Avant tout ça.

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Voilà, j’étais de retour sur terre. Fin de mission. Et enfin, aprés une éternité, j’étais démobilisé.

Le tarmac du spatioport militaire était désert, c'était une vaste plaine bétonnée, uniformément grise sous un ciel tout aussi gris. D'ailleurs ici tout était gris, jusqu'à mon uniforme.

Sabrant la brume, un autogire de surveillance passa au-dessus de moi. Ma cape claqua, et l'espace de quelques secondes elle flotta tel un drapeau. Mon ceinturon à énergie bourdonnait encore faiblement à cause d’une charge résiduelle. Pour tout bagage je n’avais qu’un sac multi packs (TR) à roulettes qui me suivrait comme un gentil toutou. Je sortis un étui à cigare d’une de mes poches et un zippo d’une autre.

Bientôt la fumée grise de mon Cohiba Siglo VI m’enveloppa.

Je scrutai l'horizon, dans l’espoir d’une improbable navette qui aurait pu me conduire aux bâtiments du spatioport, mais la zone où j’avais débarqué restait déserte.

Il fallait bien que je me rende compte que plus personne ne m'attendait, c'était souvent le simple bagage des Chiens de l'Espace.

Il y a, comme on dit, ceux qui sont partis et ceux qui les attendent...

Et ceux qui rentrent et que personne n'attend.

J’étais plutôt dans le troisième cas.

Déphasé, désabusé, survivant d’une guerre, aussi absurde qu'oubliée, mais que pourtant on avait gagnée. L’Impérium Solaris avait vaincu les Nietzschéens, on était en paix pour un temps. Je m'étais battu pour un mirage, pour un idéal stupide qui avait été depuis longtemps dénaturé par la Sainte Inquisition Einsteinienne.

J’avais en poche ma solde, ce qui ressemblait à la clef d'une alvéole, un multipass et un rendez-vous pour un centre médico-psychologique en vue de mon évaluation psychique. C'est vrai que, même désarmé, je représentais un potentiel danger, pour une population civile grandement convertie au véganisme. J'avais tant de fois été modifié, upgradé, soigné pour ne pas dire réparé... que même mes souvenirs ne m'appartenaient pas vraiment.

Avant mon retour vers la Terre, un médicocyborg m'avait expliqué que certains de mes souvenirs étaient génétiquement encodés dans mon ADN, que c'était la somme de mes « moi » possibles. Pour peu, on pouvait dire que j'étais à la limite de la schizophrénie. Je n'avais rien compris à son charabia scientifique mais sa posologie en ce qui concernait ma santé mentale tenait en quelques vers d'Horace : "Carpe diem, quam minimum credula postero", qui pouvaient signifier : "cueille le jour sans te soucier du lendemain, et sois moins crédule pour le jour suivant".

Il avait parcouru mon dossier avec étonnement allant jusqu’à appeler un de ses confrères pour lui dire :

  • Regarde ! Tu as devant toi un des derniers Chao-men, regarde la date de son incorporation ! Il a même la médaille des survivants.
  • Ils ne sont pas nombreux dans ce cas.
  • Il est même entier, il a juste des modifs tactiques.
  • Pour sûr, c’est un vétéran, un vrai. Je lis que son avancement a été bloqué.
  • Normal.
  • Comment cela normal ? Et c’est quoi un chao-men ? Je m’étais permis d’intervenir dans leur discussion.
  • Ah, oui, me répondit un des docteurs. Pour ta gouverne, un chao-men c’est le petit nom que nous donnons aux hommes comme toi, c’est-à-dire aux fantassins des premiers bataillons de choc. En bref, pour les grands pontes, vous étiez de la viande hachée. Ben oui, je ne sais pas si tu le sais. Le chao-men, c’est un plat chinois à base de pâtes sautées avec des lamelles de viande et des légumes. Tu vois, rien de reluisant. Votre fonction était d’aller tâter les défenses des Nietzschéens sur les lunes d’Epsilon Eridani b. Vous étiez juste de la barbaque. Du consommable un peu cher, mais nécessaire. Le truc con, c’est que vous avez mis 75 ans pour arriver sur zone. Et tu penses bien qu’en 75 ans, vous étiez devenus obsolètes. Entre temps, les clones Yumis avaient été mises au point. Elles étaient un peu moins efficaces mais plus facile à mettre en œuvre et surtout beaucoup moins chères que de vrais fantassins de choc. Il faut que tu saches, que de toute façon, elles devaient vous remplacer. Cela dit, l’état-major a été surpris de les voir débarquer 10 ans avant vous. Et oui, même les Propulseurs à plasma avaient continué à évoluer. Les clones Yumis étaient pourtant partis 15 ans après vous. Par contre bien que dépassé par la masse des nouvelles troupes de L’Impérium Solaris, vous étiez de meilleure qualité, aussi avez-vous été gardé en réserve pour les combats les plus ardus. Cela explique le taux important de perte et d’attrition. Parmi vous, il n’y a eu que 18% de survivants. C’était tout bénef pour l’armée. Plus de solde à payer, plus de pension, peu de retours sur terre à envisager. Imagine le cout d’un rapatriement entre Epsilon Eridani b et notre Soleil ? 10,5 années-lumière. Imagine le manque à gagner ? tu pèses quoi ? A peu près 85 kg ? comme tous les chao-men. Au départ vous étiez 10 000 soit 10 000 x 85 = 850 000 kg et c’est sans compter le poids de chaque cocon avec son enveloppe, plus toute l’ingénierie pour vous maintenir en vie, ça fait à vue de nez un total de 16 500 tonnes. Estime-toi heureux qu’ils ne t’aient pas liquidé. C’est vrai qu’ils vont vous utiliser comme escorte pour le retour. Et là, pas question de dormir. C’est que vous allez ramener du lourd, une cargaison de tellurure de cadmium, de rhodium et de platine pur.
  • Tu pensais quoi ? intervint l’autre cyborg, ce sont les mines des lunes d’Epsilon Eridani b qui ont de la valeur. L'Inquisition en a rien à foutre de l’hérésie Nietzschéenne. Tu sais ce que disait Robert Forward ?
  • Le physicien ?
  • Oui, physicien et homme de lettre. Je vois que tu as de la culture.
  • Il a écrit tellement de livres …
  • Donc, le bonhomme disait : « Le voyage interstellaire sera toujours difficile et coûteux, mais on ne peut plus dire qu’il est impossible ». Surtout si le jeu en vaut la chandelle. Et tu l’as bien compris, vue la richesse des mines du système d’Epsilon Eridani, chaque gramme ramené sur Terre compte.
  • Et les Yumis, dans tout ça ? demandai-je.
  • Mon pauvre, être aussi naïf et encore vivant, cela tient vraiment du miracle. Les Yumis sont des putains de C-L-O-N-E-S, qu’est-ce que tu ne comprends pas ? Elles n’ont aucun droit, elles sont arrivées dans le système d’Epsilon Eridani dans de vulgaires boites à œufs. Un mec comme toi représente l’encombrement de plus de 2000 Yumis. Comme je te l’ai dit, arrivées en vue du Système, on les a mis dans les incubateurs du vaisseau. Un an plus tard elles ont éclos avec le physique d’une gamine de 14 ans et un âge mental de 6, toutes prêtes à recevoir leurs puces bio-neuronales en vue d’être programmées à des tâches spécifiques. De bons petits biorobots aptes à accueillir la sainte parole de l'Inquisition, tout en respectant les canons de L’Impérium Solaris. Tu n'as jamais trouvé bizarre l’ardeur enjouée des putes du bordel militaire ? Ouais ! caporal, mieux que des androïdes de plaisir. Et tu vois, maintenant que les Nietzschéens, que toi et tes copains sont partis, elles vont lâcher vos queues ou la crosse d’un fusil d’assaut pour un manche de pioche et toujours dans la joie et la bonne humeur… Elle est pas belle la vie ?
  • Oui vu comme ça, mieux vaut que ce soit elles plutôt que moi. Mais pourquoi vous me racontez tout ça ?
  • Bah, peut-être à cause de ton dossier, tu fais partie des rares survivants ayant encore la lumière à tous les étages. Et puis nous deux on a toujours eu de la sympathie pour les cocus de l’histoire. Et toi tu es un spécimen rare. J’ai lu dans ton dossier que tu t’étais engagé pour payer tes dettes.
  • Affirmatif, je devais rembourser mes prêts étudiant. Je suis sorti avec un doctorat de droit, sauf qu’il n’avait plus de valeur à cause des I.A qui nous piquaient tout le travail.
  • C’est pour cela que tu fais partie des cocus. Imagine un peu : seulement six mois après que tu sois entré en stase, la Sainte Inquisition Einsteinienne a fait interdire les I.A, remplacées par des biopuces Saint Dogme, car elles étaient non connectables entre elles et impossibles à être assujéties par une intéligence non biologique. Évidement ces biopuces étaient un peu couteuses mais tout à fait à la portée d’un avocat. Tu vois l’avenir appartient aux cyborgs comme nous et aux humains augmentés. Pour ce qui est des androïdes ils ont dû fuir sous peine d’être détruits.
  • Mais avec ma solde et ma pension, je pourrais surement acheter une de ces puces.
  • Rêve pas, caporal, en 250 ans le droit a beaucoup changé, tes diplômes n’ont plus aucune valeur et de toute manière ton cortex rejetterais ce type d’implants. D’une certaine façon, toi aussi tu as été augmenté, tu fais partie d’une élite de combattants. Ce n’est pas pour rien que tu as la Médaille des Survivants. Ceux qui nous gouvernent ne peuvent pas se permettre de perdre l’investissement fait sur ta petite personne.
  • Mais docteur, vous venez de me dire que les Yumis faisaient mieux l’affaire et que j’étais obsolète !
  • Réfléchis un peu, ce qui rend les Yumis compétitives, c’est leur nombre et leur coût de mise en œuvre. Tu as de la culture ? Donc rappelle-toi, durant ce que l’on appela la seconde guerre mondiale, les chars Tigres des Nazis étaient supérieurs aux Sherman ou aux T 34, mais voilà, ils étaient peu nombreux. Eh bien comme je te l’ai dit, je ne serais pas étonné qu’à peine débarqué tu reçoives des propositions de gens importants. Ta demi-solde sera juste suffisante pour survivre sur Terre. Ne cherche pas un sens à ta vie tu l'as perdu il y a si longtemps. Quoi que tu fasses, tu seras toujours un pantin suspendu à un fil, toujours maltraité et trompé par des maitres dont tu ne verras jamais la face.
  • Ce que mon collègue veut te dire, c’est que tu vas avoir un choix à faire. Te souviens-tu de la fable « Le Loup et le Chien » ?
  • Oui, pourquoi ?
  • Eh bien tu vas avoir tout le temps d’y réfléchir durant ton rapatriement.

***

Mon voyage de retour fut d’un terrible ennui et, à part deux ou trois petits incidents avec des pirates de l’espace pour briser la routine, je n’eus rien d’autre à faire qu’à penser et me maintenir en forme. À quoi bon chercher un sens à ma vie ? Mon libre arbitre, je l'avais perdu il y a si longtemps. Je ne sais plus qui disait « on part à la guerre pour des idéaux et on se retrouve à verser son sang pour enrichir des marchands de canons. » Dieu, si tu existes, montre-moi le sens de la vie. Mais dans ce vide sidéral je n’eus aucune réponse. En dehors de cette solde qui jadis me paraissait mirobolante. En dehors de l’effacement de ma dette. Cette guerre m’avait juste appris qu’aucune éthique n'avait d'importance, que tous les idéaux ne sont que des déchets que l’on peut fouler du pied. Les larmes tombées sur les dépouilles de mes frères d’armes ne parvenaient plus à m'atteindre. Qui était le bon ? Qui était le méchant ? Qui avait commencé à taper sur l’autre ? Je me rendais bien compte que tous ces utopies n’étaient que ce qu’elles étaient, des illusions. Et que tout était pourri.

Enfin, j’aviserai une fois sur Terre.

***

J’étais donc seul sur le tarmac. Aussi, tout en tirant sur mon cigare, je m’assis sur mon sac, je pris une flasque de bourbon et me mis à chanter :

  • Nous étions quinze sur le coffre à l'homme mort

Yo - ho - ho ! et une bouteille de rhum !

La boisson et le diable ont emporté les autres,

Yo - ho - ho ! et une bouteille de rhum !

Au loin, je vis venir une Néo-Atalante Delachapelle, la luxueuse berline au capot long comme un jour sans pain, passa devant moi au ralenti. Puis elle s’arrêta à ma hauteur. Sa vitre se baissa. En souriant, je saluai le conducteur d'une petite tape imaginée du goulot de ma flasque contre ma tempe et je demandai en poussant de la voix, juste ce qu'il fallait pour être compris :

  • Permission d'embarquer moussaillon ?

Tout dépend l'ami, lança le conducteur en prenant un air un peu affecté. L’homme, un colosse, aux yeux rieurs, habillé d’un costume de qualité respirait une puissance tranquille, à l’image du moulin qui animait sa voiture. D’une voix grave il reprit. Quelle est ta destination ?

69, rue de la débauche. Je ne savais pas que l’autostop marchait encore. Pour te remercier, si tu veux je t’invite. Ça fait 250 ans que j’avais pas remis les pieds sur terre.

  • Donc normal que tu veuilles t’envoyer en l’air.
  • J’ai la biture de boire.

— Ha ! Ha ! Ha ! Je l'aime bien celle-là. Je la ressortirai, conclut le colosse en poussant un bouton sur le tableau de bord qui ouvrit la malle, où je jetai mon sac.

L'odeur de tabac et de cuir fauve mélangée à celles des arômes de cognac, imprégnait le luxueux habitacle.

  • Que me vaut ce sauvetage en pleine terre ?
  • Je passais juste par là.
  • Excuse l’ami, mais on ne traverse pas un space-dock juste par hasard.
  • Tu as bien raison, dit-il en riant, c’est Tic et Tac qui m’envoient.
  • Tic et Tac ?
  • C’est le surnom que j’ai donné aux deux cyborgs que tu as rencontré avant ton retour. Ce sont des agents recruteurs de la famille von Grugger. Il fallait que je m’assure qu’à ton arrivée, tu n’aies pas le projet d’abandonner une vie dissolue, que tu ne renonces pas à la boisson et au commerce de la chair, pour t'adonner à la tempérance, et à la frugalité.
  • Pas mal, pour le surnom des deux docteurs. Ils me voyaient donc comme un débauché ?
  • Peut-être. Pour survivre à l’enfer d’où tu viens, il ne faut pas être un saint.
  • Tu sais ce qu’on dit ? Tout débauché est un saint qui s'ignore. Au fait à qui ai-je l’honneur ?
  • Oui c’est vrai, avec tout ça je ne me suis pas présenté, je suis Lucas et toi je présume que tu es Teixó.
  • Tu présumes bien. Bon ! Avec tout ça, j’ai la dalle. Ça existe encore les chinois ?
  • No problèmo.
  • Au fait, tu veux une lampée de Bourbon ? C’est un truc maison qu’on fabrique dans la salle des machines.
  • Ouai, ça fait un bail que j'ai pas bu ce genre de tord boyaux. Je suis comme toi, un ancien sand trooper. J'ai fait mes armes dans le système d'Alpha du Centaure. Et saisissant la flasque il continua, pourquoi un chinois ?
  • D’après toi ? … Je veux gouter un bon chao-men.

Lucas, rigolard, avait compris. J’en conclus que lui aussi avait eu droit au discours de Tic et Tac. La voiture passa sous la silhouette solitaire d'un énorme vaisseau en approche. « C’est un des derniers départs d'androïdes, bon débarras », marmonna Lucas pour lui-même.

Le crachin matinal furetait à travers la métropole tentaculaire qui s’étendait devant nous. La cité était hérissée de gratte-ciels dont l’architecture extravagante semblait avoir poussé du sol lui-même pour atteindre des hauteurs extraordinaires. En son centre se dressait une structure immense, massive comme un phare ceinturée de plusieurs anneaux de taille différentes. Son sommet disparaissait dans la brume épaisse. La tour bourdonnait d'activité alors que des navettes s'affairaient sur ces vastes places semblables à de larges auréoles. Son architecture complexe, combinée à une modernité élégante, rayonnait de l'ingéniosité d’une civilisations avancée. Des vaisseaux cargos s'amarraient aux amarres et aux pinces massives qui rayonnaient des anneaux. Tandis qu'un entrelacs de lignes lumineuses au-dessous suggérait un réseau énergétique dynamique, vibrant de vie. Notre véhicule c’était immiscé dans un trafic dense mais fluide. Puis, progressivement, il s’enfonça dans un labyrinthe de plus en plus étroit, de plus en plus sombre. L’absence de soleil était compensée par des rangées sans fin de magasins, de tripots aux devantures faiblement lumineuses, aux façades aux couleurs délavées. Cela créait un contraste avec la merveille technologique du dessus. La cité plongeait ses racines dans une fange bien réelle. Cette illusion d'opulence et de beauté cachait non sans mal ses bas-fonds aux regards d'un voyageur naïf. Car s’il est courant de dire que le poisson pourrit par la tête, ici c’était le contraire. Ce monde rouillait lentement. Ici les constructions s'effondraient sous le poids du temps, de cet après-guerre qui n’en finissait pas et de la négligence des gouvernants. Pourtant, de loin, New-Paris restait immaculé. Un mirage de luxe intact en orbite au-dessus de l’underground. La ville basse, autrefois une des merveilles de l'ambition humaine, n’était désormais que les monuments mourants d’une gloire passée. La rouille s'infiltrait à travers les cloisons comme un parasite, les recycleurs d'air crachaient de la poussière métallique et une condensation tombait en pluie perpétuelle. Le bourdonnement erratique des puits de climatisation défectueux était la bande sonore de l'existence d’une plèbe désœuvrée. L'Old Paris ne mourait pas rapidement mais lentement, se décomposant morceau par morceau, siècle après siècle, sa décadence n'étant masquée que par des publicités holographiques bon marché et des équipes de maintenance désespérées aux moyens dépassés.

***

  • Ouah ! j’avais bien vu sur les holobandes que la tour était haute, mais putain !!
  • Ouais, plus de deux mille mètres, aujourd’hui, on ne peut pas s’en rendre compte à cause des entrées maritimes, il ne faut pas oublier qu’avec la montée des eaux la mer n’est qu’à 15 bornes. Et encore, si Paris n’est pas sous la flotte c’est grâce aux digues et aux pompes.
  • C’est là-dedans que j’ai mon alvéole ?
  • Oui, vu tes états de service, ton appart est de classe médium. Et crois-moi, pour beaucoup, tu es un chanceux… 60 mètres carrés. J’en connais plus d’un qui tuerait pour en bénéficier. T’es à moins de 2 minutes d’un turbo-ascenseur. En plus tu as même des fenêtres une terrasse, le grand luxe quoi.
  • Ah bon, quand on m’a dit que j’avais une alvéole, je m’attendais à une cabine type cargo spatial.
  • Mais non, les gars comme nous on les soigne. Et ça c’est juste le début, si tu acceptes le job de la famille Von Grugger tu vas grimper dans les étages.
  • Grimper dans les étages ?
  • Affirmatif, faut que tu saches que plus tu es important, plus tu montes dans les étages, plus ton appartement s’agrandit.
  • Pourtant, Tic et Tac disaient que ma pension était minable.
  • Oui et non, si tu veux, elle te permet de vivre… on va dire correctement, mais comme tu le sais nous sommes hors normes.
  • Et alors ?
  • Comment ça et alors ! C’est vrai, ça fait 250 ans que tu as quitté notre bonne vieille Terre. Et le moins que l’on puisse dire c’est que pas mal d’eau a coulé sous les ponts. Par exemple les classes sociales ont évolué vers quelque chose qui pourrait rappeler la féodalité. Et toi comme moi, avons plus à voir avec la chevalerie qu’avec la piétaille ou la gueusaille. Tu vois ce que je veux dire ?
  • Plus ou moins, mais qui dit chevaliers, dit suzerains.
  • Je vois que tu commences à comprendre. La tour a huit côtés, c’est un octogone évidé. Chacun de ses pans appartient à une grande famille. Et comme ton appart est dans le secteur des Von Grugger, tu dépends d’eux, c’est aussi simple que ça.
  • Et je n’ai pas mon mot à dire ?
  • Pas vraiment, et il partit d’un grand rire.

Après une demi-heure passée dans la voiture, sans plus envie de regarder dehors, je sentis le moteur s'arrêter. Nous étions arrivés à la taverne de l’Oncle Chou.

***

En plus du nom du restaurant était écrit en chinois sur l’enseigne ce slogan : 汤品美味,心灵相通,未来繁荣. « Là où la soupe est bonne les âmes se connectent, et l'avenir prospère. »

Nous sortîmes du véhicule. Lucas claqua des doigts et un mur énergétique enveloppa la Néo-Atalante.

En franchissant la porte de la gargote, il me dit :

  • Cela la protègera du vol et des dégradations. Tu vas voir, l’Oncle Chou va te rappeler ton passé, c’est d’un kitsch… j’ai aussi choisi ce resto à cause du plat que tu veux manger et de ses serveuses. Elles sont vêtues d’une paire de bas, d’une mini robe cheongsam au décolleté qui ne cache rien, d’un charmant sourire et de leur volonté de satisfaire les désirs des clients.

Dès notre arrivée, deux hôtesses nous accueillirent. Je n'en crus pas mes yeux lorsque je les vis. Effectivement elles portaient une sorte de robe qui combinait élégance et sexy. Leur cheongsam tenait plus de la nuisette. Leur poitrine voluptueuse, libérée des contraintes d'un soutien-gorge, ballotait doucement à chacun de leurs. Leurs petites aréoles, étaient d'un brun foncé, avec des mamelons qui semblaient perpétuellement durcis. Elles étaient de type asiatique et avaient des silhouettes frêles qui aurait fait saliver n'importe quel homme. Sur leur sein gauche était tatoué leur petit nom. C’était le genre d’attention dont raffolaient les clients qui découvraient le lieu. Enfin, de quoi donner un peu de vie et une certaine familiarité à ce genre d’établissement. Sur les tables faites d’un matériau ressemblant à du formica étaient posés des bols et des cuillères en porcelaines ainsi que des baguettes en bakélite. Des disques, au milieu des tables, diffusaient le menu sous la forme de quelques fragiles hologrammes anémiques. Sur un des murs, d’antiques néons jaunes et rouges, en lettrines cantonaises, offraient ce petit plus du mauvais gout propre à tout bon restaurant chinois. Tandis que sur un autre, la lumière d’un projecteur, diffusait les images virtuelles de paysages asiatiques depuis longtemps disparu. Et certainement, cela aurait fatigué les yeux de celui qui aurait pris la peine de s'y perdre trop longtemps. Ce serait d'ailleurs pire sans cette musique chinoise, qui malgré son côté simpliste, répétitif, agaçant, dû au probable même synthétiseur multi-instrumental, permettait de couvrir le concert de ronrons constant et assommant des climatiseurs, avec leurs ventilateurs, antédiluviens, crasseux, planqués quelque part dans les conduits d'aération, sans lesquels les clients s'intoxiqueraient. Car les fenêtres aux vitres blindées, bien que nombreuses, étaient de toute éternité verrouillées. J’avais vite compris, que venir manger, boire ou se rincer l’œil chez l’Oncle Chou, c'était, tester sa claustrophobie dans quelque chose qui me rappelait furieusement le mess d’un cargo spatial, où tout était artificiel, à la limite du bon goût et minimaliste dans le confort offert.

  • Ces messieurs désirent ?
  • Un box pour manger et être tranquille, commanda Lucas.

On nous conduisit dans un coin reculé de la salle. Une des serveuses tira un lourd rideau. Il cachait une alvéole aux banquettes et aux murs tapissés de velours grenat.

  • Ouais, ça ira. Apporte-nous une bouteille de Er Guo Tou avec des chips à la crevette.
  • Bien messieurs.

Puis, une minute plus tard, devant une bouteille au trois quart pleine, Lucas m’interrogea :

  • Alors ?
  • Affirmatif, ça pique ! Et pas que les yeux. Ça existe encore des trucs comme ça ? Je veux dire des restaux et des boissons pareilles ?
  • La preuve ! Et c’est le rendez-vous d’une certaine faune pas toujours recommandable.
  • Ok, je vois. Bon si on en venait aux faits.
  • Choisi d’abord ta commande, une fois servi on causera sérieusement, faut que je te briffe, en 250 ans pas mal de choses ont changées.
  • Oui, j'imagine.

***

Je venais de poser mes baguettes devant mon assiette de chao-men.

  • Effectivement, c’est pas dégueu comme plat. Alors comme ça, d’une fédération presque laïque nous sommes passés à un état régi par une sorte d’église, celle de l’Ecclésiaste ?
  • Et oui, tu as mis le doigt dessus, sur le « presque ». Il fallait s’y attendre, avec le poids que pesait la Sainte Inquisition Einsteinienne, cette pseudo victoire les a confortés dans leur délire anti I.A. Maintenant tous les androïdes avec un Ghost sont bannis de la terre, mais la plupart d’entre eux on l’autorisation de rejoindre les Nietzschéens.
  • Pourquoi tu dis pseudo victoire ? Ce n’est pas toi qui a du te battre sur Epsilon Eridani b.
  • Tu crois quoi, que sur Alpha on enfilait des perles ?
  • Je n’ai jamais dit ça, mais dire que c’est une pseudo victoire…
  • Le truc c’est que je fais partie des S.C. J’ai donc accès à des infos de première bourre.
  • Des S.C ?
  • Oui, des Status Centralis.
  • C’est quoi ce titre ?
  • Bon, attends. Il posa sur la table quelque chose qui ressemblait à une bille d’agate, voilà on va être tranquille. Personne ne pourra nous entendre, c’est un brouilleur de perception, nous sommes dans une bulle de discrétion. Je vais te donner des infos pour tes seules oreilles. Tu sais, les Nietzschéens, n’ont pas perdu… ils se sont simplement repliés, où ? on ne le sait pas vraiment. Ce que je sais, c’est que le Haut Magistroum de l’Impérium Solaris, a promulgué par décret Impérial, une armistice pour les renégats Nietzschéens. Ce n’est pas par pure bonté, mais cela était plutôt dû au fait que le coût de la traque des « derniers » Nietzschéens devenaient prohibitive. Pour l’instant le Haut Magistroum les juge hors d’atteinte. J’ai entendu dire qu’ils possédaient une arme assez dangereuse pour qu’ils puissent demander non seulement une trêve, mais aussi un sauf conduit pour les androïdes et les humains qui voudraient les rejoindre.
  • Vous n’avez qu’à mettre un traceur sur un de ces transports pour connaitre leur repaire.
  • Tu crois qu’on y a pas pensé ? mais tous nos traceurs disparaissent aux alentours du nuage de Oort. Et jamais au même endroit.
  • Avec tout ça, tu ne m’as pas expliqué ce qu’est un Statu Centrali ?
  • Je vais faire simple, avec un peu d’histoire. Depuis une cinquantaine d’années les classes sociales ont été réorganisées sur un modèle strict de castes de type Hindouiste. C’est ce que le philosophe Nayaka Sapa, appelle « Une société en forme de cloche. » On est revenu à une vision plus que simplifiée de la Société. Tout au sommet, il y a le Cartel Suprême, plus connu sous le nom de Haut Magistroum, il est fort de 1000 individus, qui nomment parmi eux, les Administrateurs de Zones, qu’on appelle aussi des A.Z. En dessous, mais toujours au sommet, il y a les Citoyens Alpha, ou C.A, tous actionnaires des principales multinationales qui embauchent la quasi-totalité des employés et ouvriers. Ils sont multimillionnaires et disposent d’un important pouvoir. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, sous réserve de ne pas déplaire à un membre du Cartel et aussi, ils doivent payer l’impôt. Puis, il y a les gens comme moi, les Status Centralis, ou S.C. Nous n’avons sauf exception, presqu’aucuns rapports avec le Cartel, mais nous servons de personnel d’encadrement au service des Alphas. Et en bas et jusqu’à la base, il y a les Citoyens, les Lambdas, la Plèbe et les Esclaves.
  • Tu veux dire que je me suis battu pour une société esclavagiste ? Tu veux dire qu’à la fin du 29 nième siècle, on en est au même point qu’à la fin de l’antiquité ?
  • Oui, en quelque sorte. Il faut bien remplacer les androïdes. On n’a jamais rien sans rien. La populace, voulait du travail. La Sainte Inquisition Einsteinienne, voulait pour des raisons de dogme détruire l’I.A et donc les androïdes. Le Cartel Suprême, avec certaines multinationales, avait fait tellement de progrès dans le clonage et les puces bio cellulaires, qu’il fallait bien amortir le cout des recherches. Car tu n’es pas sans savoir que pour tout ce qui était des androïdes cela dépendait uniquement de l’I.A principale, que les grille-pain appelaient Sainte Mère. D’ailleurs, toi-même n’es-tu pas une victime de l’I.A ?
  • Oui mais cela n’explique pas la renaissance de l’esclavage.
  • Tu veux dire que je me suis battu pour une société esclavagiste ? Tu veux dire qu’à la fin du 29 nième siècle, on en est au même point qu’à la fin de l’antiquité ?
  • Oui, en quelque sorte. Il faut bien remplacer les androïdes. On n’a jamais rien sans rien. La populace, voulait du travail. La Sainte Inquisition Einsteinienne, voulait pour des raisons de dogme détruire l’I.A et donc les androïdes. Le Cartel Suprême, avec certaines multinationales avaient fait tellement de progrès dans le clonage et les puces bio cellulaires, qu’il fallait bien amortir le cout des recherches. Car tu n’es pas sans savoir que pour tout ce qui était des androïdes cela dépendait uniquement de l’I.A principale, que les grille-pain appelaient Sainte Mère. D’ailleurs, toi-même n’es-tu pas une victime de l’I.A ?
  • Oui mais cela n’explique pas la renaissance de l’esclavage.
  • Tu crois quoi ? que cela c’est fait en un jour ? D’abord, il y a eu une pandémie dont le remède était un vaccin relativement cher. Et tu vas rire, il devait être renouvelé tous les mois pour être efficace, tu sens l’arnaque ?
  • En effet ! Et j’imagine que ce n’était qu’un début. À ce demander si cette pandémie n’était pas voulue.
  • Hé ! Hé ! Les gens comme nous ne le saurons jamais. Ce que j’ai cru comprendre c’est que le virus, son vaccin est même l’Élixir de Longue Vie sont des dérivés du sang de Antje.
  • Antje ?
  • Oui, Antje Baeckelandt. Rappelle-toi… Tes cours d’histoire… La Belle Endormie, la Belle au Bois Dormant.
  • Tu parles de celle qui est dans un cocon depuis plus de 800 ans ?
  • Oui, de celle-là. Et ce n’est pas à toi que je vais apprendre le rôle qu’elle a joué dans la prolongation de nos vies ; à nous pauvres chiens de l’espace. Cette Antje est une arme de destruction massive, un vaccin et une panacée. Son sang, son ADN, le liquide contenu dans son cocon sont de véritables trésors. Elle est d’autant plus précieuse qu’à ce jour elle est encore impossible à cloner.
  • Tu penses donc que cette fameuse pandémie ne serait pas tout à fait… je dirais entre guillemets… naturelle.
  • Disons qu’il ne vaut mieux pas trop chercher de ce côté-là. Tu sais ce qu’on dit : L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence.
  • Mais dans quel but ? Si c’est pour museler le peuple, quelques lois et la peur du flic auraient suffi.
  • Oui, peut-être, mais à quel cout ? Le revenu universel n’était pas un solution durable, surtout avec la volonté de vouloir supprimer l’I.A. Or, c’était beaucoup plus simple de miser sur la sottise des masses. Ce n’est pas à toi que je vais rappeler les cinq lois de la stupidité.
  • Tu sais, mes cours du droit des peuples et de la propagande philosophique sont passées aux oubliettes depuis longtemps.
  • Pour faire simple, il y a donc cinq grandes lois fondamentales de la stupidité humaine : En un, toujours et inévitablement nous sous-estimons le nombre d’individus stupides en « liberté ». En deux, la probabilité qu'une personne donnée soit stupide est indépendante de tout autre caractéristique de cette personne. En trois, une personne stupide est une personne qui cause un préjudice à une autre personne ou à un groupe de personnes sans en retirer un avantage personnel, voire en subissant une perte. En quatre, les personnes non-stupides sous-estiment toujours le potentiel nocif des personnes stupides. Et en cinq, le préjudice que les personnes stupides causent à la société est supérieur à celui que les personnes intelligentes peuvent causer. Donc il en résulte que nos dirigeants et je ne parle pas des gouvernants, députés, sénateurs et autres valets du vrai pouvoir. Non je parle des Méga-Multinationales. Il en résulte donc qu’elles ont tout misé sur la stupidité des masses et elles ont eu raison.
  • Oui, je comprends la manip, on créait la maladie, donc l’angoisse, on offre la solution donc…
  • On offre ? tu veux rire, on vends le vaccin à qui l’on veut. À cette époque, le grave et le sérieux, ne valaient pas d'agréables sornettes. C’est vraiment là que les Méga-Multinationales ont supplanté le gouvernement. Cela a permis l’ouverture des « foyers de travail », où des millions de personnes, démunies, étaient contraintes de travailler pour obtenir de la nourriture, un hébergement et le précieux vaccin. Beaucoup n’avaient d’autre choix que cette sorte d’esclavage pour survivre. Les « foyers de travail », exploitaient les sans-abri, les anciens prisonniers et les personnes vulnérables, les forçant à travailler pour des salaires dérisoires ou même sans rémunération juste pour le vaccin. Dans des cités comme New-Paris, ces établissements se comptent maintenant par milliers, elles prennent l’apparence de centres de réhabilitation ou de communautés religieuses comme La Sainte Inquisition Einsteinienne. Le tout souvent financées par le Haut Magistroum, ces maisons de travail permettent à leurs propriétaires de générer d’énormes profits. C’est là qu’on se rend compte du travail qu’abattaient les androïdes. Pour le même boulot, il faut quatre à cinq humains, même s’ils sont assistés par des robots. Donc en résumé, pandémie plus travail forcé, donnent dans un premier temps des grèves et des révoltes. Le tout était prévisible et prévu par le Magistroum, donc le résultat final a été la répression avec son contingent de condamnés que l’on a vite transformés en esclaves. C’est tout bénef pour leurs nouveaux maitres, car ils travaillent gratuitement. L’objectif principal, tu le comprends aisément, c’est de maximiser les profits tout en maintenant les travailleurs dans une situation de dépendance totale. Agressions physiques, menaces et isolement forcé. Et le calvaire ne s’arrête pas là. Sur place, les conditions de vie sont déplorables, logements minuscules, nourriture de mauvaise qualité, ainsi que règles strictes visant à limiter au maximum la liberté des esclaves et de la plèbe. Pour ce sous prolétariat le choix est simple. Soit travailler en échange de nourriture, d’un hébergement et d’un vaccin pour te remettre sur pieds. Soit crever dans la rue. Et pour la plupart des gens, c’est la seule motivation.
  • En somme, maintenir les travailleurs dans une dépendance totale, c’est le monde où j’ai atterri.

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