59. Les feux de la passion
Rys.
Rys était fascinée par le magnifique faucon crécerelle qui planait avec grâce dans les cieux, ses ailes largement déployées, semblant défier la gravité elle-même. L’oiseau, nommé Zéphyr, captivait par ses plumes lisses, ses yeux perçants et son esprit aventureux, rappelant étrangement la personnalité de Julia.
— Je te le dis, Rys, Ostorios Maximilian est l'homme le plus charmant que j'aie jamais rencontré. Encore plus que l'oncle Kallian. C'est incroyable, n'est-ce pas ? Quand il est venu rendre visite à Père pour la première fois, il m'a simplement souri, mais mon cœur battait si fort que j'ai failli m'évanouir !
Amarys pouvait comprendre l'attirance de Julia envers le jeune seigneur Ostorios. D'une aura charismatique et d'un charme indéniable, il s'était avéré capable de faire oublier à la princesse la colère ressentie à l'égard de son esclave, lorsque celle-ci avait révélé sa fugue. En outre, contre toute attente, le bellâtre réussit à gagner l'approbation d'Ikarus et de Bérène. Malgré sa gratitude vis-à-vis de ce prétendant qui redonnait le sourire à sa maîtresse et la réconciliait avec ses parents, une drôle d’appréhension vint titiller la serve, le jour où il demanda la main de Julia.
Je m'inquiète bien trop.
Zéphyr s'aventura au-dessus de la vallée, survolant les terres le long de l'Aether. Rys leva la main en visière pour mieux le contempler tournoyer devant la lointaine cité, les remparts s'élevant vers le ciel. Le rapace traversa le fleuve, plana un instant, puis, après une brève recherche, repéra sa proie.
— Il a trouvé un poisson ! cria Julia.
La princesse ajusta avec précaution son gant de cuir clouté, se préparant à accueillir le retour de son chasseur.
— Je me réjouis que père ait changé d'avis et réduit ma période de veuvage. J'ai pu me rendre chez Shiva, qui m'a confirmé à quel point Ostorios était un homme honorable !
Certes, Ikarus avait assoupli les restrictions, allant même jusqu'à annoncer la date du mariage et permettant à sa fille de le célébrer le jour de son seizième anniversaire. Hélas, cela ne suffisait toujours pas, surtout lorsque l'une des conditions de la clémence imposait de couper tout lien avec la dame Shiva. Loin de se soumettre, les visites augmentèrent. Julia mentait simplement sur l'endroit où elle se rendait tout en veillant à donner l'apparence d'obéissance. Mais il fallait reconnaître que son habileté à esquiver le conflit impressionnait. Néanmoins, les réprimandes seraient désastreuses si ses parents, ainsi que Kallian, découvraient le pot-au-roses.
Le cadet Valerian n'approuvait pas la dame qu'il surnommait la vipère. En réalité, il la méprisait. Heureusement pour sa nièce, il avait repris le chemin de Philippos. Lui parti, Ikarus occupé par les affaires de l'Empire et Bérène ignorant la vie au-delà des murs du palais, la promise pensait agir à sa guise. Elle chérissait l’amitié de cette femme qui lui procurait un sentiment d'importance accru.
Dans un élan de joie imprudente, Julia révéla à sa servante qu’Ostorios se rendait souvent à la villa de Shiva. La fiancée se pâmait d’admiration devant sa soi-disant virile présence. Olympias confia ensuite, lors d’une visite plus brève qu’à l’ordinaire, que le bonhomme batifolait avec le serpent, mais l'information indésirable ne fit qu'ajouter à son charisme.
— Ma cousine ment, sans aucun doute. Quel genre d'homme pourrait satisfaire Shiva ? Et si c'est le cas, pourquoi veut-il m'épouser ? Olympias est jalouse. Elle a été proposée comme nouvelle épouse au fils de l’Archonte, ce que l’Archonte a décliné ! Ha !
Zéphyr plongea afin d'attraper sa proie. La maîtresse et sa serve restèrent immobiles. En une fraction de seconde, le bec acéré se referma sur une truite, mettant fin au combat de la victime d'un coup rapide et décisif.
La fierté gonfla la poitrine de la petite princesse tandis que l'oiseau avalait son festin, puis se posait sur son avant-bras.
— Bien joué, ma douce Altesse.
Le son suave de sa voix fit trembler à la fois l'esclave et sa maîtresse, alors qu'elles se retournaient en même temps. Rys dut concéder que là, perché sur la selle de sa jument cendrée et entouré de ses deux licteurs, l'aristocrate semblait sortir d'un rêve. Ses cheveux formaient une masse paresseuse de boucles châtain clair, quasi-blondes, tombant sur de grands yeux gris intelligents et vifs. Sa tunique dorée, brodée de vignes noires entrelacées ainsi que sa cape épaisse en laine ne parvenaient pas à dissimuler une silhouette élancée et des muscles fermes.
— Mon seigneur ! s'exclama l'amourachée.
Elle le regarda et il sourit. Rys pouvait presque sentir la chaleur émanant de la future mariée. Ostorios descendit de cheval, avant d'offrir à sa promise une gracieuse révérence.
— Me feriez-vous l'honneur de marcher en ma compagnie un bref instant ?
Julia rougit, jeta gants et faucon à ses gardes, après quoi glissa son coude sous celui de son prétendant.
— Cheminons le long de la rivière, juste vous et moi.
— Je ne peux pas, murmura Julia.
— Pourquoi pas ? murmura Ostorios en retour, taquin.
Rys remarqua la gêne de sa maîtresse, et s'exprima en sa faveur.
— Je dois accompagner Son Altesse partout où elle va.
Si Ostorios parut choqué par l'audace soudaine de l’esclave, il ne le montra guère.
— Rys a raison. Mon père me permet de vous voir tant que je suis accompagnée... confirma-t-elle,embarrassée.
— Je vois... Il ne serait pas sage de ne pas tenir compte des exigences de notre prince. Ça ne me dérange pas, je me conformerai à vos désirs d'obéissance.
Julia secoua la tête comme effrayée de ce que son fiancé penserait d'elle.
— J'ai la capacité de prendre mes propres décisions, à l’instar de Shiva ! C'est juste que…
Rys laissa échapper un soupir de désespoir. Tout paraissait toujours revenir à Shiva. La serve n'avait jamais croisé son chemin, mais quand sa maîtresse en parlait, une passion effrayante exsudait d'elle. Le point de vue de la dame la préoccupait constamment. Son Altesse ne voulait en aucun cas la froisser et s'en faire une redoutable ennemie. Un jour, la Shulamite pria au sujet de cette mystérieuse nouvelle acolyte. L'espace d'un instant, une vague de feu l'envahit dès que le nom de Shiva fut prononcé. Perturbée, l'oraison de ce soir-là mêla supplication et interrogation.
Ostorios enlaça sa dulcinée qui se raidit instinctivement. Puis il embrassa ses mains, et Rys put observer le flot de plaisir qui submergeait Julia. Elle se fondit contre lui. Amarys dévisagea Son Altesse, espérant qu'une lueur de conscience surgirait face aux libertés que le prétendant prenait. Ce qui se produisit, d'une certaine manière.
Elle s'écarta, et l'on eut l'impression qu'un oiseau frêle et tremblant quittait son nid avec désarroi.
— Non, chuchota la princesse . Vous ne devez pas me toucher ainsi.
— Je vous demande pardon, ma douce. Vous me rendez impatient.
La bouche de Julia forma un "o" de stupeur, ce qui fit rire son promis. Il déposa un baiser au creux de son poignet.
— J'aurais tellement aimé vous rencontrer avant Nikanor, lâcha une voix au bord de l’embrasement.
À ces paroles, le cœur de sa servante manqua un battement.
— Ne parlons pas de lui, de grâce, demanda le seigneur. Son âme erre encore ici, à cause des misérables qui ont assassiné le Grand Oracle. Cela pourrait nous porter malheur.
Les deux tourtereaux flânèrent le long de la rive, bras dessus, bras dessous, visages baignés par les reflets argentés de l'eau. Leurs pas se mêlaient au murmure du courant, tandis qu'ils échangeaient des regards complices et des sourires énamourés. Pendant que la serve cheminait derrière eux, des bribes de souvenirs du temps passé à Philippos défilaient devant ses yeux : le comportement de sa maîtresse, la douceur du défunt gouverneur, la maisonnée qui avait de justesse échappée à l’épée, son orthogone perdu… Un léger tourbillon se créa à l'intérieur de son ventre. Le vent souffla, et la jeune fille ajusta son manteau. Le monde semblait plus froid, plus sombre, alors que Rys luttait avec la douloureuse conviction que tout ce qu'elle tenait le plus cher finissait toujours par lui être arraché.
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