62. Les aigles en prise de bec

6 minutes de lecture

Kallian.

La joie du retour au bercail, les accords fructueux conclus avec les marchands, la douleur des longues journées à cheval, la poussière de la route fermement agrippée sur son manteau violine-et-argent... Tout cela disparut dès que Kallian franchit les portes d'Aetherna.

À l'intérieur des remparts, des archers déambulaient sur les chemins de ronde, certains vêtus de la cape bleue de l'armée impériale, d'autres du brun des licteurs. Alors que Kallian traversait les rues au petit trot, les poulets s'enfuirent devant les sabots de son étalon, les moutons bêlèrent, les passants le regardèrent d'un œil mécontent. Une autre ligne de licteurs passa, armés jusqu'aux dents : glaives, bâtons cloutés, haches... Il repéra ensuite plusieurs individus barbus vêtus de tuniques sales et miteuses, arborant sur le front un mélange de sang et de suie noire.

Encore ces maudits prêtres vagabonds. Pourquoi Kratheus, ne s’en débarrasse-t-il pas ?

Il galopa presque pour arriver au palais d'Ikarus. Sa belle-sœur Bérène l'accueillit avec joie, puis le conduisit dans la grande galerie de colonnades où son frère s'occupait à griffonner un parchemin.

Le Vieux prince semblait encore plus amaigri depuis la dernière fois. Il portait un épais manteau de laine malgré la chaleur qui réapparaissait, et, lui, qui d'habitude préférait rester imberbe, laissait un chaume grisâtre lui dévorer les joues. Ses rares cheveux autour des oreilles avaient viré au blanc, ses iris bleu nuit, presque au noir.

— J’ai croisé le Conseiller Antigonos sur la route, dit Kallian en s'installant sur la cathèdre en face de son frère.

— Et il t'a appris que Julia s’est mariée, compléta Ikarus sans lever les yeux.

Kallian empoigna le pichet de verre qui se trouvait sur la table et se servit une coupe de vin. Un serf entra dans la pièce, ses pas à peine audibles sur les dalles de gypses, un plateau de fruits mûrs dans ses mains. Avec une révérence, il posa le plateau sur la table avant de se retirer aussi silencieusement qu’il était entré.

— Quand est-ce que la cérémonie a eu lieu ? Pourquoi n’ai-je reçu aucune lettre ?

Le stylet du vieux prince pointa en direction de figues coupées en tranches.

— La cérémonie a eu lieu il y a une quinzaine et demie. Mange quelque chose, avant que ta belle-sœur ne vienne me réprimander de t’avoir affamé.

— Que sais-tu de cet homme ? demanda Kallian, désintéressé par la nourriture.

— Il est le fils du feu Général Orphéos Maximilian et de dame Lygia de la maison Theodoros, répondit l’aîné, le nez replongé dans ses écrits. Tu connais les Theodoros ? Ils faisaient du commerce à la frontière nord et sur les îles, avant qu'un naufrage ne décime presque toute leur famille. Ostorios a suivi les traces de sa mère.

— N’importe qui peut obtenir ces informations au coin d’une rue. Que sais-tu de lui ? insista le prince cadet.

— Mes espions n'ont pas découvert grand-chose, si c'est ce que tu insinues.

— Et malgré cela, tu as quand même permis à Julia de l'épouser ?

Avec sérénité, la plume continuait de danser sur la toile blême du papier.

— Nous avons enquêté sur Ostorios autant que possible. Nous l'avons invité à plusieurs reprises et l'avons trouvé intelligent, charmant, éduqué, issu d'une famille respectable. Ta nièce est amoureuse de lui et il semble l'être aussi.

— Ou peut-être est-il amoureux de son nom et de son héritage.

Ikarus leva enfin les yeux vers son petit frère.

— Est-ce vraiment ce qui te dérange dans tout cela ? Pas le fait que tu aies manqué le mariage de Julia, mais que tu devras renoncer à sa part d'héritage laissée par Nikanor ?

— Bien sûr que non, réfuta Kallian d'un ton amer. Ce qui me préoccupe, c'est la sécurité de ta fille. Julia reste ta seule héritière légitime, et si quelque chose devait lui arriver, tout ton patrimoine passerait entre les mains de ce godelureau.

— Je comprends tes inquiétudes, mais nous n'avons trouvé aucune preuve de quoi que ce soit de suspect à son sujet.

— Tu n'as donc rien, ni en sa faveur, ni contre lui ? Est-ce un fantôme ? Comment peux-tu lui faire confiance ?

— Julia se trouve épanouit auprès de son mari. C’est tout ce qui compte, n'est-ce pas ce que tu m'aurais suggéré ? Combien de fois m'as-tu bassiné les oreilles avec vos aspirations au bonheur ? J'ai répondu favorablement à votre requête, et tu n'as plus besoin de souffrir d'administrer ses bien en son nom. Tu seras d’ailleurs récompensé pour ton travail.

Kallian afficha la mine ahurie d’un qui n’en croit pas ses oreilles.

— Tu penses que je l’ai fait pour l’argent ? Je l'ai fait pour notre famille ! C'est toi qui m'as demandé de prendre les rênes de Philippos pendant que tu étais à Dusétia. Toi et Kratheus les avez donnés ensuite à Skorpio puis êtes devenus fous une fois que Dione a épousé Kastor. Je n'ai pas tiré une seule pièce de bronze de tout ce que j'ai fait pour Julia.

Ikarus soupira.

— Tes préoccupations ont toujours été prises en compte. Je t'ai laissé aux commandes parce que tes décisions étaient judicieuses. N'eût été la situation particulière dans laquelle nous nous trouvons, l'héritage de Nikanor resterait entre tes mains.

— Quelle situation ? La fille du défunt Gouverneur a trouvé chaussure à son pied. Pourquoi tant de remue-ménage autour de cette histoire ?

L'esprit de Kallian s'emballa tandis qu'il repensait aux hommes armés dans les rues. Il essaya de chasser le nuage d’obscurité qui grossissait à l’intérieur de lui. Que mijotait Kratheus ?

— Ne sois pas aussi naïf, grommela le vieux prince. Nous savons tous que ce mariage est purement politique. Dione nous tient responsables de la mort de son père.

— Oui, il est clair que le cheval duquel il a chuté se nommait Valérian…

— Tu sais très bien ce que je veux dire. Dione pense que nous avons orchestré un assassinat pour mieux asseoir le contrôle de Philippos et de sa fortune. Elle a décidé de s'allier à Kastor pour renforcer sa propre position. Et Kastor, lui, il a décidé de saisir cette opportunité pour… Kallian claqua sa coupe de vin sur le meuble avec force.

— Que veux-tu insinuer ? Que Kastor souhaite nous trahir ? Dans quel but ? Allez-vous le mettre aux fers comme vous l'avez fait avec mes amis, simplement parce qu'il a osé épouser la femme que vous n'avez pas choisie pour lui ?

—Il y a des choses que tu ignores, rétorqua un regard acéré. Nous recevons des informations troublantes de Shulam. Des factions aux idéologies douteuses s'immiscent dans les affaires d'Etat et bénéficient de largesses qui frôlent le scandale. Je dirais qu'ils sont simplement illuminés, mais la couronne les qualifie d'hostiles.

— Kastor a soumis une bande de rebelles du désert qui tourmentaient l’Empereur depuis des années. Il a formé Damianos aux armes. Sans lui, le prince héritier aurait été aussi idiot que sa sœur Olympias. Quelle autre preuve de loyauté avez-vous besoin de voir ?

— Nous ne pouvons pas prendre de risques avec la stabilité de notre nation.

Kallian déglutit, définitivement estomaqué.

— Nous parlons de notre frère ! De ton propre sang ! Que cet empire pourrisse au fin fond des puits de Zagreus s'il faut briser cette famille pour le préserver !

Cette fois-ci, le vieux Prince laissa choir brusquement sa plume, faisant vibrer l’encrier qui éclaboussa le parchemin de quelques gouttes.

— Ça suffit ! Arrête de jouer les crédules uniquement lorsque cela t'arrange ! Peut-être es-tu reconnaissant qu'il t'ait déchargé du fardeau d'épouser la femme que tu as dédaignée.

L'éclat de colère sembla drainer toute son énergie, car il s'affala aussitôt dans son fauteuil, essoufflé. D’immenses sillons se creusèrent sur son front, des gouttes de sueur se mirent à perler sur son crâne chauve. Le sifflet coupé de saisissement, le cadet tendit un bras dans l’espoir de porter assistance à son ainé, mais les doigts de celui-ci se reployèrent en un poing crispé.

— N'es-tu pas heureux ? Tu es libre à présent, tu peux faire ce que tu veux.

Les mots eurent le même effet qu’un soufflet en plein faciès. Secoué, Kallian se mit à repenser immédiatement à une parole lointaine, qu’une petite esclave lui avait dit autrefois. Au plus profond de lui, une étincelle de défiance s'alluma. Il s'accrocha à la croyance qu'il avait le droit de céder en priorités à ses appétences, mais les paroles d’Amarys l’incisaient jusqu’à la moelle.

« Je ne crois pas que le but de la vie soit d’être heureux, mais de servir ».

Le poids de ses propres désirs lui parut soudain étouffant, comme si les choix qu'il avait faits n'étaient rien de plus qu'une vaine tentative de saisir quelque chose d'inatteignable.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Nono NMZ ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0