64. Rys m'appartient

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Rys.

— Qu’on m’apporte du vin. J’ai la gorge sèche !

Amarys faillit laisser tomber les bols d’eau et les torchons en entendant la voix de sa princesse résonner à travers la salle à manger. D’une joie contenue, ses pas rejoignirent Ikarus et Bérène. Julia s’irrita à l’approche de Bithia, qui lui apporta le bol pour se laver les mains, agita ses doigts dans tous les sens afin d’éclabousser l’esclave indésirable, puis vida la moitié de sa coupe.

— Humm, ce n’est pas aussi bon que le cru des vignobles d’Ostorios, mais c’est rafraîchissant, remarqua-t-elle avant d’en descendre le fond.

L’expression mi- outrée, mi- inquiète de sa génitrice l’amusa.

— Je ne suis plus un enfant ! Si peu de vin ne me rendra pas pompette.

Le dîner brillait par sa modestie. Eut égard à la santé du vieux prince, l’on ne servait que des repas légers : tranches de bœuf, soupe à la tomate et aux champignons, pain, raisins et agrumes, eau citronnée. L’alcool n’était désormais réservé qu’aux invités. Julia grignota la viande tout en régalant ses parents d’histoires au sujet des festins organisés par son mari.

— Ostorios a fait venir une variété de viandes et de poissons de l’Orient : chameau, crocodile, canard laqué, pieuvres et épices qui fondent sur la langue. Parfois, je mange jusqu’à en avoir l’estomac plein à craquer. Encore du vin, Bithia !

— Ta silhouette demeure néanmoins attrayante, complimenta Bérène.

— Merci, Mère.

Elle repoussa l’escalope, prit un raisin à la place, après, une autre lampée. Bithia vint récupérer les torchons humides et remplit à nouveau sa coupe.

— Rys, rassemble tes affaires. Tu rentres avec moi.

Dès que les mots quittèrent la bouche de Julia, le silence enveloppa la pièce.

— Y a-t-il un problème ? défia-t-elle.

— Laisse-nous, Amarys, dit doucement Ikarus.

— Rys, tu rentres avec moi, ordonna Julia, sa voix emplie d’autorité.

Sa tête pivota ensuite vers son père, déterminée.

— Je croyais que tu possédais bien assez de servantes, déclara le vieux prince.

— Ma chérie, intervint Bérène, prudente, pourquoi as-tu besoin d’Amarys, vu que tu en as tant d’autres ?

— Les autres ne me servent pas comme je le souhaite.

— Alors apprends-leur, commanda le paternel d’un ton sec.

Il avait remarqué l’étincelle de bonheur dans les yeux de la serve, la savait épanouie au palais. Rys observait de son côté le réconfort apporté chaque fois que sa harpe égrenait les mélodies, tous les soirs au sein du péristyle.

— Je les enseignerais s’ils avaient un peu d’intelligence, répliqua dame Maximilian. Mon époux ne se soucie que de leur apparence. La plupart s’avèrent aussi inutiles que les Xhers d’Olympias. J’ai fait fouetté une à plusieurs reprises, sans succès. Toujours trop lente. Ostorios ne voulait pas de Rys parce qu’elle est Shulamite et laide.

— Mais elle reste une Shulamite, rétorqua Ikarus.

— Elle n’a jamais été laide, ajouta Bérène.

Julia jeta un coup d’œil à sa mère.

— Vous semblez vous être beaucoup attachés.

— Qu’est-ce qu’Ostorios n’aime pas chez les Shulamites ? s’enquit Ikarus, ce qui fit immédiatement taire sa fille.

Elle prit quelques minutes pour répondre, choisissant soigneusement ses mots.

— Plusieurs de ses amis ont été tués lors du siège de Tel-Sayaddin, et tu connais l’histoire du Général Orphéos.

— Dans ce cas, il vaut mieux qu’Amarys reste ici, proposa Bérène.

Julia fut prise de court par la suggestion. Sa bouche s’arrondit de surprise.

— Comment peux-tu même penser ça ? Elle m’appartient ! Tu me l’as confiée !

— Tu l’as rendue à ta mère, fit remarquer Ikarus.

— Non, je ne l’ai pas fait ! Je lui ai simplement permis de rester avec vous. Je n’ai jamais accepté de la donner !

— Ce n’est pas juste de la passer de main en main tel un vulgaire objet, essaya de raisonner Bérène.

— Juste ? Juste ? Il s’agit d’une esclave ! Et moi alors ? Te soucies-tu de moi ? Est-ce que Père s’est déjà inquiété pour moi ? Sait-il ce que je subis ?

Ikarus fronça les sourcils, surpris par son explosion.

— Que subis-tu exactement ? demanda-t-il, tandis que son épouse pressait ses doigts sur les siens, l’incitant silencieusement à s’arrêter.

Bérène observa le visage de sa fille de près.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Julia ?

— Rien, répondit-elle, tremblante. Rien ! Rys m’appartient !

— En effet, confirma sa mère en se levant. Bien sûr, tu peux la récupérer.

Elle passa son bras autour de la taille de Julia, et ses sourcils se levèrent soudain de surprise.

— Oh, ma chérie, nous ignorions que tu avais un tel besoin. Qu’à cela ne tienne, continua Bérène en déposant un baiser sur le front de sa fille, je vais aider Amarys à préparer ses affaires.

— Non ! Envoie quelqu’un d’autre, supplia Julia. Il me reste quelques minutes, avant de devoir rentrer chez moi, et je veux les passer… en votre compagnie.

Le regard pénétrant de son père, empli de questions et de suspicions, promettait un tête-à-tête inconfortable.

***

Rys soupira en rangeant ses bagages. Le Vieux prince et sa femme lui avaient offert de nouvelles robes, dont une en laine bleu ciel, une seconde orangée à fines bretelles, ornée de faux fils d’or orange, une paire de boucles d’oreilles ainsi que des sandales neuves. Cependant, aucun de ces cadeaux ne se comparait à celui de Nikanor. Penser à l’homme réveillait une douloureuse mélancolie, surtout quand elle se souvenait du manque d’affection de Julia envers son premier mari. La petite princesse avait méprisé le Gouverneur. Heureusement, Rys n’aurait pas à s’inquiéter ce coup-ci d’être envoyée dans la couche d’Ostorios Maximilian. D’ailleurs, le bellâtre paraissait tout autant épris de sa conjointe, une évidence criarde qui s’exposait à chaque fois que Rys les voyait ensemble. Leur obsession intense la rendait mal à l’aise. Le couple n’exsudait pas l’amour sincère d’Ikarus et Bérène. C’était quelque chose de plus… étrange…

Sa petite malle dans les bras, Amarys reprit le chemin de la salle à manger et y trouva sa maîtresse en détresse, essayant d’ôter des taches de vin de sa robe lavande. Des gouttes avaient éclaboussé la soie festonnée de dentelles et créé un tourbillon de panique.

— Regardez ce qui s’est passé ! Ostorios me l’a acheté il y à trois jours à peine !

— Du calme, il n’y a rien d’indécrottable, rassura son père.

— Non ! La robe est fichue ! Fichue !

Rys lâcha ses bagages et s’approcha. Elle saisit les mains qui menaçaient de déchirer le tissu du fait des frottements frénétiques.

— Ne vous inquiétez pas, ma princesse. Je sais comment enlever la tache. Ce sera comme neuf…

Soudain, Amarys se braqua. De légères, mais distinctes ecchymoses parsemaient les avant-bras de dame Maximilian. Elle plongea son regard dans les pupilles bleues, et y exhuma tristesse, peur, et vulnérabilité qui tentaient de se dissimuler derrière le fard à paupières lapis-lazuli.

Julia serra les paumes de sa serve.

— Tu m’as tellement manqué, chuchota-t-elle, les larmes aux yeux. J’ai besoin de toi.

L’instant suivant, les larmes avaient tari, conscientes de la présence des parents. Julia s’épongea les joues, visiblement furieuse de s’être emportée.

— Viens, notre litière attend !

— Ma chérie, intervint Bérène. Permets-nous de retenir Amarys encore une minute. Elle te rejoindra sous peu.

Après que Julia soit sortie, sa mère se coula gracieusement sur le divan, le visage illuminé d’un large sourire.

— Quoi que nous fassions, cela semble aller de plus en plus mal, se plaignit le vieux prince.

— N’aie crainte mon amour, déclara sa femme avec assurance. Je ne crois pas qu’il y ait chez notre colombe un problème que quelques mois ne résoudront pas.

Cette désinvolture creusa des sillons sur le front d'Ikarus.

— Qu’est-ce qui a donc déclenché un tel débordement ? Une scène de ménage ?

— Pas du tout.

Les pupilles de Bérène étincelèrent lorsqu’elle prit la main tavelée de son époux.

— Je crois que notre fille attend un enfant.

Le vieux prince laissa échapper un ricanement.

— La moitié d’Aetherna nous l’aurait annoncé si c’était le cas.

— Julia demeure très innocente, Ikarus. Peut-être l’ignore-t-elle et je ne fais que spéculer. Je lui rendrai visite demain. Amarys, tu devras faire extrêmement attention à son état.

Rys regarda la maîtresse avec stupeur. Elle parlait sérieusement !

— Un enfant, s’étonna Ikarus. Par les dieux ! Je suppose que cela vaut la peine de vivre.

D’une part, Rys se raccrocha à l’espoir que l’arrivée d’un bébé réveillerait une tendresse endormie chez Julia. Qui sait, les responsabilités de la maternité l’obligeraient à se confronter à ses propres défauts et la transformeraient en un individu plus prévenant. Hélas, une autre part douta que la petite princesse se réjouisse d’une telle nouvelle.

En vérité, cette partie était certaine que l’annonce la répugnerait.

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