. La vaisselle pleuvait, l'orage grondait, les éclairs fusaient. On ne savait plus qui frappait qui, le couple semblant s'être mué en une hydre monstrueuse. La tempête passée, les hurlements cédaient la place aux lubricités et aux grognements de plaisirs. Enfin, le brouillard envoûtant de la marijuana se glissait vicieusement hors du logis, envahissant le couloir.

Tel était le quotidien des habitants de la périphérie de la ville. Les autres étaient bien mieux dotés : villa avec jardin et piscine, air plutôt pur, rues propres et calmes, haies taillées au millimètre.

La douleur se fit plus vive. Une lame affûtée trifouillait sa chair. Toujours des problèmes. Elle se roula en boule davantage, appuyant ses genoux contre son front, priant d’avoir la force mentale de survivre.

Trois coups frappés à la porte la réveillèrent. Elle s'assit péniblement. La douleur s'était atténuée mais elle sentait encore une palpitation au centre du front. Elle fixa un morceau de tapisserie décollé en bas du mur. Les motifs étaient démodés, le papier jauni, gras. La partie apparente du mur s’effritait sous le joug de la moisissure.

— Marina !

Un éternel recommencement. Une scène vécue maintes fois. Lenny, soutenu par un homme grand, brun et de forte corpulence, semblait dormir. L’homme traîna son paquet en direction du canapé. Lenny marmonna, se tortilla puis un ronflement bruyant emplit tout l'espace. L'odeur sale de l'alcool médiocre s'exhalait de tous ses pores.

Marina ouvrit la fenêtre, prit une grande bouffée d'air frais. Un bruit sourd les fit sursauter. Lenny venait de rouler du canapé et poursuivait son coma éthylique sur les carreaux. Elle sortit un paquet de cigarettes de sa poche arrière et le présenta à l'homme. Ils restèrent immobiles, debout dans la semi pénombre. Un réverbère en face les éclairait par la fenêtre ouverte. Un petit air très frais, lutin invisible et joueur, soulevait le voile transparent faisant office de rideau. Eux regardaient le vide devant eux, l'immensité du rien, anesthésiés par la misère de leur existence. L'homme couché par terre trembla. Marina écrasa son mégot dans un couvercle de boîte de conserve posé sur le rebord de la fenêtre et disparut dans une pièce située à droite de l'appartement. Elle réapparut avec une couverture qu'elle posa sur Lenny et fit glisser un coussin du canapé sous sa tête. Il grommela, poussa un cri rauque et se remit à ronfler.

— Je m’en vais, dit l'homme brun.

Elle hocha la tête. Un nuage gris traversa son regard. Il ne le vit pas. Il fit un pas, hésita, puis se tourna vers elle.

— Combien de temps ça va encore durer? Demanda-t-il dans un souffle.

— C'est plus compliqué que ce que tu crois. Merci de l'avoir ramené une fois de plus.

Un long silence s'installa dans la nuit, entrecoupé de ronflements intempestifs. Enfin, le grand homme brun haussa les épaules, fit un geste de la main et partit. Marina ferma les yeux, inspira, rouvrit les yeux: Lenny était toujours là. La migraine avait disparu mais Marina gardait la sensation étrange d'un poids sur son front, comme si un hématome induré cherchait à percer.

Lenny s'était réveillé à trois heures du matin. Il avait uriné dans le lavabo puis avait voulu se préparer un casse-croûte. Mais les vapeurs alcoolisées embrumaient encore son cerveau. Elle s’était levée pour lui venir en aide. La nuit s'était poursuivie en une longue séance de pleurs étouffés, Lenny sanglotant dans ses bras, honteux, implorant son pardon, faisant moultes promesses qu'il ne tiendrait jamais. Une fois de plus. Maintenant qu’il était parti travailler, elle se sentait seule. Elle n’avait pas réussi à se rendormir à cause de ses maux de tête. Les habitants de la périphérie ne bénéficiaient pas du droit à la santé. Aller chez un médecin, c'était prendre le risque de devoir poursuivre avec des examens onéreux. Sous ses paupières, elle percevait le bourdonnement de ses battements cardiaques.

Durant quelques secondes elle imagina que mourir serait doux. Mais la petite flamme fragile, tapie dans un recoin de son âme, brûla en un éclair cette illusion d'espoir. Il fallait vivre. C'était ainsi et ce ne serait jamais négociable. Elle survivrait, seule, abandonnée dans ce taudis sombre et humide, portée par la force indestructible de son âme. Son corps glissa comme une coulée de lave et se fondit dans le sol. Son crâne n'abritait plus qu'un amas de déchirures. Elle resta ainsi un temps indéfini, cela n'avait plus d'importance.

La tendresse du geste sur sa peau chavira son âme. L'homme était là, essuyant ses larmes, caressant ses cheveux. Lui, sa force vitale, son énergie contraire. Elle baignait dans un état sub-comateux ravissant, elle devenait enclume dans un coton de brume. Un rêve pesant dans l'immensité du ciel. Le grand homme brun la prit dans ses bras et l'emporta.

— J'ai trouvé des médicaments au marché noir. Pour soulager la douleur.

Devant elle, une tasse fumante.

— Verveine, dit-il. Tu bois trop de café.

Un rayon de soleil égaré sur le sol, tout à côté de l'homme. Un moineau se posa sur le rebord de la fenêtre. Il s'approcha prudemment du couvercle-cendrier. Il émanait de William une beauté sauvage, irrégulière. Il sentait bon. Il posa sa main sur la sienne. Le rayon de soleil brilla un peu plus. Le moineau sautillait de temps à autre. Marina ferma les yeux, respira le parfum de l'homme. Lui s'approcha, leurs cheveux se touchèrent. Ses cheveux bruns à elle, longs et raides. Ses cheveux à lui, bruns, épais et indomptables.

— Laisse-moi William. S'il te plait.

Le moineau s'envola. Le rayon de soleil recula. L'homme se releva et se tourna vers la fenêtre. Il chercha son paquet de cigarettes. La fumée grise et bleue sortait puis rentrait dans la pièce, repoussée par un petit air léger. L'homme, statique, ne bougeait que pour porter le filtre à ses lèvres.

— Lenny va bientôt arriver, dit-elle.

L'homme ne se retourna pas, il semblait s'adresser à la rue étroite, en bas.

— Pourquoi tant de loyauté, Marina ? Tu n'aimes plus cet homme, et tu t'en occupes comme s'il était ton enfant. Tu peux te raconter ce que tu veux, mais il va retourner au bar, se soûler et quand il n'aura plus le choix, il rentrera cuver son alcool. Demain, ce sera pareil. Après-demain aussi. Il n'est jamais là. Il mange, il dort et il s'en va. Et toi, tu attends au lieu de vivre.

Elle sentit sa mâchoire se crisper. Elle se leva d'un bond et traversa d'un pas vif la distance qui les séparait. Elle l’attrapa par le bras. Son regard transperça celui de l'homme. Le duel silencieux dura longtemps. Un air de guitare s'échappa de l'appartement du dessus. Les notes gracieuses couraient en une farandole colorée, tandis que des éclats de voix cristallins accompagnés de grognements graves menaient un combat non loin de là. Demain, ce sera pareil. Après-demain aussi. Marina porta ses mains sur son crâne. Les bruits se mélangèrent, sa vue se troubla. C'est du flamenco, songea-t-elle. Un objet dur et pointu sembla transpercer son os frontal. La douleur fut trop vive : elle hurla. Obscurité. Elle perdit son corps. Il ne lui restait plus que l'odeur envoûtante du grand homme brun, la chaleur de son souffle dans son cou, la force de ses bras. Les ténèbres l'emmenèrent, elle disparut à elle-même.

Elle s’éveilla, allongée sur son lit. Sur la table de chevet, une boîte de comprimés, un verre d'eau. Et c'était tout. Elle souffrait. C'était terminé. Plus d'accalmie. Elle toucha son front. Le contact pourtant léger déclencha une douleur brutale. Elle se leva lentement, sans bruit, gagna la salle d’eau. Elle appuya sur l'interrupteur, examina son visage, face au miroir.

Ses pupilles se dilatèrent. Voilà. C'était donc ça. Elle songea à sa mère. A cette fatalité. Elle aurait voulu passer au travers, comme on glisse entre les franges d'un rideau d'été. Mais elle aussi devrait subir la transformation de son corps, elle aurait mal, encore et longtemps. Elle aurait le teint blême, le souffle court. Elle aurait peur de mourir. Elle aussi connaitrait cette chasse à courre permanente, ce duel avec la mort. Il en était ainsi. De mère en fille. Pas d’échappatoire. Elle porta un dernier regard à la tache violacée qui ornait son visage. Tout était presque normal hormis ses cernes un peu plus creusés, son teint diaphane et son regard plus intense que jamais.

La nuit était tombée, le réverbère éclairait faiblement le séjour. La fenêtre ouverte laissait entrer les bruits de la vie nocturne. Lenny fumait, sa silhouette mince et nerveuse se découpait dans la semi-pénombre. Il exhala une bouffée, tapota sa cigarette d'un geste précis et mesuré. Il se tenait debout, la tête bien droite, impassible. Elle sentit le sourire de Lenny, un sourire furtif et doux. Elle attendit, une main posée sur le chambranle de la porte, le corps penché en direction de Lenny, en équilibre. Des milliers de papillons de nuit, affolés, cherchaient une porte de secours. Ils ne trouveraient jamais la sortie. Elle vivrait avec eux, ils vivraient en elle.

— Je ferai ce que tu m'as demandé, dit-il. Au moment voulu.

Soudain le silence interrompit les sons lointains des roulements de voitures, le cliquetis des talons aiguilles de la prostituée au coin de la ruelle, le miaulement angoissé du chat empêché de rentrer chez lui. On entendit un chien aboyer. Une sirène de police retentit.

— Tu sais, dit-elle, j'ai eu envie de William.

Ils se tenaient côte à côte, leurs épaules se touchaient. Lenny enserra sa taille. Dehors, des moucherons voletaient autour de la lumière jaune du réverbère. En bas, dans la ruelle sale, personne. Il la pressa tout contre lui, leurs regard droits fixaient un point sur le mur d'en face. Elle l'embrassa.

— Je vais me coucher, dit-elle.

Le lendemain, Lenny était parti.

Son lit était trempé. La boîte de comprimés attendait toujours. Elle la saisit, lut les indications, la reposa. Elle se mit à trembler. Elle ôta sa chemise de nuit humide, se dirigea vers la salle d’eau. Elle s'appuya un instant contre le mur, reprit son souffle. Elle avait chaud, elle avait froid. Elle fit couler l'eau chaude, entra dans la douche, se laissa glisser au sol. S'était-elle endormie ou bien évanouie? Le temps avait fui lui aussi. L'eau devenue fraîche la fit sursauter. Elle se redressa avec difficulté. Un deuxième cœur battait sur son front. Elle y porta les doigts et perçut un léger renflement.

Elle approcha son visage du miroir et écarta la frange de ses cheveux, dévoilant la marque violette. Cette dernière avait pris la forme d'un rond. Quelques stries bleutées s'en échappaient, fines et courtes. Son diamètre s'était à peine agrandi. En fixant longuement la marque, Marina remarqua plusieurs mouvements, juste sous la peau. Un remous interne, comme si une entité indépendante se déplaçait. Un fœtus nageant dans les eaux calmes et troubles de son liquide amniotique. La marque s'exprimait en un camaïeu de violets et de bleus miroitants. On aurait dit la surface d'une mer en apparence calme, annonçant un orage d'ampleur inattendue. Ses longs cheveux bruns et raides pendouillaient le long de son visage translucide. Des cernes profonds accentuaient la flamme de son regard aiguisé, souligné au-dessus par une frange sombre. La marque avait gagné en volume et prenait maintenant un aspect bombé. Elle referma le rideau de cheveux, puis revêtit le vieux peignoir gris de Lenny.

Le front brûlant, elle se dirigea vers le canapé, s'allongea, cala sa tête en bouillie sur un coussin. Une goutte de transpiration froide perla au coin de sa tempe droite. Son téléphone dormait sur la table basse, au milieu de canettes vides, d'un sachet de chips entamé et d'un carton de pizza. Après deux sonneries, elle entendit sa voix. Elle tressaillit, repensa à son odeur. Ses tempes bourdonnèrent, ses cœurs s'accélérèrent.

— J'ai besoin de toi... Souffla-t-elle.

— Il est parti ?

— Oui, murmura-t-elle. Il y a deux jours. William... Emporte quelques affaires... Reste avec moi...

Il resta silencieux. Elle trembla. Une deuxième goutte apparut sur sa tempe. Les papillons de nuit se ruaient contre les parois de son crâne. Elle laissa son bras retomber le long du canapé, le téléphone glissa sans bruit sur le sol. Elle n'avait plus la force de se recroqueviller. Les guêpes arrivèrent quelques minutes plus tard. Furieuses. Guerrières. L'essaim de guêpes, concentré au milieu de son front, rongeait sa chair à coup de fulgurantes attaques dardées. Elle voulut se lever mais son corps, vide et lourd, ne répondit pas. Sa tête retomba sur le coussin humide.

Puis le décor vacilla. Elle cligna des paupières. Un rai de lumière s'était engouffré dans la pièce, une odeur troublante l'accompagnait. L’homme s’approcha d’elle, ils se regardèrent, lui, debout, elle, allongée, faible, les yeux brillants.

— Tu n'as pris aucun des comprimés que je t'avais donnés.

Elle tendit son bras ballant en sa direction, il s'agenouilla.

— Ces comprimés me tueraient. Ce sont des contrefaçons grossières. Tu n'y es pour rien, tu voulais m'aider.

— Comment sais-tu cela?

— Je perçois les poisons.

Il la fixa. Dans ses yeux naquit une couleur nouvelle, une teinte orange foncée, presque rouge, un point mouvant sur la pupille. Son regard brilla d’une telle animalité, que Marina, sans voir précisément le point brûlant, eut un sursaut de surprise.

— Qu’y a-t-il ?

— J'ai eu peur de toi. Là, maintenant. Je ne sais pas...

— Tu es si fiévreuse, murmura-t-il.

— Oui, dit-elle.

Il la prit dans ses bras et l'emporta dans la chambre.

— Reste avec moi, dit-elle.

Il ne dit mot, quitta la chambre, revint auprès d'elle, apportant un gant humide. Il souleva les cheveux masquant le front de la jeune femme, prêt à déposer le linge sur son front. La marque violette miroitait, ronde, bombée, vibrante.

— Tu vois, dit-elle, il n'y a rien à faire.

Une chaleur émanait maintenant du corps de l'homme, tandis qu'il semblait hypnotisé par la tache. Le point orangé flamboya de plus belle. Le parfum de sa peau devint plus prégnant et Marina respira profondément. Une sensation de volupté l'envahit, ses joues rosirent, la douleur s'atténua peu à peu. Leurs regards se croisèrent, le sien à lui, incandescent, allumant tout l'espace, ramenant la vie partout, le sien à elle, aiguisé, perçant, brûlant de fièvre. Elle caressa le visage du grand homme brun.

— Je dois dormir, William, je suis fatiguée.

Il déposa sur son front le gant frais, s'allongea à ses côtés. Marina se tourna vers lui, appuya sa tête contre son épaule. Son corps se détendit et elle sombra dans les limbes. L'homme s’endormit aussi.

Quand la nuit fut d'encre, les paupières de Marina s'ouvrirent. Elle observa le visage du grand homme brun. Qu'il est beau, pensa-t-elle. Elle était si près qu'elle pouvait compter les pores de sa peau. Il portait une chemise dont les boutons nacrés, beiges, brillaient un peu. Elle déboutonna le vêtement qui la séparait de lui, de sa peau, de son odeur. Elle le fit soigneusement, ses gestes étaient légers, appliqués. Le grand homme brun ne bougea pas, emporté dans des songes profonds. Elle regarda la poitrine de William se soulever au rythme des battements de son cœur. Elle huma le parfum qui se dégageait encore, dans un début d'ivresse délicieux. Elle colla son visage dans le cou de l'homme, prit une grande respiration. L'homme remua, émit un petit grognement, dérangé dans son sommeil. Elle s'écarta un peu, croisa son regard.

Il demeura un instant interdit, encore encerclé de brumes nocturnes, émergeant de ses rêves obscurs. Soudain, la pointe orangée réapparut, plus vive que jamais. Marina approcha encore son visage, porta ses lèvres sur les siennes, ferma les yeux, tandis qu'il encerclait sa taille et la ramenait tout contre sa poitrine. Le baiser qu'ils se donnèrent fut long, voluptueux, ardent. Il les embrasa tous les deux si fort qu'ils oublièrent qui ils étaient. Ils ne se souvinrent plus de leur passé ni de leur souffrance. Le baiser ravagea tout. Il ne restait que la vie, sa puissance, son énergie incommensurable. Ils ne jouissaient que du plaisir intense d'être en vie l'un avec l'autre.

L'homme posa ensuite ses lèvres dans le cou de la jeune femme, passa une main dans ses cheveux. Son autre main se faufila sous le peignoir. Il renversa Marina sur le dos, retrouva ses lèvres. Elle lui ôta sa chemise, posa ses mains longues et fines sur son torse. Il fit glisser le peignoir le long du corps de la jeune femme. Elle attrapa l'homme par le cou, lui prit les lèvres, encore. Il la tint fermement contre lui, enivré par le contact de la peau soyeuse de ses seins, par la cambrure parfaite de ses reins. Elle détacha sa ceinture et pendant que leurs langues se goutaient, elle introduit ses mains dans le pantalon de l'homme et emprisonna ses fesses. L'homme gémit de plaisir, la serra plus fort encore. Elle sentit sa féminité s'ouvrir davantage, une vague de chaleur traversa son corps et enflamma ses joues. Ils se retrouvèrent nus, enlacés, vibrants. Il prit les seins de la jeune femme dans ses mains, les caressa. Elle s'était assise sur ses cuisses à lui. La marque violacée sur le front de Marina émettait une pulsation rapide mais douce. Les diverses teintes se reflétaient à tour de rôle sur la sphère étrange. L'homme parfois y jetait un œil, attiré par les changements de couleur.

Elle saisit l'intimité raidie de l'homme. Envahi de plaisir, il ferma les yeux. Un gémissement lui échappa. Il s'allongea, docile. Marina se pencha sur le grand homme brun, l'embrassa presque avec violence. Il répondit par des baisers sauvages puis il la fit basculer et la couvrit de son corps.

— Oh... fit-elle.

Elle écarta les cuisses et il la prit. Elle eut le sentiment qu'elle allait mourir là. La source de vie, l'univers étaient concentrés en un seul point. Les yeux de l'homme étaient deux incendies.

— Je t'ai tant désirée, avoua-t-il dans un murmure.

Marina saisit les fesses de l'homme, les pressa pour qu'il enfonce davantage son pénis en elle. L'homme caressa son visage, lui donna un baiser. Il ralentit la cadence de ses mouvements. Ils nageaient dans un océan voluptueux d'ondes charnelles et de soupirs exaltés. Puis l'homme commença progressivement à donner des coups de reins plus forts. Une vague gigantesque arrivait. La vibration lointaine se rapprocha, se rapprocha encore.

— Encore ! cria-t-elle.

L'homme accéléra ses mouvements. Plus vite, plus fort. La vague fonça sur eux et les submergea. Ils crièrent à l'unisson. L'univers avait disparu. La vague avait tout emporté. L'univers n'avait pas disparu. L'univers était en eux. Ils étaient l'univers. L'univers était partout. Dans les vapeurs du désir, William étreignit Marina. Ses mains remontèrent le long des hanches, se posèrent sur les seins, enserrèrent le cou frêle. Elle frissonna,

Les mains épaisses de l’homme exercèrent une pression autour du cou de Marina. Elle chercha de l'air, n'en trouva pas. L'univers vibrant de vie devint l'univers glacé des profondeurs insondées. Son deuxième cœur se remit à pulser. Elle cria. Aucun son ne sortit de sa bouche. L'homme, dans un dernier geste, serra plus fort le cou de la jeune femme.

— Je suis désolé, murmura-t-il. Tu n'as pas le droit d'exister.

La marque violacée se bomba davantage. Marina sentit une force nouvelle poindre. Un fluide inconnu coula dans ses veines, parcourut son corps et vint alimenter le centre de son front. Marina saisit les poignets de l’homme et s’en libéra comme si elle avait affaire aux mains d’un enfant. Et d'un mouvement brusque elle baissa la tête. La marque violette se perça, Marina hurla. Une espèce de pointe émergea, s'allongea en se vrillant sur elle-même. Cela se passa si vite que William n'eut pas le temps de reculer. La corne l'embrocha au niveau du sternum comme si elle avait pénétré dans du beurre.

Lorsque Lenny rentra, Marina, près de la fenêtre, expirait encore une fois la fumée bleue, percevant de manière détaillée tous les poisons qu'elle contenait. Une nuit noire envahissait l'espace. Seul un petit halo faiblard provenant du réverbère luttait sans conviction.

— C'était bien un des chasseurs ?

L'appendice frontal tranchait l'obscurité. La longue corne torsadée, massive à sa racine, s'affinait ensuite et se terminait en une belle pointe luisante.

— Leur odeur les trahit.

— Tu te souviens, dit-il, le regard perdu, lorsqu'on était gosse et qu'on allait jouer au paradis de la guimauve ?

— Oui, nous étions heureux…

Les stands colorés, les peluches douces, les bonbons, les rires.

— C'est là que je t'ai promis de te protéger, dit-il.

Ils demeurèrent silencieux, savourant le souvenir sucré de leur enfance commune.

Lenny sut qu’il aimerait follement l’enfant de Marina et du chasseur. Elle serait sa fille chérie et il la protègerait comme il avait toujours protégé Marina. Oui, leur stratégie s'était révélée redoutablement efficace. Le chasseur de licornes était tombé dans leur piège. Il ne s'était douté de rien. Et maintenant il était mort.

Ils avaient gagné.

L'enfant qui grandirait dans le ventre de Marina serait... bien différente de toutes ses ancêtres... Invisible aux yeux des chasseurs.

Elle vivrait libre, camouflée dans un halo odorant hérité de son géniteur.

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